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L’art d’avoir une histoire (première partie)

15 avril 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Son grand-père avait 16 ans quand il a quitté Trinidad pour suivre son propre père devenu veuf à Boston. Elle décrit son grand-père en disant qu’il était « blue black », car il y a dans son histoire familiale toutes les déclinaisons de teintes allant du plus foncé au plus pâle. À Boston, son grand-père a rencontré la musique et le racisme. Il a fui le racisme et choisi la musique. Il est allé étudier  le saxophone à New York.

Une fois devenu jazzman, il a pris l’habitude de venir passer trois jours à Montréal chaque mois pour jouer dans les boîtes de nuit. C’était au temps du Red Light, un bon temps pour le jazz. Il se louait une chambre et un costume bleu poudre et il déchirait les fins de soirées avec son saxophone, ou un autre des cinq instruments dont il jouait avec éloquence.

C’est là qu’une jeune femme dégourdie, en mal de sa propre jeunesse d’ouvrière peut-être, l’a entendu en parfait tempo avec les battements de son cœur. Elle écoutait le saxophone comme une leçon de vie, le jazz lui jasant de liberté. Elle fermait les yeux et son corps épousait les sinuosités de la musique.

Ils tombèrent en amour, la Québécoise d’Hochelaga et le jazzman blue black de Trinidad, ils se marièrent et eurent un premier garçon, son père mulâtre. Celui-ci, à son tour, a épousé une fille de Rosemont dont la famille fut quelque peu catastrophée. On envisagea même de déshériter la fille de Rosemont si elle épousait son mulâtre. Mais les filles de Rosemont ont des têtes de cochons, et elle épousa l’homme qu’elle aimait, point final. Peu à peu la raideur et les regards vexants cédèrent la place à une acceptation résignée.

Enfin elle est née et quand on la regardait dans le quartier de son enfance, on ne pensait pas qu’elle était mulâtre, on pensait plutôt qu’elle était métis, au sens Louis Riel du terme. Tout ceci ne serait pas important si ce n’était qu’une question de peau. Mais c’est d’abord et avant tout une question de parcours humain. Elle est née en portant la marque de sa singularité. Dès sa venue au monde, elle a reconnu qu’elle avait une histoire. Souvent, autour d’elle, des gens disaient avoir une vie sans histoire et elle songeait, étonnée, que cela ne se pouvait pas. Tout le monde a une histoire, se disait-elle. C’est ainsi qu’elle a appris à respecter les gens. Il est impossible de mépriser les autres quand on a soi-même une histoire.

Mais elle apprendra bientôt que le monde est dur comme un diamant.

A suivre…

elle

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