Les clubs de raquetteurs de Sherbrooke

D’usage universel chez les autochtones d’Amérique du Nord, la raquette est utilisée lors de la saison froide pour se déplacer sur la neige sans s’enfoncer. Voyant bien son efficacité, cette activité traditionnelle est rapidement adoptée par les colons français et anglais qui l’utilisent pour la chasse, la trappe et même la guerre.

Au XIXe siècle, la raquette devient une forme de loisir et de socialisation. À Sherbrooke, le premier club de raquetteurs, le Sherbrooke Snowshoe, voit le jour en 1877. Ce club regroupe des anglophones issus des milieux bourgeois qui partent se promener tous les vendredis soir. En 1885, les Canadiens français établissent à leur tour le club Tuque Rouge. Par la suite, plusieurs autres clubs sont fondés à Sherbrooke, notamment le Saint-François en 1888, le Dollard en 1910, le Gounod inc. en 1913 et L’Audacieux en 1944; sans compter les clubs à l’effigie des écoles, comme le club de raquettes du Séminaire Saint-Charles-Borromée de Sherbrooke. Ces clubs ont tous pour effet de tromper l’ennui hivernal.


Un sport rassembleur

Rapidement, les activités des clubs de raquettes dépassent la petite randonnée de groupe du weekend. Les promenades interclubs et interrégionales sont l’occasion d’en mettre plein la vue, avec l’organisation de défilés et même de carnavals d’hiver. En 1886 et 1888, Sherbrooke est l’hôte de cet événement hivernal. Les raquetteurs de la ville accueillent des clubs provenant des quatre coins des Cantons-de-l’Est. Ainsi, malgré la formation de nombreux clubs, la raquette favorise le rassemblement et la fraternisation.

Au tournant du XXe siècle, la raquette perd en popularité au profit du ski et du hockey sur glace. Heureusement, à partir des années 1930, grâce à son aspect inclusif et à la diversité des activités offertes, l’engouement pour la raquette se fait sentir à nouveau dans la région. Le nombre d’adeptes augmente puisque le sport se démocratise et n’est plus seulement l’affaire des milieux plus aisés. En 1928, le carnaval d’hiver revient en force. À partir des années 1950, des semaines de sports d’hiver amusent les foules. À l’horaire : randonnées, courses, défilés aux flambeaux et rallyes impliquant des clubs du Québec, mais également de la Nouvelle-Angleterre.

Course de raquetteurs à Sherbrooke le 24 janvier 1965. BAnQ Sherbrooke (P5,S2,SS2,D219,P18A). Photo : Jacques Darche.


Des activités sociales parallèles

Certes, les réussites sportives sont au cœur des activités des clubs, tant pour la saine compétition que pour rester en santé. Parallèlement, les membres se réunissent lors d’activités sociales, tels des jeux de cartes, des soupers, des danses et des soirées avec orchestre. Des chalets ou club-houses sont construits pour les raquetteurs afin d’avoir un lieu fixe pour tenir leurs événements. Le bâtiment permet également aux raquetteurs de se réchauffer, souvent à l’aide d’un petit remontant alcoolisé.

Club-house du Tuque Rouge situé au 1435, rue Belvédère Sud à Sherbrooke, 1951. BAnQ Sherbrooke (P21,S1,D5316). Photo: Jean-Paul Boudrias.

Hommes et femmes sont réunis pour des festivités bien arrosées au chalet du club Dollard le 20 février 1966. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D3484,P25). Photo : Jean-Paul Boudrias.

Les activités sociales et sportives, régulièrement tenues, permettent la mixité entre les hommes et les femmes. Cependant, ce ne fut pas toujours le cas. De manière générale, au XIXe siècle, le sport chez les femmes est un phénomène plutôt marginal. La raquette ne fait pas exception. Il s’agit d’abord d’un monde masculin où l’on démontre son habileté physique. Toutefois, dès les années 1880, certaines femmes passent de spectatrices à compétitrices. Des clubs de raquettes exclusivement féminins voient le jour, mais assez rapidement hommes et femmes participent aux mêmes randonnées et font partie des mêmes clubs. En 1922, E.-Z. Massicotte signe un article dans le Bulletin des recherches historiques (voir pages 197 à 202) au sujet de la raquette et affirme qu’il s’agit d’un sport qui convient à tous : jeunes et moins jeunes, hommes et femmes.

Enfin, des activités de bienfaisance sont également organisées. À titre d’exemple, le club Dollard a été responsable de la guignolée à Sherbrooke entre 1910 et 1969.

Le Club L’Audacieux participe à la guignolée en 1968. BAnQ Sherbrooke. (P21,S2,D3484,P26). Photo : Jean-Paul Boudrias.


Les habits traditionnels utiles et identitaires

Suivant l’exemple donné par le premier club de raquettes fondé dans la province de Québec, le Montreal Snowshoe Club, chaque groupe adopte son propre costume composé d’une tuque, d’une ceinture (rappelant la ceinture fléchée), d’une paire de bas en laine tricotée, d’un pantalon et d’un manteau avec capuchon. Le tout doit être léger pour faciliter les mouvements, et chaud pour affronter le climat hivernal canadien lors des longues journées en plein air.

Au départ, les clubs se différencient uniquement par la couleur de leur tuque. Chaque région a sa propre couleur, ce qui permet de reconnaître la provenance des individus lors de rassemblements. Éventuellement, cette marque identitaire est appliquée au reste de l’uniforme. De plus, avec la création de plusieurs clubs au sein d’une même région, chaque groupe est libre de choisir ses propres couleurs.

