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Les gens sont des énigmes – même parfois pour eux-mêmes

11 mai 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Depuis qu’il est docteur, il vient ici pour atterrir. Ma grande Baie est en quelque sorte son parachute. Je représente pour lui une extension de sa vie personnelle, une sorte de cabinet privé où il existe sur un autre plan.

Il a fêté ses quarante ans récemment avec une copine – non, non, rien de sérieux ; elle, elle le voudrait bien, mais pas lui, car rien ne l’horripile plus que le sérieux – c’est en tout cas ce qu’il raconte à son téléphone portable. Il parle beaucoup à son téléphone. Il le tient coincé entre l’épaule et l’oreille tout en farfouillant dans mes rayons. Je ne sais pas pourquoi, mais je me demande soudain s’il y a vraiment quelqu’un à l’autre bout du sans fil. Car il déverse des phrases sans s’interrompre et sans écouter.

Voilà qu’il met fin à sa communication en disant : bon, je dois te laisser, à plus tard. Il vient de trouver le livre qu’il recherchait. Une brique : Le monde comme représentation, de Schopenhauer, un philosophe pessimiste et misanthrope très drôle.

Schopenhauer estimait il y a 150 ans déjà que le monde oscille entre horreur et ennui. Il remarquait aussi que si, de tout temps, les gens ont eu l’illusion de vivre à la pire époque de toute l’histoire de l’humanité, il partageait cette illusion.

Schopenhauer pressentait peut-être un siècle à l’avance le sentiment d’absurdité qui allait étreindre Camus. Mais là où Camus s’engage, Schopenhauer cherche à se dégager. Les énigmes philosophiques que j’abrite en mon sein oscillent volontiers entre horreur et ennui ; leurs idées tendues entre ce qui nous attache au monde et ce dont on voudrait se détacher. Le docteur indécis face au sérieux de sa copine oscille peut-être, comme les idées des philosophes, entre un amour et une détestation.

 

le_sol_comme_de_leau

Un philosophe pessimiste et misanthrope très drôle

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