L’employée pyromane de l’Hôpital général de Montréal responsable du drame du 14 février 1918

Le 14 février 2018, nous avons publié un texte [1] qui soulignait le centenaire du tragique incendie d’origine criminelle ayant causé la mort d’environ 65 enfants recueillis à la crèche de l’Hôpital général de Montréal. Cet établissement est alors dirigé par les Sœurs de la Charité, plus souvent appelées Sœurs Grises. En ce 12 février 2021, nous vous présentons le résultat de récentes recherches portant principalement sur la personne responsable de cette tragédie.

Malgré le verdict du rapport du coroner Ed McMahon [2] qui déclare que les enfants sont morts de cause accidentelle, des détectives de Montréal soupçonnent un acte criminel et suivent certaines pistes dont une qui les conduit à Berthe Courtemanche. En fouillant dans le passé de cette employée de l’Hôpital général, les enquêteurs découvrent qu’elle a déjà allumé des feux qui auraient pu avoir des conséquences sérieuses. Voici le sommaire des incendies dont Berthe Courtemanche [3] est tenue responsable :

  • D’octobre 1912 à octobre 1915, Berthe Courtemanche vit au presbytère de la paroisse Saint-Zénon de Piopolis avec son frère, qui est le curé de l’endroit, Hector Courtemanche [4]. Des feux se déclarent souvent au presbytère et à l’église. Au début d’octobre 1915, la grange de la fabrique est complètement rasée par les flammes. Le 5 octobre 1915, le curé Hector Courtemanche et sa sœur quittent brusquement la paroisse.
  • En 1916, Hector Courtemanche fonde la paroisse Très-Saint-Enfant-Jésus d’Ely (Béthanie) et en devient le premier curé. En mai 1917, Berthe met, à plusieurs reprises, le feu au presbytère de cette paroisse où elle habite avec son frère. Le 2 juillet 1917, le curé Courtemanche célèbre le mariage de sa sœur, Marie-Anne, avec Albert Bergeron [5]. Marie-Anne et Albert, croyant peut-être qu’un changement d’environnement pourrait guérir Berthe de sa manie d’allumer des incendies, la prennent comme locataire dans leur logement à Montréal.
Acte de mariage de Marie-Anne Courtemanche et Albert Bergeron, 2 juillet 1917. BAnQ Vieux-Montréal (CE611, S93).
  • Le 3 janvier 1918, Berthe Courtemanche est engagée par les Sœurs Grises et commence à travailler à la crèche de l’Hôpital général de Montréal comme gardienne d’enfants.
  • Au début de février 1918, des papiers enflammés sont découverts dans une armoire de la crèche.
  • Le 14 février 1918, Berthe Courtemanche allume un journal et le jette derrière un calorifère. Le feu monte dans un rideau et se propage rapidement. Plus d’une soixantaine d’enfants âgés de moins de quatre ans meurent brûlés ou asphyxiés.
  • Le 14 mars 1918, Berthe Courtemanche met le feu, heureusement rapidement maîtrisé, dans un lavoir de l’immeuble appartenant aux Sœurs Grises.

Ces incendies criminels dans deux paroisses où Berthe Courtemanche a séjourné et à l’Hôpital général où elle travaille ont, à juste titre, éveillé les soupçons du détective provincial de la cité de Montréal, Georges Hector Rioux, et du détective et chef de la police provinciale, Dieudonné D. Lorrain, qui mènent leur enquête pendant plusieurs mois. Le 18 septembre 1918, les fins limiers procèdent à l’arrestation de Berthe Courtemanche, toujours à l’emploi des Sœurs Grises, qu’ils accusent d’avoir allumé l’incendie du 14 février 1918. L’accusée fait des aveux de culpabilité à Georges Hector Rioux, puis se rétracte devant le juge François-Xavier Choquet.

Déclaration de Berthe Courtemanche faite au détective Georges Hector Rioux (rapport sténographique), 19 septembre 1918, p. 2. BAnQ Vieux-Montréal (TP12, S2, SS1, SSS1).
Berthe Courtemanche, croquis d’audience, Montreal Daily Star, 21 septembre 1918, p. 3.

