Alfred DesRochers et le journal d’Angéline

Nous célébrerons, le 5 octobre 2021, le 120e anniversaire de naissance du poète et auteur Alfred DesRochers. Né du mariage de Zéphirine Marcotte et Honoré (Honorius) Desrochers[1], il est le dernier fils d’une famille de six enfants. Bien qu’il voit le jour à Saint-Élie-d’Orford, il passe une partie de son enfance à Manseau, ainsi qu’aux États-Unis et à Sherbrooke. En son honneur, nous souhaitons partager avec vous des pièces particulières de son fonds d’archives, notamment le journal de sa sœur aînée Angéline. À travers ces écrits, il est possible de poser un regard inédit sur les années formatrices de l’auteur du terroir et d’y déceler, en partie, l’origine de son amour pour son pays que l’on peut ressentir à la lecture de ses vers.

Famille d’Honoré Desrochers, vers 1905. Première rangée, de gauche à droite : Honorius, Alfred (âgé d’environ 4 ans), Rose-Délima, et Zéphirine Marcotte. Deuxième rangée : Joseph, Alphonse et Angéline. Archives nationales du Québec à Sherbrooke (P1000, D4). Photographe non identifié.

En 1948, avant que ses souvenirs ne s’envolent, Angéline décide d’écrire un journal. Elle y relate sa perception du quotidien de la famille Desrochers dans les années 1890-1900. Cette époque est difficile, parsemée d’embuches, de durs labeurs, de joie, de peine et de séparations. Heureusement, l’amour familial les aide à passer à travers les épreuves de la vie.

Première page du journal d’Angéline, 1948. Archives nationales du Québec à Sherbrooke (P6).

Dès la première page, on comprend que la famille Desrochers est pauvre : Honoré travaille dans un moulin à scie et gagne 50 sous par jour, soit l’équivalent de moins de 10 $ aujourd’hui[2]. Avec son maigre salaire, il est incapable de faire vivre sa famille. En 1895, les Desrochers quittent Sherbrooke pour aller défricher une terre à Saint-Élie-d’Orford. La localité est encore très jeune et loin de Sherbrooke considérant les moyens de transport de l’époque. Dès lors, leur établissement à cet endroit est toute une aventure. Angéline, l’aînée des enfants Desrochers, se souvient bien de ce déménagement :

« À partir de la rue Québec qui était la dernière, c’était des pacages et du bois tout le long de la rue King, qui était le vieux chemin de Montréal. Il était à peu près impassable. La voiture allait sur tous les côtés. Maman tenait Alphonse dans ses bras. Moi j’étais assise au milieu. Le vieux Therrien débarquait souvent pour tenir les roues, afin que nous ne tombions pas dans le chemin. Il tirait sur ses guides et disait «Who Blond, doucement». De cela je m’en souviens comme si la chose venait de se passer[3]. »

Récit du déménagement de la famille Desrochers de Sherbrooke à Saint-Élie-d’Orford en 1895. Troisième page du journal d’Angéline, 1948. Archives nationales du Québec à Sherbrooke (P6).


Lorsque Honoré est à la maison avec sa famille, les beaux jours d’été passent trop rapidement à faire un jardin, à travailler la terre et à entretenir la demeure. C’est le moment d’engranger les provisions afin de survivre aux durs mois de l’hiver. Ces corvées permettent aussi aux membres de la famille de passer du bon temps tous ensemble :

« Quand les travaux étaient terminés, pour la fin de l’été, venait l’arrachage des patates et les labours. Les journées étaient plus courtes et les veillées plus longues et c’est alors que papa nous chantait toutes sortes de vieilles chansons apprises dans les chantiers ou encore il nous racontait des contes et des peurs qui tournaient en drôle. Sa compagnie nous rendait heureux et nous n’avions pas hâte de le voir partir[4]. »

Hommes au chantier forestier, avant 1913. Archives nationales du Québec à Sherbrooke (P6). Photographe non identifié.

Cependant, lorsque les temps froids arrivent, Honoré quitte le nid familial pour travailler dans les bois comme bûcheron. Cette séparation est un vrai crève-cœur pour Zéphirine et ses enfants :

« On revoyait notre père quand il tournait la croisée du chemin, avec son sac sur le dos, pour prendre les raccourcis à travers les bois, pour s’en aller passer l’hiver au loin. On pleurait de voir pleurer maman qui nous disait qu’il partait pour longtemps[5]»

Parfois, les chasseurs se perdent dans les bois de Saint-Élie et cognent à la porte des Desrochers afin d’obtenir un peu d’aide, ce qui fait très peur à la mère de famille, seule avec ses enfants tout l’hiver :

« Maman nous a dit qu’un peu plus tard papa était parti pour les bois et nous avons passé l’hiver je ne sais trop comment. Elle avait tellement peur de rester seule avec nous qu’elle passait des nuits sans dormir. À cette époque les chasseurs, les quêteux et les pedleurs à cassettes, qui parcouraient les campagnes perdaient souvent la bonne piste et se trouvaient soudain égarés […][6]. »

Malheureusement, la pauvreté et le travail éreintant ont raison de la santé du père de famille. Honoré décède le 27 septembre 1913, à l’âge de 45 ans.

