L’estampe numérique à BAnQ

par Catherine Ratelle-Montemiglio, bibliothécaire
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Comme le mentionne Richard Ste-Marie dans son introduction au Code d’éthique de l’estampe originale, l’apparition de nouvelles techniques de création soulève à chaque fois les mêmes questions au sujet de l’authenticité de l’œuvre d’art et de son appartenance ou non à l’art de l’estampe. Comment situer les estampes numériques, créées entièrement ou en partie sur ordinateur avant d’être imprimées sur papier, dans la lignée de la pratique de la gravure au Québec ? L’estampe numérique fait officiellement partie des nouvelles pratiques acceptées en gravure depuis les années 1990, mais suscite encore des interrogations. Voici donc quelques exemples d’estampes numériques dans les collections patrimoniales et accessibles sur BAnQ numérique.

Tania Girard-Savoie, Univers jardiniers II, estampe numérique, impression par jet d’encre en couleur sur papier vélin translucide.
Tania Girard-Savoie, Univers jardiniers II, estampe numérique, impression par jet d’encre en couleur sur papier vélin translucide. http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2501234

 

Code d’éthique de l’estampe originale

La plus récente version du Code d’éthique de l’estampe originale publiée en 2000 par le Conseil québécois de l’estampe (aujourd’hui Arprim), proposait une mise au point sur la question des nouvelles pratiques, incluant l’estampe numérique. Il convient ainsi de rappeler que l’estampe numérique, tout comme l’offset d’art et la copigraphie, respecte les critères généralement associés à l’estampe, soit :

  • Le travail sur une matrice (dans ce cas-ci, enregistrée dans la mémoire d’un ordinateur)
  • La création d’une image exploitant les caractéristiques propres à une technique
  • Le report de la matrice sur un support
  • La reproductibilité de l’image [i]

Dans le même ordre d’idée, les estampes numériques respectent les mêmes codes d’identification que pour les autres techniques : les tirages comprennent généralement un nombre d’exemplaires limité qui sont tous numérotés, titrés et signés par l’artiste.

Chloé Beaulac, [Gare de l’Est-cœur], estampe, impression numérique en couleur, 2007
Chloé Beaulac, [Gare de l’Est-cœur], estampe, impression numérique en couleur, 2007,  http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2480202
 

Quelques considérations théoriques

Richard Ste-Marie souligne aussi à juste titre que « (…) les artistes qui utilisent ces nouvelles technologies contribuent au renouvellement des deux piliers de la tradition de l’estampe : l’élargissement du champ de la pratique et le développement du métier. » [ii] En effet, si l’estampe numérique s’inscrit de plusieurs manières dans la tradition de l’estampe, elle permet aussi de l’amener plus loin. Pour Hervé Fisher, l’accès au numérique permet aux artistes d’investir et de se réapproprier le flux incessant d’images auxquelles nous sommes exposés, et de les soumettre à leur regard critique ou esthétique[iii]. En ce sens, les arts numériques se situent en continuité avec l’histoire de l’art, en répondant aux enjeux propres de notre société actuelle. Pourquoi adopter le support papier alors ? Pour des raisons de conservation peut-être, la copie physique n’ayant pas à se soumettre au côté volatile et instable des technologies numériques[iv]. L’imprimé permet aussi un moment d’arrêt dans un univers en constant mouvement, comme le propose Ollivier Dyens : « L’imprimé numérique est tel un fossile de l’univers numérique. Il est une trace de ce qui s’est passé et de ce qui se passe dans cet univers si fiévreux, rapide. » [v]

 

Josette Trépanier, Accalmie, estampe numérique, 2009
Josette Trépanier, Accalmie, estampe numérique, 2009, http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2501246

 

Constitution de la collection et contexte de production

Les estampes numériques sont acquises par BAnQ de la même manière que tous les autres types de techniques, soit par le biais du dépôt légal. Les premières estampes numériques ont fait leur entrée dans la collection en 2010[vi]. À ce jour, plus de 400 estampes de cette collection ont une composante numérique dans leur production.

La collection ne contient pas pour l’instant d’estampe exclusivement numérique. En théorie, on pourrait affirmer qu’il existe une version purement numérique de l’œuvre, l’écran d’ordinateur pouvant être considéré comme un support, au même titre que le papier. C’est plutôt la version imprimée sur papier qui se retrouve en collection… et qui sera éventuellement retournée à son format virtuel pour diffusion dans BAnQ numérique. On aperçoit ainsi sur l’œuvre diffusée en ligne la mention de tirage, le titre et la signature de l’artiste, inscrits à la main sur l’exemplaire détenu par BAnQ.

Ariane Thézé, La cage, estampe numérique en couleur.
Ariane Thézé, La cage, estampe numérique en couleur, http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2637560

 

Si certains artistes créent leurs estampes directement sur ordinateur, d’autres utilisent le dessin, la peinture ou la photographie comme médium de base, qui sera ensuite altéré numériquement. On observe aussi l’usage de citations ou d’emprunts à d’autres œuvres d’art ou à des éléments de culture populaire : dans ces œuvres plus conceptuelles, la démarche de l’artiste se fait plus complexe et suscite la réflexion chez le spectateur.

Michel Lancelot, Pablo : C : 36, impression numérique sur chine collé, série inspirée d’une série de 347 estampes gravées par Pablo Picasso du 26 mars au 5 octobre 1968.
Michel Lancelot, Pablo : C : 36, impression numérique sur chine collé, 2008. Cette œuvre fait partie d’une série, elle-même inspirée d’une série de 347 estampes gravées par Pablo Picasso. http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2099371

 

Les artistes s’intéressant aux procédés numériques ont accès à des ressources de plus en plus spécialisées, à la fine pointe des nouvelles technologies. Certains centres d’artistes, comme l’Atelier Circulaire à Montréal, offrent à leurs membres des services d’impression au jet d’encre de très grande qualité, pour divers formats et sur toutes sortes de supports. Le Centre SAGAMIE, situé à Alma, se spécialise quant à lui dans la création et l’impression d’image numérique, et accueille de nombreux artistes en résidence chaque année.

Thomas Corriveau, Blonde on blonde, estampe numérique.
Thomas Corriveau, Blonde on blonde, estampe numérique. http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2501242

 

Citons une dernière fois Richard Ste-Marie : « À leur création, tous les procédés de l’imprimerie ont été des nouvelles technologies. »[vii] Le monde de l’estampe est riche, et en constante évolution. Nous sommes intéressés à en savoir plus sur les nouvelles pratiques, les techniques d’avant-garde et tous les débats philosophiques qui les accompagnent ! Écrivez-nous !

[i] Richard Ste-Marie, « L’estampe et les nouvelles technologies », Code d’éthique de l’estampe originale, Montréal, Conseil québécois de l’estampe, 2000, p. 22

[ii] Idem, p. 22

[iii] Hervé Fisher, « Les infographes numériques », Sagamie, l’imprimé numérique en art contemporain, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2007, p. 25

[iv] Idem, p. 27

[v] Ollivier Dyens, « La machine solaris : imprimé numérique et solitude humaine », Sagamie, l’imprimé numérique en art contemporain, Trois-Rivières, Éditions d’art Le Sabord, 2007, p. 174

[vi] Daniel Chouinard et al., « Coup d’œil sur les acquisitions patrimoniales », À rayons ouverts, no 84, automne 2010, p. 41

[vii] Richard Ste-Marie, idem, p. 24