Emprisonnée à la prison des femmes de Montréal, aussi désignée comme l’Asile Sainte-Darie, Berthe Courtemanche y est soumise à une évaluation psychologique faite par les médecins de l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu [6], Francis Eugène Devlin et Omer Noël. Dans un rapport d’examen de l’état de santé mentale de Berthe Courtemanche présenté au juge François-Xavier Choquet, les psychiatres écrivent qu’elle « a mis le feu à plusieurs reprises dans sa famille dans le mois de mai 1917 » et qu’elle est atteinte d’un « délire pyromane [qui] a été la cause du grand incendie qui a eu lieu à l’Hôpital des Sœurs Grises sur la rue Guy » [7]. Elle est par la suite jugée inapte à subir son procès.

Le 3 décembre 1918, Berthe Courtemanche est transférée, à la demande du lieutenant-gouverneur de la province de Québec, de la prison des femmes à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, l’asile psychiatrique où elle va passer le reste de ses jours. Elle y décède à 37 ans, le 14 janvier 1928, de tuberculose pulmonaire et de cachexie selon le diagnostic du médecin de service en poste, le poète-psychiatre, Guillaume Lahaise [8].

Guy Delahaye [pseudonyme de Guillaume Lahaise], portrait sur chevalet dans l’atelier d’Ozias Leduc, 1911. BAnQ Vieux-Montréal (MSS327, S12). Photo : [Ozias Leduc].

Albert Bergeron, le beau-frère de Berthe Courtemanche, est inscrit comme un des trois témoins assermentés dans le rapport du coroner Lorenzo Prince qui a constaté que la patiente est morte de cause naturelle.

Rapport du coroner Lorenzo Prince, dossier no 85, 15 janvier 1928. BAnQ Vieux-Montréal (TP12,S2,SS26,SSS1).

Marthe Léger, archiviste, avec la collaboration de Carole Ritchot et Hélène Chartrand, techniciennes en documentation – BAnQ Vieux-Montréal

[1] https://blogues.banq.qc.ca/instantanes/2018/02/14/y-a-siecle-incendie-criminel-aux-consequences-tragiques-a-lhopital-general-de-montreal/

[2] Rapport du coroner Ed McMahon, dossier no 232, 26 février 1918. BAnQ Vieux-Montréal (TP12,S2,SS26,SSS1).

[3] Berthe Courtemanche (1890-1928), fille d’Aimé Courtemanche et de Marie-Louise Laliberté, est l’avant-dernière d’une famille de 12 enfants originaire de Sainte-Edwidge-de-Clifton.

[4] Hector Courtemanche (1882-1922) a été vicaire à Saint-Hippolyte de Wotton (1911-1912); curé de Saint-Zénon de Piopolis (1912-1915) et desservant de Saint-Hyacinthe de Ditchfield (1912-1915); premier curé de Très-Saint-Enfant-Jésus d’Ely (Béthanie) (1916-1921) et curé fondateur de Sainte-Marguerite-Marie de Magog (1921-1922).

[5] Albert Bergeron (1881-?) a épousé Corinne Courtemanche (1886-1908) le 20 août 1906. Neuf années après la mort de sa première femme, le veuf épouse sa belle-sœur, Marie-Anne Courtemanche (1889-1970), le 2 juillet 1917.

[6] L’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, fondé en 1873, devient l’Hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine en 1975 puis, en 2013, l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

[7] Rapport d’examen de l’état de santé mentale de Berthe Courtemanche présenté au juge François-Xavier Choquet par Francis Eugène Devlin et Omer Noël, dossier no 760, 19 novembre 1918. BAnQ Vieux-Montréal (TP12,S2,SS1,SSS1).

[8] Guillaume Lahaise [poète connu sous le pseudonyme Guy Delahaye] est psychiatre à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu de 1924 à 1958. Ami d’Ozias Leduc, qu’il va fréquemment voir à son atelier, il est aussi le médecin traitant d’Émile Nelligan, poète qu’il admire.

En complément :

« Drame chez les Sœurs Grises », dans Nos racines, l’histoire vivante des Québécois, vol. 122, p. 2434.

BARIL, Gilles. Paroisse St-Zénon de Piopolis : historique, 1871-1990. La Patrie, 1990, 172 p.

Archidiocèse de Sherbrooke, Obituaire du clergé, 1874-1993, 1994, p. 33.

LAHAISE, Robert. Guy Delahaye : poète-psychiatre. Lidec, 2000, 62 p.