Ces femmes qui aimaient l’histoire

Par Michèle Lefebvre, bibliothécaire à la Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Ce premier billet d’une série de trois est publié en amont du colloque Profession historienne? Les femmes dans la production et la diffusion des savoirs historiques au Canada français, XIXe et XXe siècle, qui retrace le long parcours des femmes au Québec pour atteindre le statut d’historiennes professionnelles. Pour en savoir plus ou pour vous inscrire au colloque, consultez ce site web.

Pendant longtemps, la profession d’historien, comme tant d’autres, est réservée aux hommes. Au Québec, Pierre-François-Xavier de Charlevoix puis François-Xavier Garneau font œuvre de pionniers en rédigeant respectivement Histoire et description générale de la Nouvelle France en trois volumes (1744) et Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours en quatre volumes (1845-1852).

Est-ce à dire que les femmes ne s’intéressent pas à la discipline historique? Loin de là. Leur manque d’accès aux études supérieures – le premier collège classique pour femmes francophones au Québec n’ouvrira qu’en 1908 et leur accès à l’université se fera graduellement à partir de 1925 dans les institutions francophones – constitue un obstacle à l’acquisition des connaissances et de la rigueur scientifique nécessaires à l’édification de travaux historiques de grande ampleur. On croira pendant longtemps que les femmes, toutes tournées vers l’émotion, ne possèdent pas l’intelligence rationnelle indispensable aux activités intellectuelles. La sphère de l’intime et de la famille doit constituer leur seul royaume. Et pourtant.

 

Laure Conan et d’autres

 

La première Canadienne française à vivre de sa plume au Québec, Laure Conan, accordera une place de plus en plus centrale à la fiction historique et au genre biographique dans son œuvre littéraire. Elle lit passionnément les écrits des habitants de la Nouvelle-France et des historiens de son pays et entretiendra toute sa vie des liens étroits avec Thomas Chapais, professeur d’histoire à l’Université Laval de Québec.

Photographie en noir et blanc de Laure Conan prenant la pose pour la photo
Laure Conan, vers 1870. BAnQ, Archives nationales du Québec à Québec, Collection Centre d’archives de Québec (P1000,S4,D83,PC103). Photographe non identifié.

Son premier roman historique, À l’œuvre et à l’épreuve (1891), met en scène le missionnaire jésuite Charles Garneau. Elle publiera également les romans L’Oublié (1900), portant sur les débuts de Montréal, et La Sève immortelle (1925), dont l’action se joue autour de la Conquête de 1760. En parallèle, elle fait paraître dans des revues plusieurs courtes biographies qui seront rassemblées en recueil dans Physionomies de saints (1913) et Silhouettes canadiennes (1917).

Plus tard, d’autres femmes historiennes signeront des œuvres de fiction historiques. On peut mentionner entre autres Marie-Claire Daveluy (Les Aventures de Perrine et de Charlot, 1923; Le Richelieu héroïque, 1940) et Marguerite Michaud (Évangéline,1950). Corinne Rocheleau-Rouleau mêlera aussi fiction et histoire dans certains de ses écrits et fera même jouer sur scène en 1915 son œuvre Françaises d’Amérique : esquisse historique. Mais à la différence de Laure Conan, ces femmes auront également l’opportunité de produire, en plus de leurs œuvres de fiction, des études historiques rigoureuses qui seront bien accueillies par leurs contemporains.

 

Les premières journalistes

 

De leur côté, les premières femmes journalistes canadiennes-françaises abordent parfois l’histoire dans leurs textes. C’est le cas de Marie Aymong qui tient dès 1899 la rubrique « Fleurs eucharistiques de la Nouvelle-France » dans la revue Le Petit Messager du Très Saint-Sacrement. Françoise (Robertine Barry), Fadette (Henriette Dessaulles) et Madeleine (Anne-Marie Gleason-Huguenin) s’y risquent également, cette dernière créant la rubrique « Nos grandes familles canadiennes » dans La Revue moderne.

Portrait gravé de Robertine Barry
Robertine Barry (Françoise), gravure dans Le Monde illustré, vol. 16, no 818, 6 janvier 1900, p. 580.
Joséphine Marchand-Dandurand, vers 1880. BAnQ, Archives nationales du Québec à Québec, Collection Centre d’archives de Québec (P1000,S4,D83,PD10). Photographe non identifié.

Celles qui ont le courage de fonder leurs propres revues, comme Joséphine Marchand-Dandurand (Le Coin du feu, 1893-1896), Françoise (Le Journal de Françoise, 1902-1909) et Madeleine (La Revue moderne, 1919-1960) ouvrent volontiers leurs pages aux récits historiques et biographiques. Ces trois revues vont même proposer des concours d’histoire. Joséphine Marchand-Dandurand réserve le sien aux Canadiennes françaises, qui doivent écrire sur une héroïne féminine. Les textes gagnants paraissent dans le numéro de mai 1896. Le concours du Journal de Françoise consiste en une fiction historique devant mettre en scène Samuel de Champlain et son épouse Hélène. Le numéro du 20 février 1909 publie les œuvres choisies. Enfin, Madeleine organise un concours pour déterminer qui ont été les plus grands Canadiens français et Canadiennes françaises. C’est la qualité du justificatif qui décidera des gagnants. Le résultat paraît dans les éditions de juin et de juillet 1923 de La Revue moderne; Marie-Claire Daveluy fait partie du jury.

Photographie en noir et blanc et de forme circulaire montrant un portrait d'Anne-Marie Gleason-Huguenin
Anne-Marie Gleason-Huguenin (Madeleine), 1901. BAnQ, Archives nationales du Québec à Québec, Collection Centre d’archives de Québec (P1000,S4,D1,P44). Photographe : J. A. Dumas.

En marge de l’histoire

 

Bien sûr, ces premières lettrées ont tendance à se limiter au récit biographique et à la fiction, plus proches du domaine de l’émotion et de la sphère intime qu’on dit l’apanage des femmes. Elles ont déjà bataillé ferme pour accéder à la vie publique, à un métier rémunéré empruntant aux qualités dites masculines, soit la recherche, la réflexion et la rédaction. Elles ne se risquent pas encore aux travaux d’analyse de l’histoire dans la longue durée et abordent peu les thèmes économiques ou sociaux. Peut-être ne se croient-elles pas qualifiées pour ces travaux rigoureux réservés aux hommes.

Surtout, elles n’oseraient jamais se dire historiennes malgré leurs connaissances parfois vastes de l’histoire de l’Amérique française. Mais elles constituent tout de même nos premières historiennes de l’ombre, suscitant de diverses manières l’intérêt de leurs lecteurs pour l’histoire de leur pays ou d’ailleurs dans le monde. Elles se tiennent en marge de la profession, ouvrant la voie à celles qui voudront et pourront aller plus loin.