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L’art d’avoir une histoire – fin

20 avril 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

C’est à la maison, là où le sol était aisé et sûr, que tout s’est effondré. Elle est rentrée un jour pour découvrir son mari terrassé par une crise cardiaque, son fils – maintenant adolescent – figé sur place et complètement court-circuité. Elle cria d’appeler le 911 et commença des manœuvres de réanimation. Les ambulanciers arrivèrent trois minutes plus tard et intensifièrent les soins, si bien que son mari revint à la vie cinq minutes après que son cœur eut arrêté de battre. Un retour improbable, peut-être dû au fait qu’il était encore jeune et sportif, mais il fallut tout de même lui faire un double pontage coronarien.

 

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Hélas, un autre problème de cœur allait survenir à la fin de la convalescence. Un des enfants, se sentant malade et déprimé, rentra de l’école plus tôt que prévu et vit son père en position fâcheuse avec une jeune femme, collègue de bureau. Le jeune s’enfuit et courut jusqu’à un refuge où il savait que sa mère travaillait souvent.

Son mari, confronté, promit de laisser la jeune femme, c’était une erreur, une folie consécutive à sa crise cardiaque, mais trois mois plus tard, il continuait toujours à la voir. Elle apprit que bien du monde dans son entourage connaissait l’histoire, et depuis bien avant l’incident cardiaque.

Histoire classique, banale, mais doublée par deux craintes terribles : la perte de l’être aimé d’abord puis la trahison de l’être aimé.
Une dépression vertigineuse s’ensuivit. Ses adolescents sombrèrent aussi dans les tourments, surtout le plus jeune. Elle ne put bientôt plus travailler, ni s’occuper de sa famille. La dépression la dévora tout entière et elle quitta tout, ultime action contre le dégoût de vivre.

Ce n’est pas si difficile de se retrouver à la rue du jour au lendemain. Quelques semaines et la glissade peut devenir irrépressible. Et ça magane beaucoup. L’automne devint très froid soudainement, et les refuges pour femmes n’avaient plus de place, souffrant déjà des mesures d’austérité. Alors elle s’efforçait de rester éveillée la nuit pour ne pas geler en lisant le récit d’errance du roman de Kim Thuy. Et elle pleurait, pleurait.

Un jour, elle aperçut ses enfants qui faisaient du jogging dans une allée de parc où elle avait trouvé un coin pour elle, et ils ne la reconnurent pas. Dans une toilette publique, elle ne se reconnut pas elle-même dans le miroir. Jour et nuit, elle erra en pleurant beaucoup, ne demandant rien. Mais toujours, au plus creux de son sentiment d’évidement, quelqu’un lui souriait, lui donnait un peu d’argent, lui achetait un gobelet de café, l’emmenait dans son resto manger une soupe vietnamienne. Ce sont ces marques de respect qui l’auront fait tenir, quelque chose dans le regard de ceux qui ont tendu une main ou offert un simple mot gentil.
Parfois, on l’a insultée aussi, et même craché dessus. Le mépris existe, on le sait, mais on ne sait pas toujours à quel point il est l’arête coupante du dur diamant du monde.

 

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Aujourd’hui, elle traverse ma galerie des transparences, arrivant d’un refuge de la Rive Sud où elle reste pour la semaine. Elle sait prendre soin d’elle-même, son teint est rafraîchi, ses cheveux sont propres et coiffés, elle sent bon et ses vêtements lui font bien. Elle inspire le respect car elle possède l’art d’avoir une histoire qui lui assure sa dignité et sa clarté d’esprit. Personne ne pourrait deviner son itinérance récente.

Sa démarche accuse toutefois le poids de ce qu’elle a traversé, comme si elle tirait avec elle une brouette pleine de pierres, accumulées une à une au fil du temps. Elle compose en outre avec le désarroi et les incertitudes de ne pas pouvoir revoir ses enfants tourmentés. La loi s’occupe de ça, les biens patrimoniaux, les liens familiaux. Un jour tout sera réglé et elle trouvera un logis où accueillir les siens.

En attendant, elle vient chercher le nouveau roman de Kim Thuy et elle vient dire merci.

 

Dessins de Caroline Boileau

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