Cartographier le fleuve Saint-Laurent au 17e siècle

Par Jean-François Palomino, cartothécaire – coordonnateur
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

Ce billet vous donnera un avant-goût de la conférence en ligne « Cartographier le fleuve Saint-Laurent aux 17e et 18e siècles », qui sera diffusée le jeudi 10 décembre à 18 h et à laquelle vous êtes tous conviés.

À l’époque de la Nouvelle-France, les cartographes agissent en quelque sorte comme des bâtisseurs d’empire, déployant leur savoir-faire technique au profit d’un pouvoir impérial. La longue entreprise de cartographie du fleuve Saint-Laurent n’échappe pas à cette logique de domestication intellectuelle du territoire. La connaissance de ce fleuve est cruciale aux Français pour maintenir leur présence en Amérique du Nord puisque ce cours d’eau constitue un lien majeur dans le réseau des routes impériales qui relient entre elles les différentes enclaves coloniales.

Samuel de Champlain, marinier

Navigateur chevronné, explorateur et promoteur infatigable de l’implantation française en Amérique du Nord, Samuel de Champlain est l’un des premiers à consigner et à diffuser largement les connaissances géographiques du fleuve et de ses environs. Ce savoir vise à mettre en valeur ses pérégrinations tout en convainquant la Cour française du bienfondé de ses projets coloniaux. Expliquées dans son Traitté de la marine et du devoir d’un bon marinier, ses techniques de cartographie lui permettent de raffiner le tracé des côtes et de publier plusieurs cartes insérées dans ses récits de voyage, notamment cette Carte de la Nouvelle France (…) servant à la navigation.

 

Couverture de Samuel de Champlain, Traitté de la marine et du devoir d’'un bon marinier, Paris, 1632
Samuel de Champlain, Traitté de la marine et du devoir d’’un bon marinier, Paris, 1632.

 

 

 

Montrer le Détail de : Samuel de Champlain, Carte de la Nouvelle France, augmentée depuis la dernière, servant à la navigation, Paris, 1632.
Détail de : Samuel de Champlain, Carte de la Nouvelle France, augmentée depuis la dernière, servant à la navigation, Paris, 1632.

Les dangers du Saint-Laurent

Plus tard, dans la seconde moitié du 17e siècle, les dirigeants français se préoccupent un peu plus de la navigabilité et de la cartographie du fleuve Saint-Laurent. Si l’essor de la colonie dépend de cette voie de transit obligée avec la métropole, sa navigation constitue un véritable défi pour les pilotes. Au cœur des préoccupations, il y a les nombreux dangers : écueils, rochers, battures, courants, brouillards et tempêtes mettent en péril les entreprises commerciales ainsi que l’approvisionnement de la colonie en hommes et en vivres. Plusieurs administrateurs coloniaux et navigateurs se plaignent notamment du manque de précision des cartes et cherchent des solutions pour perfectionner cette cartographie.

En 1685, des experts locaux et métropolitains sont sollicités. Le commerçant canadien Louis Jolliet propose de partager ses connaissances acquises lors de ses nombreux déplacements entre la ville de Québec et ses seigneuries situées à l’embouchure du fleuve, dans l’archipel de Mingan et à l’île d’Anticosti. Avec l’aide du dessinateur Jean Baptiste Louis Franquelin, Jolliet dresse une Carte du grand fleuve St Laurens qui montre la route à suivre, ses principaux obstacles, ses meilleurs mouillages, qui fait plus de trois mètres de long !

 

Jean Deshayes, cartographe

Toujours en 1685, le roi dépêche un autre cartographe, Jean Deshayes, pour accomplir cette même tâche. Recommandé par l’Académie royale des sciences, c’est un savant polyvalent, à la fois professeur, astronome, mathématicien et auteur de livres sur des instruments scientifiques, ayant participé aux travaux de la méridienne de Paris ainsi qu’à des voyages d’exploration scientifiques à Gorée en Afrique, puis en Guadeloupe et en Martinique.

 

Montrer la page titre de Denis Henrion, L’Usage du compas de proportion, édité par Jean Deshayes, Paris, 1681
Denis Henrion, L’Usage du compas de proportion, édité par Jean Deshayes, Paris, 1681.

Dès son arrivée à Québec, dans un état de santé précaire, Deshayes remonte d’abord le fleuve jusqu’au lac Ontario, un périple de plus de 1000 km aller-retour en compagnie du gouverneur de la Nouvelle-France. Les travaux sont faits à la hâte, le cours d’eau est relevé à vue, avec boussole et sur l’estimation des distances parcourues, car le cartographe n’a pas le loisir d’arrêter l’expédition pour prendre des mesures plus précises. Les seules haltes sont pour « cabaner » la nuit, des arrêts durant lesquels il prend la hauteur des étoiles fixes pour calculer la latitude. Ce voyage exigé par le gouverneur lui permet de dresser une carte avec les lieux habités, les îles et les rivières qu’il croise sur son passage. Il en profite aussi pour dessiner les plans de Trois-Rivières, de Montréal et du fort Catarakouy. Son observation d’une éclipse de Lune lui permet de calculer la longitude de Québec avec une précision inégalée pour l’époque. Durant l’hiver, il parcourt en raquettes la rive sud du fleuve et l’île d’Orléans, comptant chacun de ses pas pour calculer la distance parcourue.

