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Le Grand Gaillard

20 février 2016 par Gilbert Turp

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Je vois d’abord un grand gaillard droit comme un arbre et le regard légèrement amusé de celui qui voit loin. Il porte une moustache de mousquetaire, très belle, très blanche. Quand il enlève son chapeau à large bord, sa crinière resplendit de cette même blancheur. Sa tête, épaisse et majestueuse, est à elle seule un paysage d’hiver quand la campagne est belle et que l’horizon semble à portée de main.

Son ancêtre paternel était aussi un mousquetaire, arrivé en Nouvelle-France vers la fin des années seize-cents. Au dix-septième siècle, le métier militaire était très recherché ici, comme en Nouvelle-Angleterre. C’était le temps des guerres indiennes. Comme tous les soldats français arrivés en renfort, son ancêtre fut logé chez l’habitant. Pas de casernes ou de baraques dans cette histoire. C’est ainsi qu’il aperçut, à la ferme où on le reçut sa future épouse, une belle fille parmi la douzaine d’enfants de ses hôtes.

Bientôt, en cette année de grâce 1689, l’été survint. Mais les jeunes mariés ne purent longtemps jouir de leur union. Lachine était une petite localité de colons qui trimaient dur et se défendaient mal quand les Iroquois attaquèrent. Le massacre de Lachine sera longtemps un repère historique, une loupe sur une époque qui paraît bien lointaine aujourd’hui. On aura dit toutes sortes de choses au sujet de ce fameux massacre. On fait toujours dire toutes sortes de choses aux faits historiques.

Posté en face, à Pointe-Claire, pour surveiller le fleuve, l’ancêtre ne put rien contre l’enlèvement de sa nouvelle épouse. Elle restera captive des Iroquois pendant douze ans. Bien traitée, en bonne santé, instruite (bilingue déjà, en bonne Montréalaise – Français, Iroquoien), elle fera partie de l’échange de prisonniers qui scella la Grande Paix de Montréal à l’été 1701.

L’histoire, pour mon mousquetaire à la moustache franche, est une promenade au bord du fleuve : le moulin de Pointe Claire où son ancêtre apportait son grain à moudre est encore là, intact. L’Histoire est aussi un lieu habitable, un espace géographique marqué de temps comme un visage se ride, un paysage intérieur qui ne vieillit pas, comme la nature qui ne vieillit pas mon plus.

Il se réjouit qu’on revienne sur les histoires du curé Labelle et d’Arthur Buys à la télévision. Ça compense, dit-il, car l’école ne raconte plus cela. L’école ne raconte plus grand chose, ai-je entendu dire. Elle est trop engluée dans les humeurs et les problèmes du jour, trop négligée pour ne pas être négligente.

C’est grave, dit-il encore, parce que l’histoire existe et qu’il vaut mieux ne pas l’ignorer. Elle existe donc elle agit sur notre état d’esprit. La connaître procure une sensation physique d’être porteur de plus que soi. Le passé, le présent et l’avenir ne sont pas divisés dans l’esprit. La prospection d’hier comme la projection vers demain fait du présent une avancée à rebours vers de nouvelles découvertes, notre éternelle jeunesse.



Cher journal – 6

18 février 2016 par Gilbert Turp

Cher journal, je ne sais pas ce qui m’a pris avec mes aphorismes récemment. Je crois que c’est de ta faute.
Depuis que je te tiens, des méditations persistantes me traversent l’esprit, petites spirales brumeuses et tournoyantes. Mélange d’idées vagues et d’impressions fugaces nées de l’observation.
Et puis, ça s’est sédimenté, comme ça, sous forme de quelques mots déposés, pour faire bloc tout d’un coup sans que j’y pense. Cristallisations soudaines de longues rêveries.
Enfin, je suis une Grande Baie, après tout, et le fonds marin de ma gorge turquoise a bien droit à ses pierres précieuses.

 

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Un aphorisme – en 4 questions

16 février 2016 par Gilbert Turp

 

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Prendre Plumes, crayon et aquarelle, Caroline Boileau

 

 

Peut-on se connaître soi-même
Si on ne sait pas où est notre juste place en ce monde ?

*

À qui appartient notre temps, qui en dispose ?
Et si c’est nous, qu’est-ce qu’on en fait ?

*

Est-il possible de vivre dans la complexité
Sans se compliquer la vie ?

*

Qu’est-ce que l’économie sans la justice ?
Qu’est-ce que la culture sans la rencontre ?



Cette nuit, j’ai rêvé – 3 – Îles flottantes

14 février 2016 par Gilbert Turp

Cette nuit j’ai rêvé que les mots traversaient des arcs-en-ciel dont les différentes couleurs donnaient des sens magiques. Dans mon rêve, les mots passaient comme des objets flottants, superbement seuls et détachés de tout. Des îles flottantes.

 

 

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Bien sûr, les mots ne sont pas des îles et, à l’état de veille, on ne peut embrasser leur pleine signification qu’en les reliant à tout ce qui les rattachent. Les mots viennent avec leurs teintes multiples, éclairées, estompées. Entendre le sens d’une parole dépend le plus souvent de qui l’échange. Selon qui parle, et qui écoute, les mots prennent une couleur inattendue ou prévisible. Le même propos rassure dans la bouche de l’un, alors qu’il inquiète dans la bouche de l’autre.



L’art neuf d’être solaire

10 février 2016 par Gilbert Turp

Le bonheur connaît les mots de la souffrance et, parce qu’il les connaît, il est capable de les retourner comme des pierres au jardin. Alors la nuit devient le jour, l’obscurité l’éclat. Voilà ce que je pense en la regardant.

