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Je suis née quand j’avais six ans

12 mars 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Elles sont deux amies, enjouées et rieuses, de plus de 80 ans. L’une grande et forte, l’autre plus frêle peut-être, mais une fois assises, ça ne fait pas de différence.

 

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Quand la plus grande des deux parle de son enfance, ce n’est pas du passé. Sa mémoire en réinvente le présent, elle devient pétillante et parle même trop fort. Une jeune étudiante studieuse la gourmande : « could you please be less noisy, we are trying to study here ! » Dans mes chambres de bois, parfois, un éclat de rire et un zeste d’effervescence enfantine suffisent à faire de vous quelqu’un de pas sérieux.

L’enfance donc, ce lien à soi si beau. Pour elle, le manque d’argent et la rareté des ressources n’étaient pas un obstacle. Sa mère chantait ; or, les gens qui chantent répandent autour d’eux une luminosité, un sourire et une joie de vivre qui prennent une grande valeur dans la mémoire et la conscience de ceux qui en héritent. Ses parents portaient en eux cette sorte d’abondance de jadis qui n’existe plus guère de nos jours : non contents de leurs dix enfants, ils en avaient adopté deux de plus. La vie faisait ainsi chaque jour son plus que plein. Pas de pauvreté, donc, dans cette maison. Pas de trou dans la tête ou dans le cœur, à tout le moins.

N’empêche, le manque d’argent et la rareté des ressources ont des conséquences. Elle ne festoyait pas le matin avec son bout de pain et son verre de lait, sauf quand elle remportait la bataille pour avoir le verre avec la plus belle part de crème sur le dessus. (Cette présence de crème sur le lait suggère aussi cette abondance de jadis qui n’existe plus guère de nos jours).

À six ans, elle commence l’école. Elle commence l’école, oui, parce que dans le temps les filles ne la finissaient pas. Pour payer son éducation et son matériel scolaire, elle travaille. Elle se rappelle avec fierté qu’elle récupérait du papier sur la rue (feuilles chiffonnées, brouillons, pages vierges de cahiers, papier journal…) et qu’elle remettait cette récolte à l’école, où l’on recyclait et revendait tout cela pour se financer. Elle tirait ainsi un grand chargement, très lourd dans la neige, qui lui a fait des muscles et l’a inoculée contre la peur des inconnus sur la rue.

Un jour de classe, soudain, les lettres sur le tableau ont cessé d’être des signes opaques et sont devenus instantanément des mots qui ont formé des phrases. Et le monde s’est ouvert, exactement comme un livre ; il s’est offert à elle.

Tout le reste de son primaire, après l’école, elle s’arrêtait à la bibliothèque d’Hochelaga pour lire des histoires, des récits, des vies possibles, des avenirs. D’autres enfants parfois se moquaient d’elle ou la bousculaient car elle rayonnait un peu trop à leur goût, elle exultait de liberté. Elle n’a pas mis longtemps à déclarer à sa mère cette année-là : « un jour, je vais faire le tour du monde. »

Sa mère lui répondit : « aujourd’hui, vendredi, tu ne vas pas à l’école, c’est jour de lavage et j’ai besoin de ton aide. »

« Mais j’ai de l’école ! »

« Ce n’est pas grave de manquer l’école, lui dit sa mère, puisque tu es une fille. »

Voilà la pauvreté, la vraie, celle qui fait qu’on en vient à croire qu’on a devant soi un horizon bouché. Mais elle s’est révoltée en lisant en cachette jusque tard le soir, passé l’heure de s’endormir, et en retrouvant avec ferveur, à l’école, son professeur de français : une religieuse qui lisait à haute voix de la poésie dans la classe. Elle se souvient vivement d’un poème de Félix Leclerc qui s’intitulait « Ce vendredi-là ». Vendredi, jour de lavage.

(à suivre…)

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