Avis de recherche! 1/2

Par Danielle Léger, bibliothécaire 
Direction de la recherche et de la diffusion des collections

Publiés par les services de police, les avis de recherche imprimés lancent un appel au public afin de retracer voleurs, trafiquants, assassins, déserteurs, fugueurs et victimes d’enlèvement. Dans ce premier de deux billets, explorons le versant québécois de cet univers glauque de chasse à l’homme et d’enfants disparus.

 

Portrait-robot de l’avis de recherche

Le Code de la police du Québec de 1958 est formel : lorsqu’un coupable est identifié et que la preuve est suffisante, « il faut d’urgence utiliser tous les moyens rapides de communication pour faire connaître son signalement afin d’empêcher sa fuite ou d’amener son arrestation » (Code de la police du Québec, 1958, p. 92). À cet égard, les avis de recherche imprimés ont longtemps fait partie du coffre à outils de la police criminelle, des services de sécurité et des agences de détectives.

Ces affiches ont connu des formes variables selon l’époque, la source et l’affaire en cause. Leur contenu est toutefois à peu près constant : identification sommaire et portrait de la personne recherchée, délit reproché, récompense promise et autorités policières à contacter.

 

Avis de recherche célèbres

Placardé au mur ou sur une palissade, l’avis de recherche surgit sans crier gare dans les séries télévisées et les films policiers, au cœur des westerns et des bandes dessinées. Dans la vie réelle, certains de ces imprimés ont acquis une sorte d’aura mythique.

Au sud de la frontière canadienne, citons l’avis public de 1865 diffusé immédiatement après l’assassinat du président américain Abraham Lincoln. Les récompenses offertes étaient exemplaires pour l’époque : 50 000 $ à toute personne susceptible de contribuer à l’arrestation du meurtrier John Wilkes Booth et 25 000 $ pour des renseignements sur chacun de ses deux complices. À Londres, en 1888, c’est le sinistre Jack L’Éventreur qui est au cœur des recherches.

Au Québec, sous le Régime anglais, les proclamations prennent au moins trois formes : le texte manuscrit officiel de la proclamation et sa publication dans les journaux font écho au placard imprimé.  C’est le cas de la proclamation édictée par Lord Gosford à l’encontre de Louis-Joseph Papineau lors de la rébellion des Patriotes en 1837. Comme gage de sa notoriété et de son retentissement, ajoutons ici une réédition récente, sous forme d’affiche.

 

La proclamation constituée de deux pages manuscrites
Proclamation manuscrite édictée à l’encontre de Louis-Joseph Papineau, 1837.

 

 

Plus près de nous, toujours dans un registre politique, le signalement de quatre figures majeures de la crise d’Octobre est devenu une pièce convoitée par les collectionneurs. Le contraste avec la proclamation de 1837 est éloquent.

 

Affiche reproduisant l'avis de recherche des ravisseurs de Pierre Laporte et James Richard Cross
Avis de recherche des ravisseurs de Pierre Laporte et James Richard Cross,
Sûreté du Québec, affiche, 1970.

L’évolution des techniques policières d’identification des suspects, fruit de perfectionnements multiples depuis le milieu du XIXe siècle, est ici bien visible. On remarque notamment le recours à la photographie signalétique, de face et de profil, mise au point par le Français Alphonse Bertillon et adoptée par la police de Chicago dès 1888. On devine l’imposant système technique et bureaucratique qui assure désormais le fichage des suspects et la gestion des identités.

 

Un vaste réseau d’information criminelle

Dix spécimens d’intérêt québécois diffusés entre 1913 et le début des années 1950 ont été acquis par BAnQ sur un site de vente en ligne en 2015. Offert par un marchand de Boston spécialisé dans la vente de documents autographiés, ce petit ensemble d’affiches révèle la portée continentale des enquêtes et la diffusion outre-frontière des avis de recherche auprès des services policiers nord-américains. Au-delà des échos de ces histoires de crime dans la presse courante, le contenu de ces avis est également relayé dans des revues professionnelles telles le Journal of Criminal Identification et le Finger Print and Identification Magazine de Chicago.

Ouvrons notre propre enquête. Non pas pour élucider ces affaires criminelles — laissons cela aux gens du métier. Dévoilons plutôt un pan de l’histoire derrière deux de ces visages, en commençant par un avis de recherche intrigant. Émis aux quartiers généraux de la Police provinciale, situés au Parlement à Québec, le document porte le sceau de la police de San Francisco.

 

Le sceau de la police de San Francisco

 

Un notaire en fuite, 1913

 

Affiche reproduisant l'avis de recherche de Lauréat Pelletier, notaire
Avis de recherche de Lauréat Pelletier, notaire, affiche, 1913.

 

Notaire public établi à Saint-Jérôme, au Lac-Saint-Jean, Lauréat Pelletier est âgé d’une trentaine d’années. On le soupçonne d’avoir dérobé une somme d’environ 2000 $ à un de ses clients, Médard Côté, cultivateur de son état. Le 17 janvier 1913, Pelletier quitte Saint-Jérôme sans laisser d’adresse.

Une incursion dans les journaux de l’époque indexés dans BAnQ numérique permet d’ajouter quelques traits à son portrait. Maître Pelletier sait se montrer généreux. En 1910, il offre un prix de 5 $ à un élève de Rhétorique du Collège de Sainte-Anne-de-La Pocatière. La même année, avec son épouse, il offre un plateau à fruits en verre taillé à des nouveaux mariés de Bagotville. En 1912, lors de la souscription du comté de Chicoutimi au 1er Congrès de la langue française, sa contribution totalise 1 $. Toujours en 1912, un message diffusé dans une revue professionnelle révèle ses instincts de collectionneur :

Extrait de la page 64 de la Revue du notariat, publiée le 15 septembre 1912 et constitué d'un avis aux collectionneurs rédigé par Lauréat Pelletier, notaire
Revue du notariat, Lévis, vol. 15, no 2, 15 septembre 1912, p. 64.

 

Lorsque l’affaire de vol éclate au grand jour en avril 1913, un journaliste de La Tribune complète le portrait du fuyard. « Établi depuis quelques années à Saint-Jérôme », Pelletier est « un notaire bien connu à Québec ». Il est soupçonné de plusieurs détournements de fonds et le chef de la Police provinciale « a envoyé son signalement à tous les chefs de police du Canada et des États-Unis » (La Tribune, samedi 5 avril 1913, p. 4). Dix jours plus tard, on présume que le notaire a pu trouver refuge en Nouvelle-Angleterre.

Dès le mois de février 1913, le Bureau du shérif de Roberval émet des avis publics : les biens immeubles du notaire Pelletier sont saisis et vendus. En 1914, la Gazette officielle du Québec dévoile enfin la destination du fugitif : la ville de Mexico! Si vous souhaitez parcourir les nombreuses transactions enregistrées à l’étude du notaire Lauréat Pelletier entre 1907 et 1913, consultez ses minutes notariales dans BAnQ numérique.

Avis publié dans la Gazette officielle du Québec et daté du 28 mai 1914
Gazette officielle du Québec, 6 juin 1914, p. 1394.
Texte manuscrit extrait des minutes notariales du notaire Lauréat Pelletier, 1907-1913.
Extrait des minutes notariales du notaire Lauréat Pelletier, 1907-1913.

 

Le second billet de blogue s’intéressera à une énigmatique histoire d’enlèvement dans une famille passionnée de littérature et d’écriture.