Elle est une jeune poète crue qui travaille avec le langage et le corps ; là où le drame du langage se vit à même le corps. Elle franchit la studieuse galerie du troisième et sa longue chevelure la suit avec une seconde de retard, comme une traîne. Elle est lumineuse, heureuse. Ça se voit tout de suite, même si elle le cache de son mieux parce qu’être si solaire en ce vieux jour chagrin de février pourrait passer pour de l’insolence.
Elle se demande si traiter de sexe comme elle a l’impulsion de le faire est un passage obligé quand on sent naître la poésie en soi. Est-ce parce qu’elle est jeune ? Parce qu’il faut mettre des mots et des actes de corps sur les sensations de la fulgurance ou sur le sentiment d’absence. Faut-il réinventer sans cesse la valse du grand désir et de la source sèche du manque ?

Faut-il qu’elle rende aux jeunes femmes de 2016 la geste épique du lit qui nommera ce qu’elles ressentent dans la zone informulée, inédite, de leur expérience ?
Et je sais, moi, qu’elle est heureuse parce qu’elle est abondante ; elle qui pourtant voulait disparaître de maigreur il y a quelques années. Elle qui ne trouvait pas sa place et qui, par conséquent, en prenait le moins possible. Elle que la privation de nourriture attirait comme une drogue.
Un vieil enthousiaste a eut un jour la bonne idée de lui dire : tu veux créer ? Tu veux réinventer la vie ? Alors il faut que tu te nourrisses, que tu retrouves le goût. Le goût des aliments, de la chair, du plaisir, le goût des choses à dire. Le goût.
Aujourd’hui elle rayonne, elle célèbre intensément les misères traversées, elle joue généreusement des différences entre s’exposer et s’ouvrir, elle déniche ce qui mûrit dans les failles de la joie. Elle a enfin sur le bout de langue la saveur d’aimer et d’être aimée, reçue. Ça a le goût d’une chair de fruit qui prend sa place sur les coteaux de l’âme.

 

 

 

tous les desirs

Tant de désirs ! Crayon, aquarelle, Caroline Boileau

 

 



Le train du jour – 6

8 février 2016 par Gilbert Turp

Deux dimensions du travail en bibliothèque sont particulièrement chronophages : les problèmes techniques liés à l’informatique et les réunions.
Dans le cas des problèmes techniques avec l’informatique, les plaintes nous arrivent vite ! Si, par exemple, quelqu’un effectue des recherches en généalogie, le système n’a pas intérêt à planter. Si un problème se pointe, on va le savoir tout de suite ; les usagers de l’informatique sont de plus en plus vites sur le piton. Une bibliothécaire appelle aussitôt le fournisseur pour qu’il vienne régler ça avant que les ennuis s’accumulent. La fiabilité informatique est d’autant plus névralgique que le livre numérique prend de plus en plus de place et occupe le temps de plus en plus de bibliothécaires. Nous avons ainsi acheté environ 300,000 documents numériques chrono-dégradables depuis 4 mois à partir de divers fonds de collections numérisées. À la seule pensée que le système informatique puisse être vulnérable, mon corps de béton se couvre de sueurs froides.
Quant aux réunions, elles prennent beaucoup de temps parce que la plupart des projets lancés par tel ou tel département deviennent, par leurs répercussions, des dossiers communs, à responsabilité partagée. De nombreux employés spécialistes de leur domaine travaillent seuls à leur bureau, ils créent pratiquement leur tâche, développent leur méthode et leur vision des choses. Les réunions permettent alors d’arrimer tout ce monde et de s’assurer que la communication circule bien. Plus important encore, les réunions sont le moment de partage des pensées et de l’expérience. C’est là que la culture personnelle de chacun est la plus appréciable car elle contribue à enrichir l’idée commune qui sous-tend la multitude d’actions dont mes jours sont emplis.
Ainsi, le temps est la matière la plus prégnante et en même temps la plus insaisissable dont je suis composée. Ses couches et ses fluctuations sont mon pouls. Le temps des livres, le temps des esprits, le temps des déambulations et le temps du travail.



Un aphorisme – encore

6 février 2016 par Gilbert Turp

Un aphorisme, un autre

4 février 2016 par Gilbert Turp

Un aphorisme

2 février 2016 par Gilbert Turp

Cher journal – 5

30 janvier 2016 par Gilbert Turp

J’ai eu une pensée nouvelle tout à l’heure en voyant un couple de cinquantenaires me quitter avec une pile de neuf romans d’écrivains assez connus, hommes et femmes. Deux classiques russe et américain, trois contemporains français, chilien et québécois, quatre polars britanniques et scandinaves.

Au fil du temps, j’ai remarqué que les goûts souvent éclectiques des lecteurs de fiction tendent à osciller entre deux pôles, deux genres, deux types de littérature.
Je suis probablement dans les patates mais, en simplifiant beaucoup-beaucoup, je me suis laissée tenter par cette pensée que c’est la littérature elle-même qui se situe finalement toujours quelque part entre deux sortes de romans : ceux qui se destinent aux amoureux de la littérature et ceux destinés à ceux qui ne le sont pas encore.



