Femmes historiennes : de l’ombre à la lumière

Par Michèle Lefebvre, bibliothécaire à la Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Ce deuxième billet d’une série de trois est publié en amont du colloque Profession historienne? Les femmes dans la production et la diffusion des savoirs historiques au Canada français, XIXe et XXe siècle, qui retrace le long parcours des femmes au Québec pour atteindre le statut d’historiennes professionnelles. Pour en savoir plus ou pour vous inscrire au colloque, consultez ce site web

En 1917, Marie-Claire Daveluy devient la première femme membre du cercle savant la Société historique de Montréal, pourtant fondé près de 60 ans plus tôt. Pour la première fois, des confrères-historiens reconnaissent la valeur du travail scientifique d’une femme. Lors de son discours d’intronisation, elle émet le souhait que d’autres femmes soient autorisées à prendre place après elle au sein de ce cénacle. 

Rêver à une carrière

Les choses commencent à changer, bien que très lentement, pour les femmes désirant accéder à une carrière. Les célibataires et les religieuses peuvent plus facilement s’y consacrer puisque leurs énergies ne sont pas monopolisées par la famille. On juge d’ailleurs sévèrement celles qui souhaitent conjuguer carrière et famille.

Certaines religieuses entreprennent des travaux d’ordre intellectuel dans le domaine historique. Leur travail est habituellement associé à l’histoire religieuse et aux hauts faits d’armes des missionnaires. Par exemple, Sœur Marie Olive recueille le témoignage du père Albert Lacombe, un illustre missionnaire du Nord-Ouest canadien, afin de transmettre à la postérité ses actions édifiantes dans Le Père Lacombe : “l’homme au bon cœur” d’après ses mémoires et souvenirs (1917). Sœur Maria Mondoux publie en 1942 L’Hôtel-Dieu, premier hôpital de Montréal : 1642-1763 et Les véritables fondateurs de Ville-Marie.

Jeanne Mance, une figure centrale de l’histoire

Mondoux et Daveluy s’intéressent toutes deux aux premiers temps de Montréal, et notamment à la figure de Jeanne Mance, première infirmière et co-fondatrice de Montréal. Daveluy a à son actif de nombreux articles sur les femmes des débuts de Montréal et plus particulièrement sur Jeanne Mance. Dans la préface de son ouvrage phare, Jeanne Mance (1934), Daveluy remercie d’ailleurs Mondoux pour son soutien à sa recherche.

« Incursion au beau pays de Jeanne Mance – Deux déléguées canadiennes prépareront ainsi sa cause de béatification », La Presse, 3 mars 1949, p. 4 .

Les deux femmes se connaissent donc. Elles exercent des professions connexes, Daveluy étant bibliothécaire à la Bibliothèque municipale de Montréal tandis que Mondoux occupe le poste d’archiviste des Hospitalières de Saint-Joseph à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Le Comité de propagande pour la béatification de Jeanne Mance, créé dans la foulée du tricentenaire de Montréal, décide tout naturellement de nommer, en 1945, les deux femmes sur sa Commission historique. Elles doivent monter un dossier pour soutenir la cause de béatification de la co-fondatrice de Montréal.

Les historiennes autodidactes passeront plusieurs mois en France à effectuer des découvertes dans divers fonds d’archives, un périple relaté dans plusieurs articles de journaux, notamment dans La Presse du 3 mars et du 15 octobre 1949, dans Le Devoir du 5 mars 1949 et dans Le Canada du 8 novembre 1949. Il s’agit là d’une des premières reconnaissances publiques de la qualité et du sérieux du travail des femmes historiennes au Québec.

Jeanne Mance constitue d’ailleurs une figure centrale dans l’appropriation de l’histoire québécoise par et pour les femmes. Charlotte Tassé, une des premières infirmières canadiennes-françaises laïques à diriger, puis à posséder un établissement de soin de santé, fait la promotion de sa devancière, la présentant comme une héroïne à admirer par toutes les infirmières du pays. En plus de fonder la première école d’infirmières auxiliaires au Québec, elle encourage dans sa revue La Garde-malade canadienne-française la publication de textes en lien avec l’histoire de la santé. Marie-Claire Daveluy, entre autres, y signe une série d’articles sur Jeanne Mance de 1939 à 1941.

Charlotte Tassé, vers 1947. BAnQ, Archives nationales du Québec à Montréal, Fonds Charlotte Tassé (P307,S3,SS1,D5,P41). Photographe non identifié.

