La revue La Nouvelle Relève au cœur des réseaux franco-québécois de la Deuxième Guerre mondiale

Par Élyse Guay, doctorante au Département d’études littéraires
Université du Québec à Montréal

 

Élyse Guay est lauréate d’une bourse de doctorat offerte grâce au Programme de soutien à la recherche de BAnQ (édition 2019-2020). Ce programme vise à promouvoir et à soutenir les recherches en sciences humaines et sociales portant notamment sur le patrimoine documentaire québécois.

 

Durant les années quarante au Québec, la littérature et le monde de l’édition s’ouvrent à l’international. Le boom que connaissent ces milieux fait fleurir les revues ! Parmi les jeunes périodiques, La Nouvelle Relève, Amérique française et Gants du ciel se démarquent par leur engagement envers un catholicisme renouvelé. Les rédacteurs ouvrent leurs pages à l’art moderne et à la littérature française, et même à la Résistance intellectuelle et littéraire.

Le catalogue de l’exposition Les éditeurs québécois et l’effort de guerre, 1940-1948, réalisé par BAnQ et par Jacques Michon, vous invite à découvrir 210 artéfacts issus entre autres des archives et du patrimoine imprimé conservés par l’institution. Rappelons qu’à l’époque, la France perd de la vitesse et voit plusieurs sphères de sa société se démanteler en raison du régime de Vichy instauré par l’armée allemande. Les recherches de J. Michon montrent avec brio que les nouvelles entreprises éditoriales québécoises[1] prennent le relais de l’édition francophone dans le monde. Révélatrice, la sélection d’affiches, de correspondances (professionnelles et intimes), de contrats d’édition et de livres imprimés parle d’elle-même.

Couverture du catalogue de l'exposition
Couverture du catalogue accompagnant l’exposition Les éditeurs québécois et l’effort de guerre, 1940-1948, réalisée par BAnQ et présentée à la Grande Bibliothèque du 22 septembre 2009 au 28 mars 2010.

Un réseau transaméricain de revues francophones (1941-1948)

Revenons aux revues La Nouvelle Relève, Amérique française et Gants du ciel. Elles prennent part activement à l’effervescence culturelle et sociale qui prépare la Révolution tranquille. Dans une présentation luxueuse et soignée, ces revues cherchent à être lues et commentées hors de la Province par une élite francophone mondiale. Pour ce faire, elles s’appuient sur les réseaux franco-québécois tissés pendant les années trente autour du philosophe Jacques Maritain. Une décennie plus tard, elles rayonnent aux côtés d’un ensemble de revues françaises publiées à l’extérieur de la France, ce que nous nommons le « réseau transaméricain des revues francophones (1941-1948) ».

Nous avons repéré pour vous dans BAnQ numérique des articles qui révèlent l’influence de ce réseau littéraire et intellectuel à l’échelle des Amériques. Bien connus des chercheurs en histoire des idées au Québec, les principaux acteurs de ces publications, soit Guy Sylvestre (Gants du ciel), Robert Charbonneau, Claude Hurtubise, Paul Beaulieu, Louis-Marcel Raymond (La Nouvelle Relève), Pierre Baillargeon et François Hertel (Amérique française), entrent en contact et échangent avec des Européens exilés.

Phtographie de couverture de la revue La Nouvelle Relève, no 1, septembre 1941.
Couverture de la revue La Nouvelle Relève, no 1, septembre 1941.

Louis-Marcel Raymond, un passeur culturel à La Nouvelle Relève

Photographie de Louis-Marcel Raymond [1945], Fonds Louis-Marcel Raymond, BAnQ Vieux-Montréal (MSS 8/6/5), photo : Jardin botanique de Montréal.
Louis-Marcel Raymond [1945], Fonds Louis-Marcel Raymond, BAnQ Vieux-Montréal (MSS 8/6/5), photo : Jardin botanique de Montréal.

Au cours de la décennie quarante, plusieurs intellectuels, artistes et écrivains francophones migrent vers les Amériques pour fuir le conflit mondial. C’est ainsi que se constitue une littérature de l’exil. New York devient le centre de l’intelligentsia française en exil. Particulièrement actif, Louis-Marcel Raymond, critique littéraire et de théâtre à La Nouvelle Relève, commente assidûment le travail de ces exilés qu’il côtoie pour la plupart lors de ses voyages dans la métropole américaine[2]. À titre d’exemple, en 1944, grâce à son compte-rendu de la revue surréaliste Hémisphères[3], il donne à lire des courants de pensée et des formes littéraires n’ayant jamais atteint le Québec. Raymond fait notamment écho à l’intérêt que développent André Breton et Yvan Goll pour la créolité et les tropiques, dix ans avant l’avènement des discours sur le colonialisme et la négritude.

Un second compte-rendu, celui de la revue Lettres françaises qu’anime Roger Caillois de Buenos Aires, témoigne de l’étendue du réseau transaméricain des revues francophones. Dans « Un cahier sud-américain sur la poésie française[4] », Raymond présente la revue argentine au public d’ici. C’est que depuis 1942, Caillois recense les jeunes auteurs québécois (Anne Hébert, Gilles Hénault, Rina Lasnier, Roger Lemelin, Yves Thériault, etc.). Féconds, ces échanges dévoilent le circuit que prend la littérature québécoise dans un ensemble qui s’apparente aujourd’hui à la francophonie. Tout comme l’indique le titre au pluriel de la revue, les lettres françaises voient leur centre se déplacer au cours de la Seconde Guerre mondiale, mettant la culture francophone en Amérique du Nord sur un pied d’égalité avec la Belgique et la Suisse. On dépasse le thème de la survivance canadienne-française si chère à l’abbé Lionel Groulx !

 

Une communautés française à l’échelle des Amériques

Grâce aux jeunes revues québécoises, ce nouveau discours fixe les ancrages d’une communauté française non plus d’un côté à l’autre de l’Atlantique, mais bien à l’échelle des Amériques. Il émerge des mouvements d’exil une conscience inédite de l’américanité, alimentée par la constitution d’une « proto-francophonie ». Dans cette optique, la littérature québécoise ne sert pas seulement de « point de chute » de la France libre, mais elle s’épanouit réellement et contribue à la concrétisation croissante d’une aire littéraire française et plurinationale, configuration qui bouleverse la « République mondiale des lettres[5] ». À cet égard, La Nouvelle Relève se positionne sans contredit comme une actrice majeure de la modernité culturelle québécoise[6].

 

[1] Éditions Bernard Valiquette, Éditions de l’Arbre, Éditions Variétés, Éditions Fides, Éditions B. D. Simpson, Éditions Lucien Parizeau, Éditions Serge Brousseau, etc.

[2] Son fonds d’archives à BAnQ (MSS8) contient les nombreuses correspondances avec ces exilés.

[3] Louis-Marcel Raymond, « Notes sur la poésie : Hémisphères », La Nouvelle Relève, vol. 3, no 4, mai 1944, p. 250-251.

[4] Louis-Marcel Raymond, « Un cahier sud-américain sur la poésie française [Lettres françaises] », La Nouvelle Relève, vol. 2, no 9, septembre 1943, p. 570-571.

[5] Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 2008 [1999].

[6] Caumartin (2006), Facal (2013), Giguère (2016) et Quesnel (2015) ont montré que les principaux acteurs de ces revues appartiennent à une génération de « transition » cherchant à renouveler le discours esthétique à partir du discours religieux.