Petite enquête sur l’Atlas historique de Pinsoneault

Guy Gaudreau, historien et urbaniste retraité de l’Université Laurentienne
Normand Guilbault, géographe et cadre retraité du Cégep Édouard-Montpetit

 

Le comité de rédaction du Carnet de la Bibliothèque nationale a le plaisir de publier pour la première fois, un article rédigé par deux usagers de la Bibliothèque nationale : Messieurs Guy Gaudreau et Normand Guibeault. Nous les remercions chaleureusement pour leur contribution.

Dans sa collection patrimoniale de cartes et plans, la Bibliothèque nationale compte de nombreuses cartes et atlas. Souvent cité par les chercheurs et les internautes, l’un de ces atlas porte le nom de son auteur : Adolphe Rodrigue Pinsoneault. L’ouvrage, qui contient 62 planches couleur, identifie notamment les noms des propriétaires de plusieurs terres de Montréal et, si celles-ci sont loties, le plan de lotissement y est également tracé. On y indique les frontières municipales de l’époque, les lignes ferroviaires et de tramway, mais également les numéros cadastraux des lots. L’emplacement des bâtiments, leur adresse et leurs matériaux sont également précisés selon un code de couleurs : jaune pour le bois ou rouge pour la brique ou la pierre.

Le titre exact de l’ouvrage est Atlas of the island and city of Montreal and Ile Bizard : a compilation of the most recent cadastral plan from the book of reference. Malheureusement, la date de publication n’est pas précisée, on ne peut donc déterminer avec précision la période du développement de Montréal dont le portrait est tracé ici. Cette incertitude explique que, dans la notice bibliographique apparaissant au catalogue de BAnQ, la date de publication apparaissait suivie d’un point d’interrogation : 1907?

C’est cette date de publication incertaine qui nous a intrigués et conduits à examiner attentivement le document afin que les lecteurs puissent associer ses données à une période précise. Dans la foulée, nous avons cherché également à vérifier la qualité des renseignements fournis.

La date de publication de l’Atlas

Extrait de l'atlas pour illustrer le propos.Nous avons tout d’abord fait des recherches sur la maison d’édition de l’Atlas. Dans la mesure où l’éditeur, The Atlas Publishing Co., obtient ses lettres patentes en avril 1907 et qu’il fait son entrée dans l’annuaire municipal la même année, on doit donc exclure la possibilité que la publication soit antérieure à cette date. La consultation des annuaires nous apprend également que la maison d’édition n’a plus pignon sur rue à compter de 1909, ce qui ne laisse théoriquement comme possibilité que les années 1907 et 1908. Nous avons cherché ensuite à quel moment les plans de lotissement de certaines propriétés avaient été déposés auprès du Ministère de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries afin d’établir d’autres points de repère. Aucun n’est antérieur à 1907. Il y a mieux encore : le lotissement de la terre 209 de la planche 8 (dont nous avons délimité le contour en pointillé bleu dans le détail ci-contre) a été dessiné le 8 février 1907 . Considérant ce fait et la date de la fondation de la maison d’édition, il semble donc d’ores et déjà exclu que l’Atlas ait été publié avant 1907.

Un examen de la planche 4

Un autre point de repère chronologique relativement facile à déterminer est la construction en 1907 par Raphaël Dufresne d’une série de huit duplex en rangée, toujours présents aujourd’hui sur la 5e Avenue dans le Vieux-Rosemont. La planche 4 de l’Atlas indique la présence de seulement deux de ces duplex briquetés sur les lots 507 et 508, comme on peut le constater sur le détail ci-contre. Quand on croise cette information avec le rôle des valeurs locatives du quartier en 1907, on constate que lors du passage de l’évaluateur municipal chargé du dossier à l’été 1907, l’entrepreneur avait déjà construit des duplex sur tous ses lots (jusqu’au lot 514) et même que quatre des six autres avaient déjà des occupants. Selon nous, cette série de bâtiments peut avoir été représentée de la sorte seulement si la visite du secteur a eu lieu plus tôt dans l’année 1907, mais certainement pas plus tard. Poursuivons notre enquête du côté du tramway et des projets de développement immobilier.

Le tramway de Rosemont

L’enquête se complique en raison de la présence d’une ligne de tramway sur les boulevards Pie IX et Rosemont dessinée sur quelques planches de l’Atlas. Pourtant, le premier tramway qui dessert Rosemont est mis en place sur le boulevard du même nom seulement vers la fin de l’été 1909. Provenant du sud de la ville, le tramway remonte alors le boulevard Pie IX jusqu’au boulevard Rosemont pour tourner vers l’est jusqu’à la 26e Avenue, puis fait demi-tour vers l’ouest pour terminer son trajet à la Montée Saint-Michel, à la limite de la ville de Montréal (voir les tracés en rouge sur le détail de la carte du réseau de 1910 du secteur de Rosemont). Ce projet est annoncé dans La Presse du 15 janvier 1909. Au début de l’automne de la même année, c’est chose faite, comme l’indique un autre article qui souligne son inauguration et qui valide du même coup l’exactitude de cette carte disponible aux Archives de Montréal intitulée Subscribers’ 1910 Timedex.

