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Ce don que j’ai – Knausgaard et Proust

15 mai 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Un couple vient remettre les livres « La mort d’un père » et « Un homme amoureux », les deux premiers livres du projet littéraire en six tomes de Karl Ove Knausgaard. L’écrivain norvégien, véritable star littéraire de l’année, a intitulé l’ensemble : « mon combat », titre doté d’une charge historique qui peut faire sourciller, même si ça n’a rien à voir finalement.

Le couple partage manifestement ses lectures, peut-être lisent-ils ensemble ? Voilà qu’ils se dirigent vers le rayon de Proust. C’est Karl Ove Knausgaard qui leur a donné envie de lire Proust, car il l’évoque très simplement et très bien, avec reconnaissance. Évidemment, le combat de l’écrivain d’aujourd’hui se fait avec la même matière que la recherche de l’écrivain d’il y a un siècle : le temps.

« Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Cette fameuse première phrase d’À la recherche du temps perdu est en elle-même un concentré de toute l’œuvre. Une contraction qui plie les extrémités du temps, reliant le temps long du longtemps au temps court qui vient de bonne heure. Sur cette boucle, le narrateur de Proust est couché, ou plus exactement étendu, comme le temps lui-même.

 

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Tout ce que je contiens au fond, peut être considéré comme des replis du temps. Les livres et les humains sont faits de cette matière. Le temps qu’on a et qu’on prend, celui qu’on n’a pas et qu’on presse. Le temps que dure la lecture d’un roman, le temps fictif du récit, les couches de temps que l’écrivain applique d’un jet à l’autre, le temps suspendu du lecteur emporté par l’histoire qui s’empare de lui, et même le temps empoussiéré des livres qui attendent sur mes rayons que leur temps vienne ou revienne.

De la recherche du temps perdu de Proust au combat pour le ressaisir de Knausgaard, il y a un même désir de résistance à la fuite en avant et à l’accélération d’une vie qui nous échappe. En plongeant dans ces grands ouvrages, on s’immerge dans un univers qui épouse notre rythme, comme s’il nous accompagnait en promenade. Le temps se donne à lire et sa voix qui se lève nous chante ou nous chuchote : Sois mon ami, marche avec moi. Je ne veux pas te perdre, je ne veux pas m’essouffler à te courir après, je veux seulement que nous soyons ensemble.

 

 

L’étendue, aquarelle, Caroline Boileau

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