L’histoire des Patriotes racontée par la presse écrite

Par Jean-François Palomino, cartothécaire – coordonnateur 
Direction de la recherche et de la diffusion des collections

 

L’histoire québécoise a été durablement marquée par les événements des années 1830. Des partisans d’un mouvement réformiste, ou patriote, luttent alors pour la reconnaissance des droits politiques de la population canadienne et la mise en place d’un système de gouvernement démocratique.

Ces gens s’expriment sur diverses tribunes, notamment dans la presse écrite. En témoignent plusieurs journaux conservés par BAnQ qui rapportent les conflits opposant les Patriotes et leurs adversaires, jusqu’à l’éclatement d’affrontements armés à l’automne 1837.

 

Premiers échos médiatiques

Autorisé en 1764, le premier journal de la colonie, La Gazette de Québec, diffuse les ordonnances et les proclamations du gouvernement colonial, en anglais et en français, ainsi que des annonces publicitaires et des nouvelles locales et internationales. D’autres journaux lui emboîtent bientôt le pas, à Québec et à Montréal, qui informent sur la vie dans la colonie tout en gardant un œil sur l’Europe, les États-Unis et le Haut-Canada[1]

Alors que la couverture médiatique régulière des débats à la Chambre d’assemblée tarde à se mettre en place, le journal Le Canadien, fondé en 1806 et rédigé par Pierre-Stanislas Bédard, prend part au débat politique en faveur du Parti canadien. Répondant aux attaques du journal anticanadien The Quebec Mercury et dénonçant l’impérialisme britannique, il fera l’objet d’une fermeture forcée par le pouvoir colonial lors des élections de 1810. 

En-tête du journal Le Canadien, publié à Québec, édition du 10 novembre 1837.

 

Alors que les tensions politiques renaissent dans les années 1820, un nouveau journal est fondé à Montréal, en 1826 : La Minerve. Dirigé par Augustin-Norbert Morin et Ludger Duvernay, il a pour but « de répandre l’éducation, surtout dans la classe agricole, et de défendre les justes droits des Canadiens ».

Voyant dans cette cause une similarité avec le combat mené en Irlande contre l’impérialisme britannique, des journaux montréalais anglophones dirigés par des Irlandais se font les alliés des Patriotes : le Canadian Spectator (1822-1829, sous la direction de Jocelyn Waller à partir de 1824) et The Vindicator (1828-1837, dirigé d’abord par Daniel Tracey, puis par Edmund B. O’Callaghan).  

 

Les 92 résolutions

À partir de 1834, le débat public se cristallise autour des 92 résolutions, document rassemblant la majorité des revendications patriotes de la Chambre d’assemblée, déposé au Parlement britannique avec une pétition de 78 000 noms.

Plus subversives qu’une simple réforme politique, les mesures proposées, inspirées du principe de la souveraineté populaire, tendent à éliminer certains des rouages qui permettent à la métropole d’avoir le dernier mot sur la destinée de la colonie. 

Quatre-vingt-douze résolutions proposées à la Chambre d’assemblée, 1834.

 

Trois ans plus tard, ce sont les 10 résolutions de Lord Russell – la réponse du gouvernement britannique aux doléances des Patriotes – qui occupent l’espace médiatique. Les journaux propatriotes manifestent leur colère et leur indignation.

Dans son édition du 13 avril 1837, La Minerve publie les résolutions Russell, suivies d’un éditorial faisant état de ces « nouveaux actes d’oppression sanctionnés par l’autorité ». L’article s’offusque tout particulièrement du fait que le Parlement britannique autorise le gouverneur à piger dans les revenus de la Chambre d’assemblée pour payer les officiers de l’État colonial, sans le consentement de la population. 

 

Les grandes assemblées publiques de 1837

La colère des Patriotes, qui voient le Parlement britannique leur tourner le dos, se lit aussi dans les assemblées publiques qui se succèdent en 1837, attirant des foules importantes, notamment à Saint-Ours (7 mai), à Saint-Laurent (15 mai), à Sainte-Scholastique (1er juin), à L’Assomption (29 juillet) et à Saint-Charles-sur-Richelieu (23 et 24 octobre). Plusieurs discours prononcés par les leaders patriotes dans ces assemblées sont transcrits dans la presse[2], qui témoigne ainsi de la fébrilité régnant alors dans les campagnes canadiennes.  

Lors de l’assemblée du 15 mai à Saint-Laurent, Louis-Joseph Papineau prononce un long discours sur « les résolutions coercitives du ministère anglais contre les droits et les libertés de cette colonie ». Dans son allocution, le chef patriote suggère de tourner le regard vers les États-Unis, au sud, dont les États membres jouissent d’une structure de gouvernement « la plus parfaite, que le génie et la vertu aient encore élevée pour le bonheur de l’homme en société ».

