Maurice C. Nowlan : Des lettres d’amour pendant la guerre de 1812

Il y a deux cents ans la guerre éclatait entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Au Bas-Canada, des régiments britanniques et canadiens ainsi que la milice locale participent alors de diverses manières à ce conflit qui prit fin le 18 février 1815. Le centre d’archives de Montréal de BAnQ possède un fonds tout particulier en marge de cet événement historique. Il s’agit d’une trentaine de lettres d’amour écrites par Maurice C. Nowlan, un officier irlandais du 100th Regiment of Grenadiers, à son épouse, Agathe Perrault [01].

Dernière lettre de Maurice C. Nowlan à son épouse, 18 décembre 1813. Fonds Maurice C. Nowlan (P146,S1,P31).
Dernière lettre de Maurice C. Nowlan à son épouse, 18 décembre 1813. Fonds Maurice C. Nowlan (P146,S1,P31).
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La série de lettres débute en décembre 1811 alors que l’officier courtise Agathe. Dans cette première missive, on découvre que le jeune officier craint que la mère d’Agathe s’oppose à leur relation, mais leur amour est plus fort et le couple s’épouse à Montréal [02] avant que n’éclate la guerre, le 18 juin 1812. Nowlan écrit dès lors à Agathe partout où il se trouve en poste : Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (Acadie), Coteau-du-Lac, Les Cèdres, Kingston, York, Turkey Point, Stoney Creek. Cette correspondance se termine avec une dernière lettre datée du 18 décembre 1813 de Fort George (Niagara-on-the-Lake).

Au travers de ces missives, nous suivons les nombreux déplacements des troupes, les difficultés de la vie militaire ainsi que les échos du déroulement de la guerre, mais d’abord et avant tout, nous percevons les angoisses d’un jeune couple devant une séparation forcée aux premières heures de leur relation amoureuse. Ces lettres d’amour, dont nous ne possédons que celles envoyées par le lieutenant Nowlan, nous informent néanmoins sur le contenu de celles de la jeune Agathe, puisque Nowlan répond aux questions qu’elle lui pose. On y découvre, entre autres, que les soldats sont souvent accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants dans tous leurs déplacements, une situation qui parait saugrenue aujourd’hui. Le couple s’installe à Chambly, de l’automne 1812 jusqu’au printemps 1813, alors que le régiment est envoyé à Coteau-du-Lac et, de là, de plus en plus vers l’ouest. Agathe retourne à Montréal le cœur brisé et, de son propre chef, entreprend des démarches pour le rejoindre sur le champ de bataille. Lorsqu’elle lui fait par de son intention, la réaction de Nowlan est sans équivoque :

 

… How are you to manage? You are religious, good and virtuous and could you think for a moment that it would be pleasing to me to have you exposed not only to officers but to the worst of soldiers on the fields … [03]

 

Tout en l’informant de ses déplacements, le jeune époux concentre ses écrits sur leur amour, sur leur avenir, sur les brèves rencontres qu’il a avec les Montréalais de passage au camp et sur la conduite de certains officiers. Parmi les informations relatives à l’organisation de l’armée, une remarque est très révélatrice des tensions entre les militaires de naissance canadienne-française et ceux d’origine écossaise :

 

…tell your nephew that I will speak here about the commission; but in the devil’s own they are contriving to get all the Canadian officers out of it as they say there can be nothing done with the men while under them; it’s not the governor’s doing but the Scotch officers that belong to that corps. Keep this from the public. [04]

 

Dans le contenu d’autres lettres, Nowlan exprime son impatience de retourner à la vie mondaine, aux bals, aux randonnées à cheval, des plaisirs propres aux gens de leur classe sociale :

 

… I want to be a dashing looking beau when I return from my campaign. My hair is quite black now not a white one to be seen that in my favour [.] I expect a dashing wife and will cut a great dash in Montreal this winter. [05]

 

À travers ces lettres, le lecteur peut ressentir toute la passion que les jeunes époux éprouvent l’un pour l’autre. À cet égard, la dernière lettre, écrite depuis Fort George le 18 décembre 1813, est tout particulièrement émouvante : 

 

… tonight we certainly will cross the river to storm the Fort … I have great hopes to survive tho‘ it will be wicked business … my dear and loving wife, adieu, and perhaps the last time … hope for the best my only heart, you know you are my only care, it is but for you I live … [06]

 

Maurice C. Nowlan détruit ensuite toutes les lettres qu’il a reçues de son épouse avant de se lancer à l’assaut du Fort Niagara. Il perd la vie le 19 décembre 1813 avec cinq autres soldats de son régiment. Il est tué d’un coup de baïonnette, d’une balle de mousquet et de trois chevrotines après avoir, semble-t-il, achevé trois soldats américains avec son épée et son fusil. [07]

Agathe apprend la nouvelle en janvier 1813 par une lettre de Patrick K. Nolan [sic], son beau-frère.

 

…with the most poignant grief and horror have I heard the dread effects of your anguish … my most affectionnate and ever beloved brother is no more. [08]

 

Cinq ans plus tard, Agathe Perrault Nowlan se consacrera à l’éducation de sa cousine Émilie Tavernier, mieux connue sous le nom d’Émilie Gamelin, fondatrice des Sœurs de la Providence. Demeurée veuve, Agathe meurt à l’âge de 84 ans [09]; sa dépouille repose sous les dalles de l’église de L’Enfant-Jésus, rue Saint-Dominique, à Montréal.

 

Denyse Beaugrand-Champagne, archiviste – Centre d’archives de Montréal

 

Sources

[01]  Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Centre d’archives de Montréal, Fonds Maurice C. Nowlan, P146

[02] BAnQ, Cour supérieure, district judiciaire de Montréal, État civil, CE601,S51, Notre-Dame-de-Montréal, 10 février 1812

[03] P146,S1,P25, lettre de M. C. Nowlan, Long Point, à Mrs. Agathe Nowlan, Montréal, 23 septembre 1813.

[04] P146,S1,P12, lettre de M.C. Nowlan, Kingston, à Mrs. Nowlan, au soin de Joseph Perrault, écuyer, marchand, Montréal, 25 mai 1813.

[05] P146,S1,P28, lettre de M. C. Nowlan, Turkey Point, à Mrs. Nowlan, Montréal, 16 octobre 1813.

[06] P146,S1,P31, lettre de M. C. Nowlan, Fort George, à Mrs. Nowlan, Montréal, 18 décembre 1813

[07] Jon Latimer, 1812 War with America, Cambridge, Belknap Press, 2010, p. 225

[08] P146,S3,P2, lettre de Patrick K. Nolan, Saint-Philippe, à Mrs Nolan, 1 janvier 1813 [sic]. Le contenu des lettres nous permet de croire que « P.K. Nolan », est le frère de Maurice C. Nowlan, bien que la graphie du patronyme soit différente. À plusieurs reprises, Maurice fait référence à son frère, et à « Patt »; que ce dernier a deux enfants naturels dont il a confié l’aîné aux soins d’Agathe. Maurice interdit à sa femme de s’occuper de cet enfant et veut que « Patt » présente des excuses. Voir entre autres, les lettres des 14 et 25 août 1813.

[09] BAnQ, Cour supérieure, district judiciaire de Montréal, État civil, CE601,S21, Saint-Enfant-Jésus, 14 décembre 1871.