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Microcosme de la cité – Double éblouissement dans l’espace public

1 avril 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Elle a la cinquantaine solide, bien charpentée et claire. Une tête sur les épaules et cette fidélité à soi des gens qui ont une mémoire d’éléphant et qui connaissent la vie. J’imagine qu’elle rit fort et par grandes vagues venues du ventre quand elle s’amuse.

Elle est descendue de sa Beauce ce matin pour venir à Montréal saluer ses amies, et comme chaque fois elle en profite pour traverser ma grande baie et me saluer moi aussi. Je l’attendais sans le savoir, je m’en rends compte maintenant qu’elle est là, j’attends toujours ceux-là qui sont contents de venir vous saluer. Elles sont trois amies à se donner rendez-vous comme ça, chez moi. Elles ne cherchent rien, ni film ni musique, ni manière de passer le temps, elles se retrouvent tout simplement et se promènent au quatrième en regardant autour d’elles.

Peut-être est-ce parce que c’est le temps des sucres, mais je les trouve savoureuses et pleines de sève. À leur allure et leur façon de déambuler, on pourrait croire qu’elles rêvassent au printemps qui remonte en elles en faisant du lèche-vitrines le long de la rue Sainte-Catherine.

J’aime savoir qu’on peut venir entre mes murs par plaisir, pour l’amitié, dans la saison qui veut éclore et parce qu’on s’y sent bien.

 

deux_paysages
Plus tard, une jeune femme aux yeux noirs s’installe dans un coin tranquille avec quelques garçons et filles à l’aube de l’âge adulte. Ils tournent bientôt leur visage vers les rayons du soleil qui percent mes lattes verdoyantes. Il ne manque qu’une fontaine et le bruissement des feuilles pour se croire dans l’éclosion d’avril au carré Saint-Louis. La jeune femme est enseignante et les élèves autour d’elle ont de légers retards d’apprentissage. Ils savent néanmoins ce qu’ils ont à faire et ils s’éparpillent entre mes étages à la recherche de réponses qu’ils noteront sur une feuille.

Une raccrocheuse qui a fini avant tout le monde revient vite graviter autour de la jeune enseignante. Jeune, celle-ci est également très belle et elle a une aura de vieille âme posée qui accentue cette beauté vraiment à couper le souffle. En l’apercevant, un beau vieux mot que j’affectionne a émergé de mes archives : Huronne. J’imagine, bien sûr, car j’ignore tout d’elle et des métissages de sa généalogie, mais Samuel de Champlain, dépassant Gespeg et ma grande Baie, a peut-être eu pareil éblouissement en saluant près de Québec quelque visage d’une telle beauté.

En tout cas, la petite raccrocheuse est visiblement éblouie, peut-être même amoureuse. Elle raconte une histoire pétillante qui lui est arrivée et l’enseignante l’écoute en souriant, attentive et généreuse. Puis les autres élèves reviennent un à un et lui remettent leur feuille noircie d’un geste empreint de bonne foi. Tout ici exprime le respect, un respect qui coule de source, sensible et palpable. Ce respect émane d’elle, librement, et se transmet de soi, sans qu’elle ait à s’imposer ou à se montrer autoritaire.

J’aime savoir qu’on peut venir entre mes murs pour inventer avril, rayonner de beauté presque excessive et générer de soi cette liberté aboutie, qui est peut-être bien la forme ultime du respect.

 

 

 

Aquarelle, Caroline Boileau

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