 

 

Les planches montrant un tramway sur Rosemont ne peuvent pas avoir été dessinées plus tard. D’abord, il aurait fallu pour cela prolonger le circuit de tramway Rosemont de quelques rues à l’est de Pie IX (comme le montre bien la carte du réseau de 1910) et prolonger aussi celui de la rue Papineau qui, depuis septembre 1910, atteint la rue Saint-Zotique. Il aurait fallu aussi indiquer, sur la planche 8, les nouveaux noms de certaines rues puisque les rues Shaw et Rossland à l’est de Papineau, pour n’en nommer que deux, sont entretemps devenues Cartier et Chabot.

Lorsque Pinsoneault dessine le trajet du tramway du boulevard Rosemont jusqu’à la rue Papineau, sur la planche 8, il anticipe la réalité espérée par les promoteurs puisque cette section du réseau n’est pas encore complétée au début des années 1920.

La seule explication qui permet de comprendre ces incohérences de Pinsoneault est de considérer qu’il s’est fait le porte-parole de certains promoteurs et courtiers immobiliers qui lui auraient communiqué leur projet de développement et qui ont peut-être même financé une partie de la publication. Au moins huit planches de l’Atlas (2, 4, 39, 40, 47, 48, 49 et 50) ont servi de véhicules publicitaires présentant, imprimés en rouge, les noms des promoteurs et des projets de développement, comme le projet Parc Mont La Salle de la planche 47.

Pour conclure la validation de la date de publication de l’Atlas, on peut évoquer l’histoire de deux courtiers immobiliers partenaires d’affaires, Charruau & Daoust qui permet de fixer la date la plus tardive. En effet, cette société, dont le nom figure sur six planches, a été dissoute vers la fin de l’été 1907 pour disparaître définitivement et être remplacée par la société Maxime Daoust, comme on peut d’ailleurs le voir sur cette annonce parue le 21 décembre 1907 dans Le Samedi.

 

 

 

Quelques incohérences

Abordons maintenant la qualité des renseignements contenus dans l’Atlas. La comparaison des mêmes secteurs dessinés sur des planches différentes révèle parfois des variations dans les données qui nous semblent incohérentes. Ainsi la planche 4 qui présente notamment la partie supérieure du lot cadastral 172 du Vieux-Rosemont est bien différente de la planche 46. Le lotissement des terres 207 et 208 de J.E. Molson et les bâtiments au nord de la Côte de Visitation sont absents de la première et le tracé d’un tramway anachronique sur la Côte de Visitation est présent seulement sur la deuxième.

 

Il y a plus sérieux : le coin nord-est du même secteur (près de l’intersection du boulevard Rosemont et de la montée Saint-Michel) présente des bâtiments qui apparaissent, disparaissent ou sont localisés différemment d’une planche à l’autre.

Une comparaison entre les planches 4, 46 et 47 illustre parfaitement le manque de cohérence de l’auteur. La bonne numérotation des lots est celle qui apparaît à la planche 47 où les lots situés au sud des ruelles parallèles au boulevard Rosemont sont effectivement orientés d’ouest en est : 171-2143, 172-2114, 172-2103 et 172-2079. Les planches 4 et 46 présentent ainsi deux séquences de numéros fautives (2114 et 2103). En revanche, la planche 47 omet les bâtiments des lots 2081 à 2084 du coin nord-est. Qui plus est, la construction dessinée sur le lot 2158 de la même planche (du côté ouest en bordure de la 9e avenue juste au sud du boulevard Rosemont) prend plutôt place du côté est sur le lot 2112 à la planche 46. Or, le rôle des valeurs locatives, qui demeure le document le plus fiable pour déterminer le cadre bâti, le situe bel et bien sur le lot 2158.

 

Enfin, si la présence du tramway qui emprunte le boulevard Rosemont sur les planches 46 et 47 demeure particulièrement problématique, c’est la planche 4 qui, en cette matière, est la plus fidèle à la réalité en omettant le circuit de tramway à cet endroit.

En conclusion, il faut donc utiliser l’Atlas de Pinsoneault avec beaucoup de précautions, néanmoins, il trace un portrait du cadre bâti de 1907 fort utile à plusieurs égards. Notre enquête a permis de déterminer avec certitude la date de publication de l’Atlas ce qui a entraîné la correction de la notice bibliographique de l’ouvrage dans le catalogue de BAnQ.