Les gens sont des énigmes – 6

27 janvier 2016 par Gilbert Turp

Deux collégiennes asiatiques se penchent sur leurs devoirs. L’une, celle qui parle couramment français, aide sa compagne à comprendre un texte. Elles s’aiment beaucoup, c’est clair. Et à moins qu’une rivalité amoureuse les sépare ou qu’une saloperie imméritée de l’existence leur tombe dessus, on peut imaginer qu’elles seront de grandes amies toute leur vie.
À côté, un jeune homme dégingandé prône la simplicité nécessaire. Il chuchote dans un petit micro, mais on dirait qu’il parle tout seul. Il réorganise le monde en faisant l’inventaire de tout ce qui ne va pas. Il dicte ses paroles à un avatar qu’il s’est inventé sur les réseaux sociaux. Il vient ici pour réfléchir. Quand il réfléchit, il regarde en haut, au delà du plafond. Comme si ses pensées flottaient au-dessus de lui et qu’il devait les lire en déchiffrant le béton de son regard.
En face, deux frères viennent de s’asseoir, un adulte souriant et un adolescent à l’air timide derrière ses épais verres fumés. L’ainé tend une feuille et un crayon à son cadet et celui-ci se penche à six pouces de sa feuille pour écrire. L’ainé allume ensuite une tablette électronique et montre quelque chose à son cadet. Celui-ci approche l’écran à trois pouces de son nez et examine l’exercice à base d’images (intitulé en anglais creative visualization) puis il écrit sa réponse sur sa feuille, penché dessus,  la monture de ses verres fumés touchant presque le papier. Tout dans sa façon d’être indique un trouble de vision et peut-être bien d’attention, voire d’analphabétisme. Son frère ouvre maintenant un livre et lui montre une page. Le jeune s’en empare et on dirait qu’il picore la page. Il suit la phrase d’un mouvement hachuré qui indique qu’il lit chaque mot un à la fois, laborieusement.
Ces gens que le hasard réunit à une même table semblent satisfaits d’être là. Je m’en réjouis car je remarque que les gens sont parfois portés à l’insatisfaction. J’aime que les êtres humains soient contents. Leur part d’énigme acquiert alors une coloration unique.



Le train du jour – 5

23 janvier 2016 par Gilbert Turp

La chaîne du livre trouve son écho dans la chaîne des personnes qui s’occupent de faire fonctionner mon monde, souvent dans l’ombre et humblement.

Mes bibliothécaires aux acquisitions, par exemple. Elles œuvrent sous la direction du développement de la collection Universelle et ne sont pas, comme mes bibliothécaires aux références, en contact quotidien avec les usagers. Aux acquisitions, le contact se fait plutôt avec les libraires agréés, les éditeurs et les distributeurs. On dresse des commandes massives à coups de grands ensembles. La politique d’acquisition veut qu’on se procure toutes les parutions québécoise et universelles en langue française (originale ou traduite).

Il y a aussi les livres qu’on rachète. Un ouvrage est prêté au grand maximum 55 fois. Après cela, le livre est abimé au-delà de l’acceptable et on le rachète. Les exemplaires en version numérique sont également rachetés après 55 prêts. C’est une norme.

Enfin, on prépare aussi des listes de livres imprimés et numériques que l’on soumet aux bibliothécaires de référence qui connaissent les goûts et demandes du public, et ceux-ci retournent leur choix pour que les bibliothécaires aux acquisitions passent les commandes. Ce jeu de listes circulant entre bibliothécaires aux acquisitions et bibliothécaires de référence touche les titres plus spécialisés, de domaines plus pointus, qui échappent à la politique d’acquisition générale et dont il faut s’assurer auprès des librairies agréées. Régulièrement d’ailleurs, mes amis libraires viennent ainsi porter des boites pleines d’ouvrages mystérieux qui rejoindront les collections après quelques jours de traitement, de reliure, de codification pour archivage, et ainsi de suite.

Quand je pense à cette chaîne humaine nécessaire à offrir le livre à tous, j’imagine une sorte de grand train électrique à assembler comme ceux qui faisaient la joie des enfants fortunés les matins de Noël d’une autre époque.



L’amour des mots – 6

19 janvier 2016 par Gilbert Turp

Le mot communication a son singulier et son pluriel. Chez moi, il est partout. Je suis d’emblée la preuve concrète que la communication est ma base et que les communications, tantôt précises et tantôt flottantes, sont omniprésentes et toujours incontournables.
Le mot « communication » est maintenant utilisé à tellement de niveaux qu’on peut légitimement se demander si un recours aussi pressant et aussi répandu n’est pas l’indice d’un certain manque. Le mot pallierait-il à une insuffisance de réel ? Désignerait-il une cible fuyante qui résiste à être bien nommée ? Composerait-il une sorte de programme en vue de combler un vide ? Autrement dit, le mot « communication » nous parle-t-il en creux de tout ce qui ne nous rejoint pas ?
C’est peut-être pour ça que les dramaturges dits de l’absurde, comme Beckett et Ionesco, se jouaient des mots en déjouant leur sens usuel, révélant des gouffres d’incommunicabilité. Ils préféraient aller au devant des coups en se moquant des mots avant que les mots se moquent d’eux.



L’art d’être malheureux

15 janvier 2016 par Gilbert Turp

J’étais né (…) pour être du malheur un modèle accompli
Oreste, dans Andromaque, de Racine

