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Le loup de Montréal a des choses à vous souffler

7 mai 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Avant son AVC (accident vasculaire cérébral) en 2006, il était cuisinier-traiteur dans Hochelague, comme il nomme son quartier (et non pas Ho-ma comme disent les nouveaux abonnés du secteur de Hochelaga-Maisonneuve qui est devenu à ses yeux Condoville). Il développa une terrine végé que son service de traiteur lança avec un succès phénoménal qui lui permit de fournir la ville entière. Il faut dire que les échoppes de bouffe santé et les comptoirs végétariens poussaient comme des champignons.

Au début, son AVC ne sembla pas causer trop de dommage. Il était encore jeune et vigoureux et aucune paralysie ne s’installa à demeure dans ses membres. C’est plus tard qu’il constata qu’il n’avait pas de souffle et qu’il entendait mal. Il s’épuisait à faire ses terrines. Son équilibre aussi lui jouait des jours. Il lui arrivait de chanceler et de devoir s’accrocher au comptoir ou à la poignée de son frigo industriel pour ne pas tomber. Il a été obligé d’arrêter, ce qui n’a pas aidé sa cause, ni sa santé, ni sa situation financière.

 

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En 2010 et à force d’examens, le monde médical finit par comprendre que son AVC avait affecté durablement son oreille interne ainsi que ses poumons. Ne sachant trop que faire de ses dix doigts, il nota que ses voisins d’Hochelague avaient souvent de la misère avec l’informatique. Il fonda alors un Organisme Sans But Lucratif pour aider ses concitoyens à se réconcilier avec leur ordinateur et les secrets de la programmation et de la navigation. Presque sourd maintenant et toujours à bout de souffle, il se passionna pour le logiciel libre avec lequel il pouvait dialoguer et s’entendre à merveille. Il vient souvent me voir pour emprunter des livres sur l’informatique et le logiciel libre.

Enfin, en 2012, après avoir passé des tests de vertige pour son oreille interne, il eut droit à un premier appareil auditif. Le son lui rendit le goût du rythme et, se souvenant des coins et recoins de Montréal qu’il avait exploré avec ses terrines végé, il se mit en tête de faire de sa vie une fantastique promenade.

Malgré son souffle court, et son état de santé qui se dégrade un peu, il marche partout à Montréal. Les beaux jours, il traverse la ville d’est en ouest et longe le canal Lachine jusqu’aux rapides où les jeunes rafteurs ont déjà hâte d’aller jouer. Parfois, il continue jusqu’au refuge de l’île aux Hérons pour voir les oiseaux y nicher, ou encore il coupe vers le sud et se rend jusqu’au canal de l’aqueduc encore à ciel ouvert. Les jours gris, il piste l’axe sud-nord, longe la forêt d’asphalte et de béton de la voie rapide Décarie de bas en haut, humant le fumet de cuisine de toutes les nations du monde qui se frôlent ici. L’hiver, par grand froid, c’est le Montréal sous-terrain qu’il parcourt et le printemps, avant que les feuilles des arbres aient poussé, il retrace le circuit des murales qui colorent les recoins parfois moroses de la ville. Il aime aussi le Cimetière du Mont-Royal, mais depuis qu’il a besoin d’une canne pour s’appuyer, monter jusque-là est un peu plus ardu. Il est le doyen des loups de la ville, à l’écoute des échos de la meute aux quatre coins de son territoire.

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Aquarelles de Caroline Boileau

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