Avec le temps, les matériaux et les diverses composantes de l’uniforme sont adaptés afin de rendre la pratique de la raquette plus agréable, mais, en général, l’uniforme du raquetteur emprunte de nombreux éléments aux traditions vestimentaires canadiennes.

De plus, les raquettes elles-mêmes sont conformées aux besoins des utilisateurs. Chez les nations autochtones d’Amérique du Nord, on en retrouve de plusieurs formes qui sont adaptées selon les différents terrains : la queue de castor, la queue d’hirondelle, le bout rond ou encore la patte d’ours. Généralement, l’armature est faite de bois, tandis que le tressage est fabriqué à partir de peaux animales.

Les colons européens adoptent la raquette et favorisent la forme en larme. Les bûcherons utilisent des raquettes courtes et larges, tandis que les traqueurs préfèrent un modèle long et étroit. Ce dernier est repris et modifié par les clubs de raquetteurs. Dès lors, la raquette de bois est raccourcie, le devant est légèrement relevé et l’arrière se termine par une queue afin que la raquette reste droite lors de la marche. Les matériaux utilisés doivent être légers et résistants tant pour le cadre que pour le tressage.

Trois raquetteuses du club L’Audacieux ont marché 22 milles, de Coaticook à Sherbrooke, le 26 janvier 1966. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D3484,P13). Photo : Jean-Paul Boudrias.


Au rythme de la musique

Après l’uniforme vient la musique! En effet, il est possible de reconnaître un club par les couleurs du costume, mais aussi par les refrains chantonnés par les membres. Chaque club possède son hymne officiel. Les paroles souvent patriotiques sont jumelées à des rythmes entraînants. D’autres chansons sont connues et chantées par tous les clubs lors de rassemblements festifs.

Quelques clubs ont même leur fanfare, renouant ainsi avec la tradition musicale militaire qui incite à marcher au pas. Le Saint-François est le premier club sherbrookois qui inclut clairons et tambours dans son corps musical.

La fanfare du club de raquettes Tuque Rouge de Sherbrooke, entre 1959 et 1961. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D1119,P1). Photo : Jean-Paul Boudrias.


L’exploit de Charles Delorme

Chaque sport ou loisir compte dans ses rangs des gens qui tentent de se dépasser. Les raquetteurs ne font pas exception. Dans son édition du 25 janvier 1963, le journal La Tribune (voir page 13) relate cet exploit : « Charles Delorme est arrivé hier à Hartford au Connecticut, en vue du congrès international des raquetteurs, à la suite d’un voyage de 327 milles à pieds. Il était parti de Sherbrooke ». Ce voyage lui a pris 14 jours et demi.

En 1966, Charles Delorme, membre du club L’Audacieux, réussit l’exploit une deuxième fois. À son retour à Sherbrooke, il est accueilli par le maire de la ville, Armand Nadeau, et son équipe.

À son retour d’Hartford au Connecticut, Charles Delorme, entouré de confrères du Club l’Audacieux, reçoit les félicitations du maire de Sherbrooke Armand Nadeau, janvier 1966. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D2417,P1). Photo : Jean-Paul Boudrias.

Ce deuxième périple est réalisé lors de la convention nationale de raquetteurs qui se déroule à Sherbrooke du 25 au 27 février 1966. Cet événement majeur, qui regroupe plus de 1100 raquetteurs originaires du Québec et de la Nouvelle-Angleterre, permet la tenue de plusieurs activités : différentes courses de raquettes, des remises de trophées, des parades de jour et de soir réunissant les divers clubs et leurs fanfares, un grand banquet, l’élection de la reine et de ses duchesses, et, pour clôturer l’événement, une messe du dimanche à la Basilique-Cathédrale Saint-Michel de Sherbrooke.

Un raquetteur remet un bouquet de fleurs à la reine Céline Leclerc lors de son couronnement au Congrès national de raquetteurs de Sherbrooke le 25 février 1966. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D3484,P18). Photo : Jean-Paul Boudrias.

La raquette n’est pas seulement un club privé pour hommes. Plusieurs femmes excellent dans ce sport comme en témoigne cette remise de trophée, 1966. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D3484,P8). Photo : Jean-Paul Boudrias.

La parade des clubs de raquetteurs emprunte la rue Marquette en direction de la Basilique-Cathédrale Saint-Michel de Sherbrooke, le dimanche 27 février 1966. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D3484,P7). Photo: Jean-Paul Boudrias.


Messe dominicale en compagnie des différents clubs de raquetteurs et de la reine de la convention, le dimanche 27 février 1966, à la Basilique-Cathédrale Saint-Michel de Sherbrooke. BAnQ Sherbrooke (P21,S2,D3484,P9). Photo : Jean-Paul Boudrias.


Conclusion

C’est donc dire que la raquette à neige récréative était un sport très prisé à une certaine époque. Il y a eu beaucoup de changements depuis ce temps : les raquettes, qui étaient autrefois fabriquées en babiche, sont maintenant en aluminium, favorisant ainsi la légèreté et la vitesse.

Si les clubs de raquetteurs ont disparu au fil du temps, cette activité se pratique aujourd’hui en famille ou entre amis. Malgré tout, la raquette demeure un sport qui plait à beaucoup de gens depuis de très nombreuses années. Qui sait, un jour, verrons-nous peut-être ce sport aux Jeux olympiques!


France Monty, technicienne en documentation – BAnQ Sherbrooke

Chloé Ouellet-Riendeau, agente de bureau – BAnQ Sherbrooke