Pour Papineau, « la place de qui que ce soit qui voudra s’y réunir est marquée d’avance : c’est celle de l’égalité et de la fraternité, avec les plus libres associations qu’il y ait au monde. Cette union est séduisante et la nôtre dans le moment actuel est humiliante ». Il poursuit en envisageant une lutte pour la sauvegarde des droits et libertés du peuple au sein de l’Empire britannique, surtout par l’entremise du boycottage et de la contrebande. 

Son discours est suivi de plusieurs autres harangues chaudement applaudies par la foule[3], notamment lorsqu’il est question de la résistance au despotisme, du devoir moral de repousser la force par la force, de l’établissement d’une république au Canada. 

Si les discours ne sont pas toujours transcrits intégralement dans les journaux, les résolutions votées dans ces assemblées publiques le sont presque tout le temps. On y donne le nom des hommes qui proposent et appuient ces diverses doléances, en plus du nom des présidents et des secrétaires d’assemblée. Cela permet de cibler les partisans du mouvement de contestation, qui s’ajoutent aux députés patriotes et aux figures de proue du parti. 

Dernier numéro du journal La Minerve avant sa suspension (Montréal, 20 novembre 1837).

 

L’assemblée des six comtés à Saint-Charles-sur-Richelieu, 23 octobre 1837.

 

Les journaux sont également le lieu privilégié pour diffuser des manifestes, comme celui que publient les Fils de la Liberté dans l’édition du 9 octobre 1837 de La Minerve. Mobilisés par les 92 résolutions, les jeunes signataires s’engagent à « laisser de côté les folles frivolités de la jeunesse » pour se livrer tout entiers à la politique, encourager les manufactures et produits locaux et boycotter les produits venant d’Angleterre. Ils s’engagent à consacrer toute leur énergie à agir pour procurer à la province un système de gouvernement réformé, juste, peu dispendieux et responsable.  

L’apparition à Québec du journal bilingue propatriote Le Libéral, le 17 juin 1837, témoigne de l’état de fébrilité dans la colonie à la veille de l’insurrection armée. Pour son rédacteur, Robert S. M. Bouchette[4], il s’agit d’un combat visant la défense et la promotion de principes « d’une saine et sage démocratie ».  

 

La répression s’organise, la presse en souffre 

Mais alors que les esprits s’échauffent à l’automne, les journaux opposés au régime colonial écopent. Le 6 novembre 1837, des membres du Doric Club attaquent les bureaux du Vindicator et endommagent les presses, ce qui force le journal à cesser sa parution.

Un peu plus tard le même mois, le propriétaire du journal La Minerve Ludger Duvernay quitte subitement Montréal, visé par un mandat d’arrestation. Un dernier numéro est publié le 20 novembre 1837 avant son interdiction par le régime[5]. La lecture de ce numéro permet de constater toute l’agitation qui règne dans les campagnes canadiennes (maisons vandalisées, manœuvres de cavalerie…) et la détermination des Patriotes à défendre leurs principes révolutionnaires (soulèvement de la population de Sainte-Rose, à Terrebonne, à Lachenaie et à Sainte-Anne-des-Plaines, violents affrontements à Montréal, etc.).   

Pendant ce temps, à Québec, le journal Le Libéral fait paraître lui aussi son dernier numéro le 20 novembre 1837, alors que Bouchette est arrêté et libéré sous caution, avant de rejoindre les insurgés à la frontière américaine.

Moins radical et opposé à toute forme de violence, mais toujours favorable à la réforme des institutions, le journal Le Canadien, dirigé par Étienne Parent, survit aux fermetures forcées des journaux propatriotes. Une ère se clôt dans l’histoire de la presse québécoise. 

 

La rédaction de cet article a bénéficié du soutien du Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, notamment de l’expertise de l’historien Jean-Philippe Garneau et du stagiaire Fabrice Harrison, ainsi que des commentaires de la bibliothécaire Michèle Lefebvre. Cet article est tiré d’un guide en préparation sur la recherche de sources documentaires sur les Patriotes.

 

 

[1] Pour un aperçu exhaustif des premiers journaux publiés au Québec, voir le premier volume de La presse québécoise des origines à nos jours d’André Beaulieu et Jean Hamelin.

[2] On trouvera une compilation des discours de Louis-Joseph Papineau dans Louis-Joseph Papineau: un demi-siècle de combat, choix de textes et présentation de Yvan Lamonde, Claude Larin.

[3] Les allocutions transcrites dans La Minerve sont ponctuées de marques soulignant (et qualifiant parfois) les applaudissements de la foule.

[4] Robert S. M. Bouchette est le fils de Joseph Bouchette, cartographe et arpenteur général du Bas-Canada. Il aide notamment son père à produire et publier à Londres les cartes et la description topographique et historique du Canada de 1831.

[5] La Minerve sera à nouveau publiée 5 ans plus tard, à partir du 9 septembre 1842.