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Le Grand Gaillard

20 février 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

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Je vois d’abord un grand gaillard droit comme un arbre et le regard légèrement amusé de celui qui voit loin. Il porte une moustache de mousquetaire, très belle, très blanche. Quand il enlève son chapeau à large bord, sa crinière resplendit de cette même blancheur. Sa tête, épaisse et majestueuse, est à elle seule un paysage d’hiver quand la campagne est belle et que l’horizon semble à portée de main.

Son ancêtre paternel était aussi un mousquetaire, arrivé en Nouvelle-France vers la fin des années seize-cents. Au dix-septième siècle, le métier militaire était très recherché ici, comme en Nouvelle-Angleterre. C’était le temps des guerres indiennes. Comme tous les soldats français arrivés en renfort, son ancêtre fut logé chez l’habitant. Pas de casernes ou de baraques dans cette histoire. C’est ainsi qu’il aperçut, à la ferme où on le reçut sa future épouse, une belle fille parmi la douzaine d’enfants de ses hôtes.

Bientôt, en cette année de grâce 1689, l’été survint. Mais les jeunes mariés ne purent longtemps jouir de leur union. Lachine était une petite localité de colons qui trimaient dur et se défendaient mal quand les Iroquois attaquèrent. Le massacre de Lachine sera longtemps un repère historique, une loupe sur une époque qui paraît bien lointaine aujourd’hui. On aura dit toutes sortes de choses au sujet de ce fameux massacre. On fait toujours dire toutes sortes de choses aux faits historiques.

Posté en face, à Pointe-Claire, pour surveiller le fleuve, l’ancêtre ne put rien contre l’enlèvement de sa nouvelle épouse. Elle restera captive des Iroquois pendant douze ans. Bien traitée, en bonne santé, instruite (bilingue déjà, en bonne Montréalaise – Français, Iroquoien), elle fera partie de l’échange de prisonniers qui scella la Grande Paix de Montréal à l’été 1701.

L’histoire, pour mon mousquetaire à la moustache franche, est une promenade au bord du fleuve : le moulin de Pointe Claire où son ancêtre apportait son grain à moudre est encore là, intact. L’Histoire est aussi un lieu habitable, un espace géographique marqué de temps comme un visage se ride, un paysage intérieur qui ne vieillit pas, comme la nature qui ne vieillit pas mon plus.

Il se réjouit qu’on revienne sur les histoires du curé Labelle et d’Arthur Buys à la télévision. Ça compense, dit-il, car l’école ne raconte plus cela. L’école ne raconte plus grand chose, ai-je entendu dire. Elle est trop engluée dans les humeurs et les problèmes du jour, trop négligée pour ne pas être négligente.

C’est grave, dit-il encore, parce que l’histoire existe et qu’il vaut mieux ne pas l’ignorer. Elle existe donc elle agit sur notre état d’esprit. La connaître procure une sensation physique d’être porteur de plus que soi. Le passé, le présent et l’avenir ne sont pas divisés dans l’esprit. La prospection d’hier comme la projection vers demain fait du présent une avancée à rebours vers de nouvelles découvertes, notre éternelle jeunesse.

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