Tandis que certains voient, dès leur naissance, la vie comme une curiosité pleine d’avenues à explorer, d’autres semblent prédisposés à devenir de véritables artistes du malheur.
Paupières mi-closes, il regarde de biais ses vingt-huit ans d’existence, les yeux tournés vers un ailleurs. Les choses qui se produisent devant et les objets qui l’entourent existent à peine tant ce qui boue en lui le monopolise. Pour que quelqu’un ou quelque chose attire son attention, il faut que ce soit incongru ou étrange. Les éléments qui sont à leur place et les gens qui vaquent à leurs affaires habituelles deviennent presque invisibles.
Il a tâté de 36 métiers, rien de durable, il a le don de perdre ses jobs. Commis dans une maison de change ; concierge ; serveur ; cuisinier aux desserts chez Saint-Hubert ; cueilleur de framboises ; employé de buanderie ; journalier sur des chantiers de construction et en usine.
Il termine maintenant des études en sciences sociales et fréquente ma Grande Baie pour enligner des lectures socio-politiques qui, dit-il avec un demi-sourire pour bien montrer qu’il n’est pas dupe, sont une simple façon de se valoriser et de réparer ses problèmes d’estime de soi. Mais tout ça ne rime à rien car il se sait à côté de ses pompes. Il est un imposteur qui se la joue bohème avec son diplôme. Cette fuite en avant ne sert qu’à le maintenir en état de crise d’adolescence.
Pourtant, derrière l’ironie de façade, il y a un homme qui retarde le moment de rejoindre son âge avec une réelle angoisse. À force d’anticiper le malheur et de se convaincre qu’il est en train de rater sa vie avant même de la vivre, la seule force qui lui reste est celle d’appliquer les freins en pesant de tout son poids pour arrêter le véhicule en course de son existence égarée.
Il n’a pas de vie sociale, pas de blonde. Il est submergé par des sentiments et des émotions qui l’encombrent et pendant ce temps-là, les années passent. Tout ça le fragilise énormément. Par-dessus le marché, il n’est pas capable de parler à sa mère, qui est malade – un cancer – et qui ne comprend pas qu’il a besoin de la mettre à distance. Il ne peut pas se rapprocher d’elle, il est encore une plaie ouverte d’où coulerait une lave incendiaire au moindre mot de trop. Il ne sait que réagir avec impulsivité, sur des coups de tête qui ont des conséquences énormes, souvent désastreuses. Un adolescent attardé de 28 ans, trop blessé pour passer à autre chose.
– Tu es malheureux, c’est tout, arrête de t’entortiller dans des explications tous azimuts, voudrais-je lui dire si je pouvais parler.

Pourtant, s’il est une chose que les romans que j’abrite m’ont appris, c’est bien celle-ci : quand quelqu’un souffre, il souffre absolument. Son dernier recours devant une souffrance qu’il n’arrive pas à dépasser est peut-être de parvenir à faire de son démon intérieur une sorte d’artiste du malheur.



Dans l’ascenseur – 7

13 janvier 2016 par Gilbert Turp

Deux quinquagénaires, l’un portant cravate, l’autre queue de cheval grise montent au quatrième.
– Comment ça, tu crois pas au progrès ? Le monde a quand même changé depuis un siècle.
– Bien sûr qu’il a changé, mais pas nécessairement pour le mieux.
– La science, les technologies, c’est du progrès !
– Ça dépend. Prends la musique. Il y a cent ans, pour écouter de la musique, on invitait des musiciens et des amis et on organisait une veillée. Quand on était ados, toi et moi, on mettait un disque sur le pick-up, on s’assoyait sur le sofa et on l’écoutait. Aujourd’hui, j’ai de la musique partout tout le temps dans les oreilles, au travail, au gym, dans la cuisine, partout. Les gens peuvent être cinq dans la même pièce et écouter cinq musiques différentes.
– Justement, chacun peut écouter ce qu’il veut quand il veut ! C’est ça le progrès !
– L’accès à la musique a progressé, oui, mais est-ce que l’écoute a progressé ? Peux-tu vraiment me dire qu’on écoute mieux la musique aujourd’hui qu’il y a un siècle ?



Ce don que j’ai – 5 – Le Museum

9 janvier 2016 par Gilbert Turp

Le commis ramasse l’ouvrage intitulé Le Museum sur la petite table près des postes d’écoute musicale et s’apprête à le poser sur son chariot quand la quatrième de couverture attire son attention. C’est le premier roman de l’auteure, Marie-Anne Legault, une éditrice d’ouvrages de références. Une sorte de bibliothécaire, en un sens, ou plutôt une lectrice des couches de temps dont sont faits les livres. Le commis ouvre alors l’ouvrage. Il raconte l’histoire d’une jeune chercheure qui veut sauver les traces d’une société qui sombre dans le chaos, et dont la culture est menacée de disparaître. La jeune chercheure tente de retenir le temps, retenir les choses et les êtres que les intempéries de notre monde effacent. Elle devient la dépositaire anxieuse d’un legs. Ce livre est traversé par des éclairs d’écriture qui sont tantôt comme des éclats d’encre noire et tantôt comme les reflets cristallins d’un trésor. Le Museum qu’elle cherche afin de protéger ses collections lui rappelle sans cesse que la civilisation ne va pas sans mémoire et que les trajectoires humaines se lisent dans les empreintes de pas qu’ils laissent pour témoigner de leur passage.
Le commis dispose le roman sur la tablette où il a sa place. Pour que celui ou celle qui le cherche le trouve.

 

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Éclats d’encre noire, éclairs de trésor



Si son histoire était un roman, quel en serait le titre ?

6 janvier 2016 par Gilbert Turp

Au deuxième, un jeune homme un peu perdu parle trop fort, la main crispée sur son téléphone portable. Il piétine en demandant avec insistance à la téléphoniste qu’on le mette en communication avec une personne-ressource d’un service juridique quelconque. Son appel mène visiblement à un cul-de-sac qui l’exaspère. Fatigué, il éteint et se laisse tomber dans un fauteuil où, une minute après, il dort tout affalé.
Quinze minutes plus tard, il se réveille en sursaut et se lève lentement, indécis et les membres ankylosés. Il rajuste ses vêtements, l’air plus calme maintenant même si ses ennuis ne sont pas réglés. Puis il quitte en jetant un coup d’œil aux ouvrages qui traînent sur les longues tablées qu’il longe en gagnant l’escalier.
Son bref passage chez moi pourrait servir de point de départ à l’histoire d’un jeune bohème dans un roman français du dix-neuvième, ou dans un polar nordique d’aujourd’hui, dans une nouvelle noire américaine des années 1980-90, ou encore dans une bande dessinée pour adultes au trait gris de style vaguement existentialiste néo-apocalyptique post-cinématographique.
Mais son histoire sans titre s’échappe avec lui, ne laissant plus qu’un relent dans son sillage. La musique en rendrait mieux l’incertitude, sans doute, que n’importe quel récit. Et puis, peut-être qu’il ne la destinait qu’à la personne qui n’a pas pu ou su répondre à son appel.



