Le Théâtre du Rideau Vert : retour aux sources

Par Danielle Léger, bibliothécaire 
Direction de la recherche et de la diffusion des collections

C’est la plus vénérable compagnie de théâtre professionnelle encore active au Québec : en 2023, le Théâtre du Rideau Vert va célébrer 75 années d’activité. BAnQ a récemment mis en ligne les affiches et programmes de cette institution phare. À la manière d’un photoreportage, l’article qui suit présente les fondatrices et les premières productions du Rideau Vert.

 

À l’origine du Rideau Vert

Danse, théâtre, radio. Au début des années 1940, le nom d’Yvette Brind’Amour (1918-1992) défraie la chronique, mondaine et culturelle. Svelte, élégante, douée, on lui confie des rôles d’ingénue, mais elle souhaite « réussir dans le drame comme dans la comédie ». L’interprète est une révélation pour le public québécois : les lecteurs de Radiomonde la couronnent Miss Radio 1943.

Yvette Brind'Amour vers 1940
Portrait publié dans Radiomonde, samedi 13 janvier 1940, p. 4.

Yvette Brind'Amour en 1941
Radiomonde, samedi 29 mars 1941, page couverture.
Caricature au sujet d'Yvette Brind'Amour, 1943
« Pas moyen de leur faire lever les yeux – ça doit être d’autres imitatrices d’Yvette Brind’Amour », caricature signée Albert Chartier, parue dans Radiomonde, samedi 6 mars 1943, p. 3.

Mercedes Palomino (1913-2006), que ses proches surnomment Metcha, est citoyenne du monde. Née à Barcelone, en Catalogne, elle étudie le théâtre à Buenos Aires, en Argentine. Active en journalisme et à la radio, elle travaille également comme comédienne et metteure en scène au Chili et au Pérou.

Après un séjour à New York en 1946, pour la Chaîne des Amériques de la Columbia Broadcasting Corporation, elle est à Paris l’année suivante comme correspondante pour la section des arts du journal La Prensa de Lima. Certains racontent que Metcha a rencontré Yvette Brind’Amour sur un paquebot. D’autres, que cela s’est produit à Radio-Canada à Montréal, en 1947, où Metcha réalisait des reportages et radiothéâtres destinés au public latino-américain.

Mercedes Palomino aux côtés d'Yvette Brind'Amour, 1951
Selon la légende, « Yvette Brind’Amour suit des cours d’espagnol avec Mercedes Palomino, sa secrétaire et amie », Le Samedi, 11 août 1951. Photo : L. Alain.

Mercedes Palomino et Yvette Brind'Amour, en 1968
Dans la salle du Rideau Vert, rue Saint-Denis, 19 août 1968, photographie (détail). Fonds La Presse. Photo : Michel Gravel.

L’aigle à deux têtes

Pendant 44 ans, depuis sa fondation en novembre 1948 jusqu’au décès d’Yvette Brind’Amour en 1992, le Rideau Vert sera régi par ces deux femmes. Si une direction bicéphale est courante en arts de la scène, rares sont les compagnies théâtrales où deux femmes ont assuré les directions artistique et administrative pendant une aussi longue période. Et vécu, à cette époque encore frileuse, une relation amoureuse discrète mais résolue sous l’œil des médias et du public.

Avec le ministre des Affaires culturelles en 1965
En compagnie du ministre des Affaires culturelles Pierre Laporte, 16 février 1965. Fonds La Presse. Photo : Roger Saint-Jean.

Yvette Brind'Amour et Mercedes Palomino, en 1968
À l’époque des Belles-Sœurs, 19 août 1968. Fonds La Presse. Photo : Michel Gravel.

