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La montagne devant

20 décembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Ça sent Noël et c’est peut-être pour ça qu’il se sent à la fois morne et agité. C’est la saison honnie des obligations consuméristes et des plaies familiales ravivées. Cette année, pourtant, la réflexion s’impose. Il a rompu les ponts avec son père il y a quinze ans et ne l’a plus revu depuis. Il ne pensait jamais remettre cela en question.

Il a ce genre de radicalité : quand il prend une décision, il s’en tient à ça, point final. Il fait même des listes pour s’aider à faire le ménage dans son esprit avant de prendre une de ces décision claire, nette et sans revenez-y. Ainsi,  il y a quelques années, il a dressé une liste de ce qui l’embêtait au quotidien et il s’est rendu compte que son absorption par les réseaux sociaux était un obstacle majeur à sa bonne humeur et à sa patience avec les autres. Le jour même, il jetait son téléphone intelligent et coupait sa ligne internet. Ça va beaucoup mieux au travail maintenant.

Mais revenons à son père. C’est ici-même, au creux de ma Grande Baie où il se sent tellement chez lui, qu’il est tombé sur la photo du visage paternel au dos d’un ouvrage de référence qu’il consultait. Aussitôt, une montagne a surgi devant ses yeux. Une montagne comme il s’en est fait toute sa vie à coups de malentendus, de secrets mal gardés, de silences. Comme si exister se résumait à faire face, gravir, appréhender.

Ainsi, quand il a annoncé à sa famille qu’il était homosexuel, il a été tout surpris de voir avec quelle facilité ils ont accueilli  la nouvelle. Ils le savaient déjà et l’acceptaient sans peine. Pourtant, il s’était fait un drame de sa sortie du placard, comme si la porte allait être bloquée de l’extérieur le jour où il voudrait la pousser. La montagne devant n’avait été finalement qu’un obstacle imaginaire.

Mais sa rupture avec son père est d’une nature plus âpre, une lutte de définition de son propre espace. Et voilà qu’à cause d’une photo au dos d’un livre qu’il est venu consulter chez moi, cette montagne devant dont il s’était jadis détourné parce qu’elle lui bouchait l’horizon réapparait.

Ça sent Noël et c’est peut-être pour ça qu’il se dit qu’après quinze ans, la figure paternelle a peut-être changé de relief et que la montagne devant n’est pas si haute qu’elle puisse empêcher son regard de se porter au-delà pour mieux embrasser le monde.

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