L’amour des mots – 5

4 janvier 2016 par Gilbert Turp

C’est férié ce matin et, avant le grand redémarrage de demain, j’en profite pour musarder dans mon lit tout blanc de Grande Baie hivernale, les yeux survolant la basse ligne des eaux, le souffle retenu et craquant de neige gelée. Comme toujours dans ces rêveries, mon esprit vagabonde et je me surprends à m’inventer un jeu de société, loisir on ne peut plus de saison. Un jeu avec les mots. J’ai bien pensé un instant appeler quelques-unes de mes sœurs pour jouer avec elles (j’ai rendu visite à Noël à mon ainée d’Amérique, la bibliothèque de Boston, et nous avons joué à la cachette ; j’y reviendrai), mais je suis trop heureuse de rêvasser et de me faire la main en solitaire.

Le but du jeu est de créer une suite de mots qui puissent former une chaîne logique à partir d’un thème auquel on attache des mots qui s’y rapportent et qui en enrichissent le sens. Un passe-temps amusant pour des archivistes, des encyclopédistes, des amateurs de scrabble et de mots croisés.

D’autres lanceraient sans doute une chaîne avec le mot « corps » ou « cœur », mais j’y vais avec le mot « rêve », un de mes préférés en ce qu’il est à la fois tout et rien, présent jusque dans son évanescence même. Voici donc.
Rêve = apparition, imagination, intuition, élan, esprit, vision, saisie, envol, perception, antenne, sensibilité, réceptivité, entendement, considération, distinction, nuance, contemplation, surgissement, symbole, mémoire, sensation, interprétation, réflexion, pensée, question, doute…



Microcosme de la cité – 4 – Ivresse

31 décembre 2015 par Gilbert Turp

Je ne connais de l’ivresse que ce que mon don de lecture et l’observation m’enseignent. Je ne peux évidemment pas m’enivrer, mais est-il toujours nécessaire de vivre l’expérience des choses pour les connaître ? Peut-être pas, et c’est pourquoi je me permets de penser que l’étrange euphorie que j’ai ressentie mardi le 30 décembre dernier quand la neige est enfin arrivée était belle et bien de l’ivresse. Je n’ai ni titubé ni déraillé, ni rit exagérément ni ne me suis fâchée pour une niaiserie, mais je crois vraiment que j’étais ivre devant la neige tant je m’inquiétais de finir 2015 au sec et dans le gris.

Je sais que bien des gens détestent l’hiver, et surtout ses incommodités en territoire urbain. À ceux-là, je voudrais être une campagne accueillante pour qu’ils s’y sentent emmitouflés dans la blancheur et l’odeur de sapinage. Car, en vérité, que serait-on sans l’hiver ? Que serait cette ville sans ces voitures mal prises dont les roues spinnent dans le beurre, incommodité par excellence qui permet à des jeunes gens de venir au secours de leurs ainés totalement désemparés derrière leur volant ? Que serait ce pays sans ces clients à lunettes givrées qui entrent dans les commerces – ou viennent chez moi – sans voir à deux pas devant eux ?

Que serait enfin cette fragile humanité si la nature ne nous rappelait pas de temps à autre sa fertile souveraineté ?



Cher journal – 4

23 décembre 2015 par Gilbert Turp

Cher journal,
Le temps des fêtes me rattrape, neige en moins. Je vais en profiter pour rêvasser, je crois, et te laisser tranquille pendant ce congé. Que ce soit au café, dans l’ascenseur, dans ma galerie des transparences ou sur les étages, tout tourne autour de la semaine qui s’annonce entre Noël et le jour de l’an. Les gens travaillent-ils trop ? On le dirait bien à les entendre prononcer le mot vacances avec un grand soupir d’aise qui s’exhale hors de leur bouche.

Les uns se réjouissent des incongruités du climat, et de sa clémence. Quelle joie de marcher dans la ville en soulier un 23 décembre, de rouler en vélo, de voir courir les chiens sur l’herbe encore verte des parcs, de s’attarder à une terrasse avec son café, de croiser un ami au coin d’une rue et de pouvoir converser agréablement sans grelotter, souffler du frimas ou sautiller sur place.

Les autres se demandent tout de même ce qui se passe avec ce climat qui dérègle l’hiver. Aurons-nous notre Noël blanc, le ski vaudra-t-il la dépense, l’étang gèlera-t-il suffisamment pour patiner la nuit du jour de l’an ? Certains oiseaux qui auraient normalement migré sont encore là ; se feront-ils prendre au piège par une soudaine vague de froid ?

Une vieille dame à l’allure de fée – cheveux blancs ébouriffés et sourire intelligent – raconte à son amie attablée à ses côtés que son projet des fêtes est d’écrire l’histoire de sa famille depuis l’arrivée de l’ancêtre en Nouvelle-France. Ensuite, elle fera relier tout ça comme il faut en plusieurs exemplaires afin de les donner à ses petits-enfants.

Cher journal, peut-être que quand je te rouvrirai en janvier, il y aura de la neige avec ses scintillements, ses gros flocons qui tourbillonnent et les joues rouges des enfants qui viendront écouter l’heure des contes bouche ouverte, nez bouché. La vieille dame à l’allure de fée et moi, nous savons que les enfants ont besoin des histoires. C’est avec elles qu’ils s’inventent un avenir.



