La monnaie de carte : la première monnaie canadienne

Déclaration du Roi au sujet de la monnaie de carte dont on se sert dans la colonie du Canada, 5 juillet 1717. BAnQ Québec (TP1, S35, D8, P11).

En 1685, les différents conflits armés réduisent considérablement le commerce des fourrures, principal revenu de la Nouvelle-France. Au même moment, la France vit une grave crise des finances publiques, empêchant ainsi le soutien économique de la métropole envers ses colonies. La Nouvelle-France ne battant pas monnaie, elle doit attendre l’envoi de nouvelles pièces de monnaie par la France.

La métropole ne pouvant pas envoyer de nouveaux fonds, le gouvernement colonial doit faire face à l’obligation de payer la solde de ses soldats et le salaire de ses fonctionnaires avec ses coffres vides. Ayant épuisé ses autres sources de financement et refusant d’emprunter à des prix exorbitants, l’intendant Jacques de Meulles décide d’émettre une nouvelle monnaie papier, une sorte de note de crédit. Le bon papier étant plutôt dispendieux et rare, de Meulles utilise des cartes à jouer sur lesquelles il appose son sceau, sa signature et la valeur pécuniaire de la monnaie de carte. À l’époque, la carte à jouer est le support papier le plus commun dans la colonie. Avec sa création, l’intendant invente la première monnaie papier en Amérique du Nord.

Cette solution originale remporte un vif succès et sauve les finances de la colonie du défaut de paiement. Il y a de nouvelles émissions de la monnaie de carte en 1686 et 1690, et ce, au grand déplaisir de la France qui a l’impression de perdre le contrôle de l’économie et des finances de la Nouvelle-France. On craint, avec raison, la contrefaçon de cette monnaie comme en témoignent certains procès pour faux-monnayage.

Procès contre Pierre Regnaud, natif de la paroisse de Saint-Nazaire, domestique de monsieur de Ramezay, accusé d’avoir fabriqué de la fausse monnaie de carte, 21 février 1707 – 21 juin 1707. BAnQ Vieux-Montréal (TL4, S1, D999).

Trouvant cette nouvelle monnaie utile, le gouvernement en produit toujours pour suppléer à la pénurie de monnaies françaises. Une telle abondance de devises entraîne l’inflation des prix dès 1690. En 1714, on évalue à 2 millions de livres la monnaie de carte en Nouvelle-France[1]. En 1717, l’inflation atteint des sommets poussant les autorités françaises à vouloir freiner l’utilisation de la monnaie de carte. Ainsi, le 5 juillet 1717, une déclaration royale supprime la monnaie coloniale et réinstaure celle de France. Cependant, les cartes restent en circulation jusqu’en 1719. Il faut attendre 1720 pour que toutes les monnaies de carte soient rachetées par le gouvernement colonial à 50% de leur valeur.

Déclaration du Roi réduisant la monnaie de carte à la moitié de sa valeur, 21 mars 1718. BAnQ Québec (TP1, S36, P557).

Cependant, l’autorité royale ne remplace pas les monnaies de carte par une autre. Le manque d’espèces se fait sentir, ce qui entraîne une véritable récession en Nouvelle-France. À la demande populaire, la monnaie de carte est réintroduite en 1729. Cependant, le nombre demeure limité et la gestion en est plus rigoureuse. Qui plus est, la monnaie a une nouvelle compétitrice : les billets du Trésor.

Marc-André Dénommée, technicien en documentation – BAnQ Vieux-Montréal

[1] « Monnaie de carte ». L’Encyclopédie canadienne, 2020. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/monnaie-de-carte#:~:text=Lorsque%20le%20navire%20du%20roi,monnaies%20de%20carte%20en%20circulation, consulté le 11 janvier 2021.