Plus souvent exposée au feu des projecteurs, Yvette Brind’Amour est spontanément associée à la direction artistique. Dans la presse montréalaise, on emploie divers vocables pour parler du rôle de Mercedes Palomino : secrétaire et amie, gérante, directrice générale, etc. Selon Jean Beaunoyer, critique au journal La Presse, la réalité est plus complexe : ces dames étaient « l’âme, le cœur et le sang de ce théâtre » et se désignaient volontiers comme « un aigle à deux têtes ». On peut aussi affirmer qu’elles ont fait du Rideau Vert un véritable phénix.

Façade du Théâtre Stella en 1963
Entrée principale du Théâtre Stella, rue Saint-Denis, en 1963. Fonds La Presse. Photo : Roger St-Jean.

Affiche de l'aigle à deux têtes, 1962
L’aigle à deux têtes, de Jean Cocteau, affiche, 1962.

Mercedes Palomino et Yvette Brind'Amour, en 1974
Yvette Brind’Amour et Mercedes Palomino, 12 février 1974. Fonds La Presse. Photo : Pierre McCann.

Leurs contributions respectives ont été saluées à maintes reprises. Ainsi, au début des années 1970, Mercedes Palomino reçoit un parchemin honorifique décerné par le ministère québécois de l’Immigration en hommage à sa réussite personnelle et à son apport à la vie culturelle québécoise.  Outre son travail comme directrice au Rideau Vert, cette Québécoise d’adoption a œuvré comme réalisatrice, auteure, correspondante, comédienne et traductrice. Elle s’est aussi impliquée activement dans le milieu théâtral.

Yvette Brind'Amour et Mercedes Palomino, en 1972
Mesdames Palomino et Brind’Amour lors de la remise du parchemin honorifique du ministère de l’Immigration, Montréal, affiche, The Eaton’s Blow Up Shop, 1972.

Vous trouverez sur le site de Radio-Canada une entrevue enregistrée en 1964 avec une Yvette Brind’Amour fort enjouée, et une autre où les deux fondatrices soulignent le 21e anniversaire de leur compagnie en 1970.

Vous pouvez aussi lire Les deux femmes, un témoignage rédigé par Félix Leclerc en 1958. Il met en lumière la présence influente de mesdames Palomino et Brind’Amour. Vous les croiserez aussi au concert de la chanteuse Barbara, à la Place des Arts, en mars 1975 : l’épisode est relaté par Michel Tremblay dans son récent ouvrage Offrandes musicales (Leméac/Actes Sud, 2021, p. 37-45).

 

75 ans de productions théâtrales

En novembre 1948, la compagnie du Rideau Vert surgit à un point tournant dans l’histoire mouvementée du théâtre à Montréal. Plus tôt cette année-là, L’Équipe de Pierre Dagenais, à bout de ressources, suspend ses activités. Seuls subsistent les Compagnons de saint Laurent du père Émile Legault qui vont disparaître à leur tour en 1952. Entre-temps, Jean-Louis Roux fonde en 1951 le Théâtre d’essai de Montréal, qui fera bientôt place au Théâtre du Nouveau Monde.

La trajectoire du Rideau Vert est traversée par de fulgurants coups d’audace, et ce, dès les deux premiers projets de la troupe. Le tout premier s’expose à la censure, courante à cette époque : en raison de la mise à l’index de l’œuvre de Jean-Paul Sartre par l’Église catholique, La P… respectueuse (La Putain respectueuse) ne prendra pas l’affiche à l’hôtel Ritz-Carlton en novembre 1948 (Le Canada, 2 février 1949, p. 5).

Trois mois plus tard, en février 1949, le tandem Brind’Amour-Palomino opte pour un sujet tabou : l’homophobie. La partition théâtrale Les innocentes de Lillian Hellman prête voix à 10 actrices et à un seul acteur. L’homme de théâtre René Richard Cyr décèle ici les signes d’un « féminisme naissant et formidable » (La Presse, samedi 10 mai 2014, p. C14). Huit donateurs avancent chacun une somme de 100 $ pour former le modeste capital initial du Rideau Vert; les comédiens professionnels jouent à titre bénévole (programme souvenir du 10e anniversaire, 1958). Au même moment, la pièce Tit-Coq de Gratien Gélinas fait un tabac au Gesù.