Le train du jour – 4

21 décembre 2015 par Gilbert Turp

En littérature, les médias ont un certain pouvoir sur les choix de lecture de mes visiteurs, du moins quand ils font écho à un livre ou font scintiller l’aura d’un écrivain de façon regroupée. De même, quelques prix littéraires ont un impact décisif, comme le prix des Libraires, le prix des collégiens, le Femina, le Gouverneur Général, le Nobel.

Mais d’abord, le goût de la lecture s’ancre chez mes lecteurs à même le sentiment qu’ils ont de leur propre culture. Le lien d’appartenance étoffe leur manière d’être et de rêver.

C’est la littérature québécoise qui circule le plus et qui est la plus en demande. Puis, vient la littérature de fond, les auteurs reconnus, les classiques. La lecture permet à l’esprit de voyager librement dans l’espace et le temps, de s’élancer du socle vers le large, de dériver entre l’ici-maintenant et le il-était-une-fois-dans-un-pays-lointain, de goûter le désir de comprendre où l’on est et celui d’imaginer où l’on pourrait être.

Il me fait plaisir de songer que mes visiteurs allient le souci de leur propre culture à une quête s’ouvrant sur l’universel. Les gens reconnaissent leur culture comme seuil d’où prendre leur envol aux quatre vents du monde et appareiller sur les sept mers en direction des merveilles de l’humanité pour rentrer ensuite à la maison, la tête pleine de saisissements et les yeux pleins d’étincelles.

Lire est toujours un espoir et une découverte. Les écrivains bourdonnent sur ces champs de culture comme des abeilles, poussés par une Reine impossible. En produisant leur miel, ils fécondent les fleurs.



La montagne devant

20 décembre 2015 par Gilbert Turp

Ça sent Noël et c’est peut-être pour ça qu’il se sent à la fois morne et agité. C’est la saison honnie des obligations consuméristes et des plaies familiales ravivées. Cette année, pourtant, la réflexion s’impose. Il a rompu les ponts avec son père il y a quinze ans et ne l’a plus revu depuis. Il ne pensait jamais remettre cela en question.

Il a ce genre de radicalité : quand il prend une décision, il s’en tient à ça, point final. Il fait même des listes pour s’aider à faire le ménage dans son esprit avant de prendre une de ces décision claire, nette et sans revenez-y. Ainsi,  il y a quelques années, il a dressé une liste de ce qui l’embêtait au quotidien et il s’est rendu compte que son absorption par les réseaux sociaux était un obstacle majeur à sa bonne humeur et à sa patience avec les autres. Le jour même, il jetait son téléphone intelligent et coupait sa ligne internet. Ça va beaucoup mieux au travail maintenant.

Mais revenons à son père. C’est ici-même, au creux de ma Grande Baie où il se sent tellement chez lui, qu’il est tombé sur la photo du visage paternel au dos d’un ouvrage de référence qu’il consultait. Aussitôt, une montagne a surgi devant ses yeux. Une montagne comme il s’en est fait toute sa vie à coups de malentendus, de secrets mal gardés, de silences. Comme si exister se résumait à faire face, gravir, appréhender.

Ainsi, quand il a annoncé à sa famille qu’il était homosexuel, il a été tout surpris de voir avec quelle facilité ils ont accueilli  la nouvelle. Ils le savaient déjà et l’acceptaient sans peine. Pourtant, il s’était fait un drame de sa sortie du placard, comme si la porte allait être bloquée de l’extérieur le jour où il voudrait la pousser. La montagne devant n’avait été finalement qu’un obstacle imaginaire.

Mais sa rupture avec son père est d’une nature plus âpre, une lutte de définition de son propre espace. Et voilà qu’à cause d’une photo au dos d’un livre qu’il est venu consulter chez moi, cette montagne devant dont il s’était jadis détourné parce qu’elle lui bouchait l’horizon réapparait.

Ça sent Noël et c’est peut-être pour ça qu’il se dit qu’après quinze ans, la figure paternelle a peut-être changé de relief et que la montagne devant n’est pas si haute qu’elle puisse empêcher son regard de se porter au-delà pour mieux embrasser le monde.



Ce don que j’ai – 4

16 décembre 2015 par Gilbert Turp

Au café qui donne sur la vitrine où semblent se profiler les ombres blanches de passants (œuvre d’art discrètement intégrée à mon architecture signée Dominique Blain), un homme et une femme qui n’ont pas l’air de se connaître et qui ne sont pas assis à la même table lisent cependant le même livre : Les années, de Annie Ernaux.

En levant les yeux vers la vitrine, l’homme murmure soudain, comme si ça lui échappait  : est-ce donc ça de l’autofiction ?
Bonne question, ne peut s’empêcher de lui répondre la femme. Mais qu’est-ce donc que l’autofiction ? Une mémoire fictive ? Un récit de soi ?

Il semble qu’Annie Ernaux déjoue cette catégorie. Alors que s’ouvre à moi son texte, je ne vois ni autofiction, ni mémoires, ni l’essai au « je », mais un portrait des années que l’auteure reconnaît comme siennes même si elles sont un peu passées. Un autoportrait, donc, mais dans le temps. Un regard sur la traversée de l’histoire où les êtres humains sont comme des ombres blanches et passantes. Un très beau tableau du temps comme une grande nature morte.



La vague ne se retire pas le jour de la retraite

14 décembre 2015 par Gilbert Turp

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La marée baisse, crayon à mine et aquarelle, Caroline Boileau

 

Avant de prendre sa retraite, elle avait toutes sortes d’idées d’occupation, des rêves entretenus depuis longtemps, une belle grande liste de choses à accomplir. Elle se faisait des plans en forme de boucles à boucler. Voyages, mise en forme, bénévolat, expériences de chimie et de biologie avec des tétards de grenouille et de l’iode.

