L’Affiche française en Amérique : l’exposition mystérieuse… 1/2

par Danielle Léger, bibliothécaire responsable de collection
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

L’histoire de l’affiche au Québec est, encore aujourd’hui, un vaste chantier offert à la curiosité des chercheurs et des amateurs. Elle est jalonnée d’événements marquants qui ont forgé la présence et le rôle de l’affiche dans l’espace visuel québécois. Je vous invite à explorer un épisode de cette histoire qui se joue pendant la Crise économique des années 1930.

Publiée en 1932 par le Comité France-Amérique, la brochure L’Affiche française en Amérique nous renseigne sur la présence en territoire canadien d’une exposition itinérante de quelques centaines d’affiches illustrées d’origine française. On y annonce des escales à Montréal et à Québec.

Couverture de la brochure L’Affiche française en Amérique, 1932.
Couverture de la brochure L’Affiche française en Amérique, 1932.

 

Que sait-on de cette exposition, de son contexte, de ses retombées ? Voici ce que révèlent cette modeste brochure de 28 pages et les journaux où l’exposition a trouvé écho.

 

Un épisode des relations France-Canada

Cette brochure constitue le premier opus des Cahiers des nations américaines. Rédigé par Georges Raeders[i], ce catalogue-souvenir documente l’« histoire d’une exposition ambulante au Canada, précédée d’une esquisse historique de l’affiche illustrée en France ».[ii] Il a été publié par le Comité France-Amérique, basé dans le VIIe Arrondissement parisien, un des « beaux quartiers » de la capitale où plusieurs institutions officielles ou politiques ont pignon sur rue. Signe des temps, le Comité était présidé par 22 illustres membres de sexe masculin, aux affiliations prestigieuses, dûment appuyés par une Commission des Dames dont les noms sont déclinés en vrac, avec ici et là une baronne, une marquise et une comtesse[iii].

Détail du logo de France-Amérique reproduit en 4e de couverture de la brochure.
Détail du logo de France-Amérique reproduit en 4e de couverture de la brochure.

La genèse du projet est dévoilée en annexe. Une certaine dame T.V. Scudamore, membre du Comité France-Canada de Vancouver (également collectionneuse d’affiches et médaillée pour ses services au front pendant la Première Guerre mondiale[i]), en suggère l’idée. Le comité local s’active, avec la collaboration de son président honoraire Paul Suzor, également Consul de France dans l’Ouest canadien. Outre-Atlantique, le Comité central France-Amérique assure la sélection, la collecte, le classement et l’expédition des affiches. Nombre de partenaires sont mobilisés du côté français, notamment la Chambre Syndicale de Publicité, l’Office National du Tourisme, les grandes compagnies ferroviaires, les Messageries Maritimes, le Ministère de la Guerre et la Direction des Musées.

La petite brochure figure dans l’inventaire bibliographique Relations France-Québec depuis 1760. Bien que l’exposition d’affiches ne figure pas dans la chronologie proposée sur ce site, on y recense des événements analogues qui ont jalonné la période de l’entre-deux-guerres, notamment le double Train-Exposition en 1921 (La France au Canada) et 1923 (la réplique canadienne en territoire français).[ii]

 

L’exposition ambulante

En avant-propos de la brochure, l’intention est claire : l’exposition s’adresse « aux artistes, aux amateurs comme aux industriels du Canada ». Elle « peut être conçue comme le portrait de la France sous tous ses aspects et saisie par tous, puisqu’il a pour interprète un langage compris de tous : l’art, dans sa forme la plus populaire, celle qui parle aux yeux. » C’est à la fois « une pépinière d’idées, un plaisir de l’œil, un éveil de l’esprit ».

La rédaction de la préface a été confiée à l’historien de l’art français Louis Hourticq. « À l’encontre des mots, ces images franchissent les frontières et les océans sans rien perdre de leur éloquence », écrit-il. Hourticq délaisse ici les tableaux de Poussin et du Titien pour exercer ses talents de vulgarisateur et démontrer son intérêt pour le Canada. Un intérêt rendu manifeste dès 1924 avec la publication du récit de voyage De Québec à Vancouver couronné par le prix Marcelin Guérin de l’Académie Française.

Le cœur de la brochure est consacré à l’affiche illustrée en France. Monsieur Raeders rappelle que ses origines remontent au crieur public et au héraut, à l’enseigne du XIIIe siècle, puis au placard. Des affiches de théâtre aux affiches politiques, en passant par la réclame commerciale et touristique, l’auteur évoque quelques créateurs et quelques œuvres. Il conclut en adaptant un proverbe connu : « Montre-moi tes affiches, et je te dirai qui tu es ».

Une annexe fournit la liste des affiches proposées pour l’exposition, présentée selon le cadre de classement établi par le Comité central France-Amérique de Paris. On y trouve six sections regroupant 356 affiches, soit 231 affiches originales et 125 reproductions.

  1. les régions de France — 175 affiches
  2. la vie touristique, coloniale et internationale — 18 affiches
  3. la vie artistique et intellectuelle — 22 affiches
  4. la vie sportive — 4 affiches
  5. la vie économique — 12 affiches
  6. une collection d’œuvres rares de maîtres de l’affiche de la période 1880-1930 – 125 reproductions en réduction, regroupées en deux portfolios

La liste fournie est laconique ; le catalogue, dépourvu d’illustrations. Voici le visuel présumé de six affiches figurant dans cette liste.

 

L’exposition L’Affiche française au Canada est inaugurée en octobre 1931 au grand magasin Spencer & Co. de Vancouver. Les journaux québécois de l’époque signalent ensuite son escale à Edmonton en janvier 1932. Fin février, elle se déplace à Ottawa, dans une vaste salle au 5e étage des magasins A. J. Freiman. L’entrée est gratuite : cet événement « d’un genre nouveau » attire l’attention du public et suscite visiblement l’intérêt des milieux mondains.

Nous verrons dans la suite de cet article comment l’aventure a pris un tour inattendu au Québec. Rendez-vous dans deux semaines…

 

 

Notes:

[i] Il s’agit possiblement de Georges Raeders (1896-1980), honoré en 1962 par un Prix de la langue française décerné par l’Académie Française pour la publication de sa Bibliographie franco-brésilienne. Il s’est aussi intéressé à l’histoire du théâtre, notamment au théâtre jésuite au Brésil et aux œuvres de Molière.

[ii] C’est ainsi que se lit le sous-titre de la brochure.

[iii] Ces listes apparaissent en troisième de couverture de la brochure.