Les innocentes, feuillet publicitaire de 1949
Les innocentes au Théâtre des Compagnons, feuillet publicitaire pour la reprise en novembre 1949.

La distribution des Innocentes, vers 1949
Photographie reproduite dans un programme de 1957. Yvette Brind’Amour est assise au centre.

Les innocentes, programme de la production de 2014
Photographie de la production initiale en couverture du programme de la production de 2014.
La distribution des Innocentes en 1949
Illustration pour l’article d’André Roche, « Photo-Journal enquête sur la situation du théâtre à Montréal – 1. Jeunes troupes », Photo-Journal, 7 avril 1949, p. 38-39. Yvette Brind’Amour est assise à l’extrême gauche.

La suite des choses, ouverte, éclectique, foisonnante, est bien documentée dans la base de données RAPPELS, qui recense les productions théâtrales présentées sur les scènes québécoises. Près de 400 productions présentées au Rideau Vert y sont répertoriées. Dans BAnQ numérique, on vient de compléter le versement des documents publiés par la compagnie : plus de 370 affiches et environ 400 programmes de spectacles, sans oublier les programmes de saison.

Entre drame et comédie, se côtoient de grands auteurs, du théâtre de boulevard, des œuvres contemporaines, du théâtre jeunesse, des spectacles de marionnettes, des revues d’actualités, du théâtre musical et plusieurs créations québécoises. Yvette Brind’Amour y aura tenu quelque 200 rôles et assuré une cinquantaine de mises en scène.

Affiche de la revue Henni soit qui joual y pense, 1960
Revue du Temps des Fêtes, affiche attribuée à Robert LaPalme, 1960.

Personnage d'un spectacle jeunesse, 1975
François et l’oiseau du Brésil, spectacle pour enfants d’André Cailloux, photographie, 1975.

Maquette de costume, 2001
Les Fourberies de Scapin, comédie de Molière, maquette de costume de François Barbeau, 2001.

Marjolaine Hébert, Gérard Poirier et Yvette Brind’Amour, en 1958
Marjolaine Hébert, Gérard Poirier et Yvette Brind’Amour dans Huis clos, de Jean-Paul Sartre, photographie, 1958.

Affiche des Belles-soeurs, 1968
Gérald Zahnd, Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay, affiche, 1968.

Affiche de Dona Rosita, 1967
Dona Rosita, pièce du répertoire espagnol mise en scène par Yvette Brind’Amour, affiche, 1967.
Façade du Théâtre du Rideau Vert en 1974
L’entrée principale de l’ancien Théâtre Stella, devenu le Théâtre du Rideau Vert depuis 1968, avant sa réfection complète en 1991, 12 février 1974. Fonds La Presse. Photo : Pierre McCann.

Pour en savoir plus

Marielle Lavertu, « Le Rideau Vert, pilier de notre théâtre », À rayons ouverts, no 89 (printemps-été 2012), p. 20-23.

« Le Théâtre Chanteclerc », Théâtre à Montréal, 1825-1930, parcours Web produit par BAnQ en collaboration avec le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, UQAM.

Le Théâtre du Rideau Vert en 65 points factuels, étonnants et mémorables, ligne du temps, 2013.

Théâtre du Rideau Vert, 1949-1989, programme, 1989.

« Yvette Brind’Amour a la foi… aux œuvres et aux comédiens de chez nous », Radiomonde, samedi 4 mars 1950, p. 11.

Pierre Saucier, « Première saison du nouveau Stella », La Patrie du dimanche, 28 août 1960, p. 102.

Les fonds Théâtre du Rideau Vert (P831), Yvette Brind’Amour (P857) et Paul Gury (alias Loïc Le Gouriadec, P841) peuvent être consultés aux Archives nationales à Montréal.