Mais voilà, depuis sa retraite, la marée baisse et l’eau se retire de la plage. Elle ressent une certaine désertion. Elle les entend aux alentours, elle les entend dire qu’elle ne compte plus. Ils trouvent aussi qu’elle coûte cher. Et ceux qui comptaient sur elle n’ont maintenant plus rien d’utile à lui demander.

Elle ne veut pas, cependant, qu’on s’occupe d’elle. Non, ce n’est pas ça. Toute sa vie, elle s’est occupée des autres. Son métier l’exigeait, sa vie de famille aussi. Elle n’a pas développé l’art de se soucier d’elle-même. Comment prendre soin de soi quand on ne peut plus se rendre utile aux autres ?

Elle a des amies et fait partie d’un club du livre qui organise des activités. Elle est descendue en ville, depuis les Laurentides, avec quelques autres retraitées comme elle. Elles sont venues exprès pour me rendre visite. Au club, elles discutent des romans qu’elles ont lu, et partagent un peu de leurs histoires à elles qu’elles donneraient bien à lire si ça pouvait intéresser quelqu’un. Elle est venue ici pour voir, se dit-elle en parcourant des yeux le bois blond de mes chambres. Voir quoi, elle ne le précise pas. Mais moi je la vois.

C’est une belle grande femme à la peau saine, une peau qui sait ce qu’est l’amour. Mais il y a dans son regard un désarroi nouveau. Oh, rien de dramatique. Le désarroi d’une flamme qui vacille parce que le vent se lève. Le désarroi de celle qui cherche en sachant bien que nul ne peut chercher à sa place. Le désarroi d’après la vague qui laisse apparaître sur le sable un fond de solitude qu’on n’avait pas vu venir.



Le train du jour – 3

12 décembre 2015 par Gilbert Turp

À l’étage de la littérature, il y a 5 bibliothécaires vers qui la clientèle se tourne quand elle demande des suggestions de lecture. Elles sont les bibliothécaires de référence. On les voit au comptoir en train de discuter avec les gens, de les aider à trouver une référence. Elles s’occupent aussi de la mise en valeur des collections de livres imprimés et numériques sur leur étage. Elles sont ainsi les mieux placées pour savoir ce que les gens demandent, ce qui suscite leur curiosité et ce qu’ils ont envie de lire. Cependant, rares sont les lecteurs qui reviennent leur dire ce qu’ils ont pensé de leur lecture, ni même les remercier de la suggestion si elle fut appréciée. Ce serait utile pourtant d’entendre ce que les gens aiment ou n’aiment pas de leurs lectures, car les bibliothécaires ne peuvent évidemment pas tout lire. En outre, il est difficile de référer un titre à quelqu’un dont on ne connaît pas les goûts.

Ces bibliothécaires sont aussi des références pour leurs collègues des acquisitions.  Elles suggèrent des achats en fonction des demandes du public. Elles reçoivent des bibliothécaires aux acquisitions des listes de livres qu’elles évaluent avant de faire leur sélection. Ces listes sont pointues, car on commande d’office aux libraires agréés les ouvrages des éditeurs québécois et français (dont le corpus de publication inclus les traductions, comme la collection de littérature scandinave d’Actes Sud, par exemple. Excellente collection, du moins à mes yeux de Grande Baie qui aime les univers profonds comme des lacs gelés, ou glauques comme leur glace mince et traitresse).

Tout ça pour dire qu’entre mes bibliothécaires aux acquisitions qui travaillent en amont et mes bibliothécaires aux références qui travaillent en aval, on achète environ 1000 titres par semaine représentant à peu près 1600 volumes (puisque certains titres sont achetés en plusieurs copies, selon la demande, de quatre à dix, parfois, sans excéder 20 copies). Ce train-là apportant 60,000 nouveaux livres par année, il faut donc élaguer. S’il entre 60,000 livres, il faut qu’il en sorte 60,000 aussi sinon je craque. Parfois, le vertige me saisit à la pensée de tout ce monde qui s’apprête à lire ces 60,000 nouveaux titres par année. Si je demandais à mes bibliothécaires de référence si elles ont le vertige, je pense bien qu’elles se contenteraient de me répondre d’un haussement des sourcils et d’un joli sourire plein d’innocence.



Les gens sont des énigmes – 5

10 décembre 2015 par Gilbert Turp

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La journée dans le corps

 

 

17h30, l’heure affairée.

Un souffle et une rumeur sonore enflent, soulevés par le rythme des pas et l’intensité de la circulation. Les gens s’arrêtent en chemin vers la maison après le travail pour remettre les livres lus et en prendre de nouveaux, qu’ils ont souvent déjà réservés.

Puis cet état de transit se calme après quinze, vingt minutes et une nouvelle vague de visiteurs arrive. Ceux-là viennent seuls ou deux par deux, la démarche souvent un peu lasse d’avoir leur journée dans le corps. Une fois à l’intérieur, la pression du jour se relâche : ils ralentissent. Leur respiration ne tarde pas à s’apaiser. Le temps qui leur échappe à journée longue semble se suspendre un moment, et ce moment leur appartient.

Ces gens ne viennent pas chercher que des livres. Ils viennent se « désaffairer », se reposer, se recentrer, se ressaisir, dessiner, flâner, rêvasser. Ils écoutent de la musique, consultent les ordinateurs, farfouillent parmi les références, feuillettent des ouvrages aux images attirantes. Géographie, beauté humaine, étrangetés et inventions. Ils créent souvent dans mes allées une atmosphère de rêve. Peut-être que leurs esprits se déploient et flottent comme des aura ?

