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L’art d’être malheureux

15 janvier 2016 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

J’étais né (…) pour être du malheur un modèle accompli
Oreste, dans Andromaque, de Racine

Tandis que certains voient, dès leur naissance, la vie comme une curiosité pleine d’avenues à explorer, d’autres semblent prédisposés à devenir de véritables artistes du malheur.
Paupières mi-closes, il regarde de biais ses vingt-huit ans d’existence, les yeux tournés vers un ailleurs. Les choses qui se produisent devant et les objets qui l’entourent existent à peine tant ce qui boue en lui le monopolise. Pour que quelqu’un ou quelque chose attire son attention, il faut que ce soit incongru ou étrange. Les éléments qui sont à leur place et les gens qui vaquent à leurs affaires habituelles deviennent presque invisibles.
Il a tâté de 36 métiers, rien de durable, il a le don de perdre ses jobs. Commis dans une maison de change ; concierge ; serveur ; cuisinier aux desserts chez Saint-Hubert ; cueilleur de framboises ; employé de buanderie ; journalier sur des chantiers de construction et en usine.
Il termine maintenant des études en sciences sociales et fréquente ma Grande Baie pour enligner des lectures socio-politiques qui, dit-il avec un demi-sourire pour bien montrer qu’il n’est pas dupe, sont une simple façon de se valoriser et de réparer ses problèmes d’estime de soi. Mais tout ça ne rime à rien car il se sait à côté de ses pompes. Il est un imposteur qui se la joue bohème avec son diplôme. Cette fuite en avant ne sert qu’à le maintenir en état de crise d’adolescence.
Pourtant, derrière l’ironie de façade, il y a un homme qui retarde le moment de rejoindre son âge avec une réelle angoisse. À force d’anticiper le malheur et de se convaincre qu’il est en train de rater sa vie avant même de la vivre, la seule force qui lui reste est celle d’appliquer les freins en pesant de tout son poids pour arrêter le véhicule en course de son existence égarée.
Il n’a pas de vie sociale, pas de blonde. Il est submergé par des sentiments et des émotions qui l’encombrent et pendant ce temps-là, les années passent. Tout ça le fragilise énormément. Par-dessus le marché, il n’est pas capable de parler à sa mère, qui est malade – un cancer – et qui ne comprend pas qu’il a besoin de la mettre à distance. Il ne peut pas se rapprocher d’elle, il est encore une plaie ouverte d’où coulerait une lave incendiaire au moindre mot de trop. Il ne sait que réagir avec impulsivité, sur des coups de tête qui ont des conséquences énormes, souvent désastreuses. Un adolescent attardé de 28 ans, trop blessé pour passer à autre chose.
– Tu es malheureux, c’est tout, arrête de t’entortiller dans des explications tous azimuts, voudrais-je lui dire si je pouvais parler.

Pourtant, s’il est une chose que les romans que j’abrite m’ont appris, c’est bien celle-ci : quand quelqu’un souffre, il souffre absolument. Son dernier recours devant une souffrance qu’il n’arrive pas à dépasser est peut-être de parvenir à faire de son démon intérieur une sorte d’artiste du malheur.

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