 

Sondages et triangulation

L’année suivante, avec une barque, un canot d’écorce et un équipage de quelques matelots, il longe la rive nord du fleuve, de Québec jusqu’à Sept-Îles et l’île d’Anticosti. Pendant une période d’au moins cinq mois, Deshayes récolte le plus de données possibles utiles à la navigation. De façon quasi systématique, il sonde le fleuve pour en connaître la profondeur aux endroits critiques. Il mène, en accéléré, les premiers travaux de triangulation à grande échelle jamais exécutés à l’extérieur de l’Europe, où d’ailleurs de tels travaux étaient pratiquement inexistants sur mer.

Montrer le détail de Jean Deshayes, Carte de la Riuere de St Laurens leuee sur les lieux en 1686 (Bibliothèque nationale de France)
Jean Deshayes, Carte de la Riuere de St Laurens leuee sur les lieux en 1686 (Bibliothèque nationale de France).

 

L’exploit est tout à fait notable, étant donné les conditions de travail difficiles dans lesquelles il est mené. Dans un manuscrit destiné à expliquer sa méthode (aujourd’hui conservé au Musée de la civilisation), Deshayes relate les difficultés, notamment celle de cartographier « un pays couvert et encore peu habité [qui] fournit peu d’objets commodes à pointer les alignements, comme sont les maisons, les tours et les moulins à vent ». Cette difficulté jointe à celle de la grande largeur du fleuve oblige Deshayes à viser les sommets de montagnes éloignées, une cause possible d’erreur et d’imprécision.

 

La fiabilité des sources

Un autre défi d’ordre épistémologique se pose à lui, alors qu’il veut distinguer ses propres relevés de ceux pris par d’autres. Deshayes propose ainsi des éléments visuels distinctifs, pictogrammes, chiffres arabes et romains, traits à l’encre et au crayon, usage de la couleur. La hiérarchisation de la fiabilité des sources avait son importance pour un savant soucieux de pouvoir lui-même reconnaître ce qui provient de sa méthode et ce qui provient d’autrui. Elle avait aussi son importance pour ceux qui allaient juger la carte et la méthode de travail, soit les membres de l’Académie royale des sciences.

La difficulté devient plus aiguë au moment de publier la carte. La distinction crayon mine versus plume et encre ne convient plus et Deshayes propose d’appliquer des rehauts de couleur jaune à tous ces endroits qu’il n’avait pu voir, faute de temps, et à ce qui provient des matelots de son équipage. Dans la carte de Deshayes qu’il publie en 1715, l’éditeur Nicolas de Fer conserve la légende mentionnant la signification de la couleur jaune, mais aucun des exemplaires publiés n’a cette couleur. Deshayes étant décédé depuis quelques années déjà, l’éditeur n’avait pas en main l’information qui se trouvait conservée ailleurs que sur la plaque gravée. De toute évidence, ce renseignement sur la provenance des données, si cruciale pour son auteur, n’avait plus d’importance pour l’éditeur et ses clients.

 

Montrer la Jean Deshayes, Carte marine de l’embouchure de la rivière de S. Laurens, levée de cap en cap jusqu’à Québec, avant 1706 (Bibliothèque nationale de France)
Jean Deshayes, Carte marine de l’embouchure de la rivière de S. Laurens, levée de cap en cap jusqu’à Québec, avant 1706 (Bibliothèque nationale de France).

Si la cartographie de Deshayes se démarque pour sa précision et ses détails, elle semble tomber dans un certain oubli, demeurant assez peu connue hors des milieux savants. Il faudra attendre plus de quarante ans pour que des travaux de cartographie d’une telle envergure soient à nouveau menés sur le fleuve Saint-Laurent.

 

 

Montrer le détail de la carte de Jean Deshayes, De la Grande Rivière de Canada appellée par les Européens de St. Laurens, Paris, Nicolas de Fer, 1715.
Jean Deshayes, De la Grande Rivière de Canada appellée par les Européens de St. Laurens, Paris, Nicolas de Fer, 1715.

 

 

Ceux et celles qui veulent en savoir plus sont conviés à la conférence en ligne «  Cartographier le fleuve Saint-Laurent aux 17e et 18e siècles  », diffusée le jeudi 10 décembre à 18 h.