Quoi qu’il en soit, personne n’a les yeux vides ou l’humeur distraite ici. Tous sont habités de quelque chose qui les anime, leur foyer est chaud, leur attention à l’affût. Je sens presque l’odeur de leur monde intérieur comme je sens celle qui émane des livres aux pages noircies de mots, imbibées d’encre.
J’aimerais bien que le don que j’ai de saisir le contenu des documents s’étende aussi au contenu de leur esprit. Mais il est bon que les gens restent des énigmes, et que le mystère humain fasse surface un moment pour m’atteindre de sa précieuse et insaisissable présence.



Ce don que j’ai – 3

8 décembre 2015 par Gilbert Turp

du vent dans les oreillesUn homme est assis, des écouteurs sur les oreilles, complètement absorbé. Il parcoure un petit ouvrage composé des actes d’un colloque tenu à l’occasion du prix Hollberg 2013, décerné aux sciences humaines. Il lit un texte de Julia Kristeva, la récipiendaire du prix, dont il recopie studieusement des passages :
« L’alternative à la religiosité montante comme à son envers qu’est le nihilisme borné, vient déjà et précisément de ces lieux de pensée que nous essayons, non pas d’occuper, mais de faire vivre. Nous pour qui l’arrimage aux sciences humaines et sociales provient essentiellement de notre implication dans la littérature et la psychanalyse (…) deux expériences de langage qui mettent à mal le duo métaphysique raison/foi (…) Le risque de la liberté face à la morale entraîne la découverte suivante : la mise en question est inhérente au désir. »
L’homme aux écouteurs relit à nouveau le passage de Kristeva en le marmonnant à voix basse, si bien qu’on peut lire sur ses lèvres : Raison/foi ; liberté/désir. Il réfléchit un instant et note quelque chose. C’est bien le troisième étage, ça, l’étage le plus studieux, le plus propice aux grosses interrogations et à ceux qui recherchent le calme et la concentration.
Les habitués du troisième s’installent souvent avec une bonne pile de livres qu’ils consultent sur place avant de décider d’en emprunter deux ou trois. Ils lisent et écrivent en silence leurs travaux, leurs réflexions, leur fiction parfois, assis dans les grands fauteuils gris installés tout au long des larges fenêtres donnant sur la rue Berri et l’horizon de l’Est. Parfois, quelqu’un lève la tête pour réfléchir et son regard se perd dans le gris saisonnier de la ville et le ciel à perte de vue. Cette personne regarde sans voir tant ses yeux sont tournés vers l’intérieur, comme si elle contemplait une image inversée du ciel dans son esprit, lui aussi à perte de vue.



Dans l’ascenseur – 6

6 décembre 2015 par Gilbert Turp

Quelque chose s’est produit au quatrième et un homme, furieux et les yeux injectés de sang, descend l’escalier en gueulant : « ostie de calice de tabarnac ! C’est juste un film, ostie !» Peu après deux jeunes gens, un garçon et une fille prennent l’ascenseur, une pile de films dans les bras. Je crois que leur échange, animé et nerveux, a à voir avec un quelconque incident impliquant l’homme furieux du quatrième.
– Tu es trop provocatrice ! On dirait que tu t’opposes pour t’opposer.
– C’est juste une preuve de plus que la réalité, c’est les autres.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Tu te rends compte de la réalité quand tu frappes le mur avec les autres. Tu rencontres quelqu’un, et ce que tu croyais n’est plus vrai. Tout ce que tu pensais solide devient fuyant. Seul le choc avec l’autre nous donne la mesure de la réalité.
– Et après tu t’étonnes de te faire rentrer dedans ?
– Non, ça m’étonne pas du tout. L’important, c’est de tenir son bout !

 

le recit defile



Cher journal – 3

4 décembre 2015 par Gilbert Turp

Cher journal,

Mes jours s’écoulent avec l’imperturbable constance de la course du temps. Je vois le jour venir et le soir tomber. Les gens défilent, certains d’un pas lent, tout alourdis qu’ils sont par leur grand sac à dos bourré à craquer. Ils me font penser à des tortues. D’autres, affairés ou pressés, vont droit au but. Ils savent ce qu’ils cherchent et règlent la question de leur venue en mon sein rapidement. Les tortues comme les lièvres sont aussi réguliers et ponctuels que des planètes. Ils suivent leur trajectoire, leur orbite. Ils sont la couleur de mes saisons.



Microcosme – 3 – le regard des autres

1 décembre 2015 par Gilbert Turp

toujours_laUn homme, caché derrière un journal, suit des yeux une jeune femme aux lèvres et aux cheveux rouges, Gothique solitaire, grande et pulpeuse.  Il y a quelque chose d’à la fois décidé et de rétif dans son pas. Elle sait trop bien qu’on la regarde, que les autres font de sa silhouette un art performatif. Elle ne passe pas inaperçue.

Ici, dans mon flux de Grande Baie, elle devrait pouvoir s’en foutre. Mais elle avance dans ma galerie des transparences comme je soupçonne qu’elle avance sur les trottoirs de Montréal, la ville aux cent regards qui ne se croisent pas, aux yeux de reflets déformants qui la lorgnent de biais. « Regardez-moi si vous voulez, mais mêlez-vous de vos affaires », voilà ce que je lis dans sa démarche même.
Dans les romans dont je déborde, beaucoup de descriptions des villes parlent des piétons qui ne regardent pas à hauteur des regards, des citadins qui observent les autres à la dérobée, des usagers des transports publics qui détournent les yeux dès qu’ils se sentent vus à leur tour.

Mais dans l’espace de vie que je suis de plus en plus au cœur de la cité, que peut donc signifier le grand jeu des regards ?






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