« La mort l’a pris au moment où il aurait pu ralentir sa course au travail et se reposer un peu des longues fatigues qui lui imposaient notre jeune âge.
Dieu lui a donné le Repos divin, qui n’est mérité plus souvent qu’au terme d’une longue vie. Son souvenir est resté au fond de nos cœurs, telle une plante vivace qu’on ne peut arracher de la terre.[7]»

Avec ce journal, Angéline souhaite transmettre à son jeune frère Alfred une parcelle de ses mémoires. Ces souvenirs familiaux, qui datent d’avant la naissance d’Alfred et qui débordent sur sa très petite enfance, ont peut-être servi à enraciner chez le poète les thématiques chères à son cœur, soit  la famille, le terroir, la forêt et les bûcherons, les défricheurs et les bâtisseurs du Québec. Angéline fournit non seulement des sources d’inspiration à son jeune frère talentueux, mais également les outils qui font de lui un auteur prolifique, puisqu’elle lui apprend à lire et à écrire dès l’âge de 3 ans. Alfred apprend donc à lire presque au même moment qu’il apprend à parler. Cette facilité pour les lettres et les encouragements de sa grande sœur ont certainement influencé son parcours.

Alfred DesRochers, À l’ombre de l’Orford, éditions Fides, 1948.

Voici les œuvres principales d’Alfred DesRochers : L’offrande aux vierges folles (1928), À l’ombre de l’Orford (1929), Le Retour de Titus (1963) et Élégies pour l’épouse en-allée (1967).

Cependant, son recueil À l’ombre de l’Orford, l’œuvre phare de DesRochers, est le plus bel exemple de son attirance pour les thèmes cités précédemment. En voici deux extraits en guise de conclusion :

Sonnet d’Alfred DesRochers portant sur les chantiers, extrait du Cycle
des bois et des champs d’À l’ombre de l’Orford. Annotations de Louis Dantin, avant 1929. Archives nationales du Québec à Sherbrooke (P6).

Je suis un fils déchu

Je suis un fils déchu de race surhumaine,
Race de violents, de forts, de hasardeux,
Et j’ai le mal du pays neuf, que je tiens d’eux,
Quand viennent les jours gris que septembre ramène.

Tout le passé brutal de ces coureurs des bois :
Chasseurs, trappeurs, scieurs de long, flotteurs de cages,
Marchands aventuriers ou travailleurs à gages,
M’ordonne d’émigrer par en haut pour cinq mois.

Et je rêve d’aller comme allaient les ancêtres;
J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
Qu’ils parcouraient, nimbés de souffles d’ouragans,
Et j’abhorre comme eux la contrainte des maîtres…

(Extrait du poème Je suis un fils déchu d’Alfred DesRochers)


France Monty, technicienne en documentation – Archives nationales du Québec à Sherbrooke


Sources:

Alfred DesRochers, À l’ombre de l’Orford, éditions Fides, 1948, 116 p.

Alfred DesRochers, À l’ombre de l’Orford ; précédé de, L’offrande aux vierges folles, édition critique par Richard Giguère, Les Presses de l’Université de Montréal, 1993, 289 p.


[1] À l’origine, le nom de famille Desrochers n’utilise pas le R majuscule. En 1926, Alfred DesRochers fait ce choix stylistique qui sera repris par sa fille Clémence DesRochers. Cela explique l’utilisation des deux formes du nom de famille dans ce texte.

[2] https://www.banqueducanada.ca/taux/renseignements-complementaires/feuille-de-calcul-de-linflation/

[3]Journal d’Angéline DesRochers, Archives nationales du Québec à Sherbrooke, Fonds Alfred DesRochers (P6),1948, p. 3-4.

[4] Journal d’Angéline DesRochers, Archives nationales du Québec à Sherbrooke, Fonds Alfred DesRochers (P6),1948, p. 12.

[5] Journal d’Angéline DesRochers, Archives nationales du Québec à Sherbrooke, Fonds Alfred DesRochers (P6),1948, p. 7.

[6]Journal d’Angéline DesRochers, Archives nationales du Québec à Sherbrooke, Fonds Alfred DesRochers (P6),1948, p. 5.

[7] Journal d’Angéline DesRochers, Archives nationales du Québec à Sherbrooke, Fonds Alfred DesRochers (P6),1948, p. 24.


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