À l’ombre d’un grand historien

À l’époque, le milieu intellectuel au Québec est assez réduit, ce qui favorise les liens et les projets communs : Juliette Lalonde-Rémillard, la nièce et secrétaire du grand historien national Lionel Groulx, prendra en 1941-1942 auprès de Daveluy – encore elle! – des cours de bibliothéconomie à l’Université de Montréal. Cette dernière a en effet participé à la fondation, en 1937, de cette première école de bibliothéconomie francophone québécoise et y enseigne.

Cette nièce de Groulx aborde le domaine de l’histoire non pas d’abord par passion personnelle, mais pour soutenir le travail de son oncle. Pourtant, elle s’investira profondément dans cette œuvre, en plus de servir de cheville ouvrière à la création de l’Institut d’histoire de l’Amérique française et de la Revue d’histoire de l’Amérique française, puis de la Fondation Lionel-Groulx. Figure de l’ombre, elle collabore à L’Oeuvre du chanoine Lionel Groulx : témoignages, biobibliographie (1964). Avec Gisèle Huot et Pierre Trépanier, elle publie les quatre volumes de la Correspondance de Lionel Groulx. Dans une série d’articles émouvants parus dans les Cahiers d’histoire du Québec au XXe siècle de 1994 à 1996, elle partage des souvenirs de sa collaboration avec Groulx. Enfin, elle s’essaie à la recherche historique en rédigeant des articles de fond pour la Revue d’histoire de l’Amérique française (décembre 1962 et mars 1966).

Des historiennes de l’Amérique française

La passion pour l’histoire du fait français en Amérique n’est pas l’apanage des Québécois. Pour beaucoup, la conservation de l’identité canadienne-française va de pair avec la reconstitution de l’histoire du peuple francophone d’Amérique. Dans les communautés francophones hors Québec encore davantage que dans la Belle Province, c’est une question de survie que de fortifier le sentiment d’appartenance au peuple fondateur. Parmi les érudits non québécois qui vont explorer et diffuser l’histoire de l’Amérique française se trouvent aussi des femmes, dont la Franco-Américaine Corinne Rocheleau-Rouleau, la Franco-Ontarienne Georgette Lamoureux et l’Acadienne Marguerite Michaud.

Georgette Lamoureux, 1970. BAnQ, Archives nationales du Québec à Montréal, Fonds Armour Landry (P97,S1,D3647-3648).

La première de ces trois femmes perd l’audition vers l’âge de neuf ans. Pour réapprendre à parler et savoir lire sur les lèvres, elle fréquente l’Institut des sourdes-muettes de Montréal, géré par les Sœurs de la Providence. En plus de s’intéresser à l’histoire de la communauté des sourds-muets, en publiant notamment en 1927 Hors de sa prison, un ouvrage couronné par l’Académie française, elle rappelle son passé à la diaspora francophone d’Amérique du Nord. Elle écrit notamment Françaises d’Amérique : esquisse historique (première édition en 1915) et dans les années 1950, la brochure Mobilisons notre histoire : nos droits de primogéniture.

Employée du Ministère des Affaires étrangères du Canada de 1945 à 1964, Georgette Lamoureux résidera à Cuba, au Chili, en France, en Autriche et au Japon. Aujourd’hui, on la connaît surtout pour son histoire en cinq volumes d’Ottawa, sa ville natale, qui a paru entre 1978 et 1986. Cette femme polyvalente, présidente de la Société d’étude et de conférences d’Ottawa-Hull de 1964 à 1966 et elle-même conférencière, rédige aussi des chroniques historiques pour le journal Le Droit dans les années 1970 en plus de s’intéresser à la généalogie. Elle participe à l’élaboration du champ d’étude de l’histoire de l’Ontario français.

En 1923, Marguerite Michaud devient la première femme acadienne à obtenir un diplôme universitaire en Nouvelle-Écosse. Elle décroche ensuite sa maîtrise à la Sorbonne, à Paris, puis son doctorat en histoire à l’Université de Montréal en 1947. Mais c’est seulement en 1968 qu’elle obtient un poste de professeur universitaire, à la Saint Thomas University de Fredericton, après avoir œuvré à promouvoir l’enseignement en français au Nouveau-Brunswick. On peut d’ailleurs lire une lettre touchante qu’elle signe sur le sujet dans le numéro de janvier 1944 de la revue Relations. On lui doit notamment La Reconstruction française au Nouveau-Brunswick : Bouctouche, paroisse-type (1955), une vulgarisation de sa thèse de doctorat, ainsi qu’un guide historique et touristique intitulé Les Acadiens des Provinces Maritimes (1967).

Historienne au sens moderne du terme, nantie d’une formation universitaire rigoureuse, cette pionnière est l’une des premières femmes à entrer par la grande porte dans la profession d’historienne, bien qu’à la toute fin de sa carrière. Les temps changent.