Portail BAnQ Nétiquette

Au cœur de Manhattan

12 avril 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

En fin de semaine, j’ai rendu visite à ma sœur de New York ; elle fêtait son 105ième anniversaire de naissance (elle est née en 1911). Ma sœur ressemble à la Grosse Pomme où elle est installée. Tous les quartiers de Manhattan rivalisent de statements architecturaux édifiés par des starchitectes qui en imposent et stimulent la vue.

Ma sœur est elle-même monumentale et prestigieuse, c’est là sa signature. Son immense salle de lecture du troisième étage, dite de Rose, ne peut que nous impressionner avec ses longues tablées de bois studieusement disposées et ses lampes vertes inspirées des lampes de banquiers. Presque toutes mes sœurs et moi ont adoptées ces belles lampes vertes sans savoir que l’on détournait ainsi une couleur originellement associée à une richesse moins durable que la culture. Mais la salle de lecture de Rose n’en finit plus de se refaire une beauté et de rénover son  plafond au grand dam des centaines de touristes déçus de ne pouvoir la visiter.

Ces touristes prolongent généralement après leur visite au parc Bryant qui sert de jardin arrière à ma sœur. Là, il fait bon, il n’y a pas trop de ce vent new-yorkais qui vous gèle, on peut s’asseoir, regarder des cadets écossais jouer de la cornemuse et des jeunes rêveurs faire la roue ou marcher sur les mains dans l’herbe verdissante (l’hiver, ils y patinent sur glace). On peut même manger ou prendre un verre de vin au kiosque si on n’est pas obligé de compter son argent. Enfin on peut choisir un livre dans un des présentoirs sur roue qui se trouvent parmi les chaises et les tables de jardin du parc. Toute la littérature européenne et américaine y est. Un monsieur feuilletait justement Au Bonheur des Dames, d’Émile Zola, en attendant sa bien-aimée.

En fin d’après-midi alors que je la quittais après cette belle journée, ma sœur m’a dit qu’elle se sentait une certaine affinité avec le mémorial de Ground Zero. Alors j’y suis allée. J’ai succombé au saisissement produit par le bruit de l’eau, son engouffrement vers les entrailles de la terre et son épais pourtour de métal où sont gravés et archivés les centaines de noms des disparus du onze septembre 2001. Ces noms ne sont pas classés par ordre alphabétique, ou selon quelque classification bibliothécaire classique. Ces noms semblent se succéder de manière aléatoire mais organique, comme si les âmes des disparus avaient choisi elles-mêmes l’instant de leur fixation dans la mémoire. Je crois que ma sœur voulait ainsi m’expliquer que sa monumentalité est à la mesure ou à la démesure des collections mémorables qu’elle contient et des événements de l’Histoire dont elle est jalonnée.

Sur nos tables se pose comme une flamme le présent de la mémoire et l’on y entend l’écho de l’avenir.

 

une_toute_petite_colere

Aquarelle, Caroline Boileau

Les commentaires sont fermés.




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec