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La vague ne se retire pas le jour de la retraite

14 décembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

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La marée baisse, crayon à mine et aquarelle, Caroline Boileau

 

Avant de prendre sa retraite, elle avait toutes sortes d’idées d’occupation, des rêves entretenus depuis longtemps, une belle grande liste de choses à accomplir. Elle se faisait des plans en forme de boucles à boucler. Voyages, mise en forme, bénévolat, expériences de chimie et de biologie avec des tétards de grenouille et de l’iode.

Mais voilà, depuis sa retraite, la marée baisse et l’eau se retire de la plage. Elle ressent une certaine désertion. Elle les entend aux alentours, elle les entend dire qu’elle ne compte plus. Ils trouvent aussi qu’elle coûte cher. Et ceux qui comptaient sur elle n’ont maintenant plus rien d’utile à lui demander.

Elle ne veut pas, cependant, qu’on s’occupe d’elle. Non, ce n’est pas ça. Toute sa vie, elle s’est occupée des autres. Son métier l’exigeait, sa vie de famille aussi. Elle n’a pas développé l’art de se soucier d’elle-même. Comment prendre soin de soi quand on ne peut plus se rendre utile aux autres ?

Elle a des amies et fait partie d’un club du livre qui organise des activités. Elle est descendue en ville, depuis les Laurentides, avec quelques autres retraitées comme elle. Elles sont venues exprès pour me rendre visite. Au club, elles discutent des romans qu’elles ont lu, et partagent un peu de leurs histoires à elles qu’elles donneraient bien à lire si ça pouvait intéresser quelqu’un. Elle est venue ici pour voir, se dit-elle en parcourant des yeux le bois blond de mes chambres. Voir quoi, elle ne le précise pas. Mais moi je la vois.

C’est une belle grande femme à la peau saine, une peau qui sait ce qu’est l’amour. Mais il y a dans son regard un désarroi nouveau. Oh, rien de dramatique. Le désarroi d’une flamme qui vacille parce que le vent se lève. Le désarroi de celle qui cherche en sachant bien que nul ne peut chercher à sa place. Le désarroi d’après la vague qui laisse apparaître sur le sable un fond de solitude qu’on n’avait pas vu venir.

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