Portail BAnQ Nétiquette

L’art d’avoir une histoire – deuxième de trois parties

18 avril 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Quand, des mains de Philippe Couillard alors ministre de la santé, elle reçoit un prix honorifique pour ses accomplissements en travail social, sa vie est au zénith. Elle y songe avec bonheur.

Dès l’adolescence, elle s’accomplit : elle surmonte une maladie qui affecte ses membres et sa motricité par la danse. Fille d’un jazzman et d’une mère qui bouge bien sur sa musique, la danse lui rend son corps. Les activités artistiques ont sur les humains un effet étrange : elles leur permettent d’accroitre leur sens de l’histoire à même la chair. Je crois que c’est parce que les arts ont pour matière première le temps, avec ses couches, sa dynamique, sa façon d’être si invisiblement tangible. Danser sur la musique vous lie à une histoire qui remonte aux origines même de l’expressivité humaine.

Elle se souvient de cela quand elle commence son travail social dans les écoles du nord de la ville. C’est elle qui, avec quelques autres, réussira à convaincre la commission scolaire que les arts ont une utilité thérapeutique, qu’ils ouvrent l’esprit des jeunes en difficulté d’apprentissage ou en rupture de ban avec leurs parents, souvent des exilés de la misère ou de régimes autoritaires qui vivotent dans un couloir montréalais, comme en un tunnel en attente d’une lumière qui éclairerait leur avenir. Alors elle fait écrire des chansons à ces jeunes tentés par les gangs de rue pour leur montrer qu’il y a une autre histoire possible pour eux.

Les artistes affluent pour l’aider, trop heureux de sentir qu’ils peuvent enfin servir à quelque chose, à quelques-uns. Les projets se multiplient, les jeunes qu’elle soutient sortent de leur désespérance plus ou moins tranquille. Ses protégés vont même se faire applaudir sur des scènes par leurs cabrioles en gum boots, leurs chants, leurs clameurs poétisées.

Elle est une des rares personnes à ne pas craindre pour sa sécurité quand elle compose avec les petits caporals des gangs de rue. C’est ainsi qu’elle a vu trop de choses. Trop. Une fissure dans son sentiment d’accomplissement apparaît un jour alors qu’elle doit attendre que la police investisse un demi-sous-sol d’édifice délabré où, sur une demi-douzaine de matelas sans draps enlignés côte à côte par terre, des fillettes en fugue de 12 à 14 ans se font violer à répétition par une bande afin qu’elles soient bien dociles avec leurs futurs clients, amateurs de fillettes qu’ils peuvent s’imaginer vierges et propres.

La procédure légale impose à la police d’effectuer ce genre de descente en situation de flagrant délit, histoire d’établir la preuve irréfutable du crime. Elle songe que si l’éducation et l’art peuvent prévenir la commission du mal, la justice elle ne peut y répondre qu’une fois que le mal est fait.

Sa consolation, c’est l’homme qu’elle rencontre, un éducateur merveilleux grimpera les échelons jusqu’à la commission scolaire. Son complice, son partenaire de sauvetage d’enfants, son amoureux. Le soir, ils prennent un verre de Rosé derrière leur belle maison de Laval, les pieds dans l’eau de la piscine où leurs enfants s’ébattent et rient. Ce bonheur a beau lui paraître un peu quétaine, il joue bien son rôle de réparateur. Ce n’est pas la belle maison, le Rosé, ou l’eau fraîche de la piscine qui compte ici, c’est le rire des enfants. Ce rire colmate les fissures. Ce rire est pour la maman qu’elle est devenue, le comble de l’accomplissement.

 

à suivre…

 

plutot_optimiste

Les commentaires sont fermés.




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec