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Le train du jour – 2

26 novembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Après-midi, il y avait une réunion de bibliothécaires et de direction à propos d’un amas inhabituel de plaintes au sujet d’un livre d’art. Un très beau livre, soigné et de qualité, sur l’œuvre d’un artiste qui travaille – entre autres – avec la photographie. Certaines reproductions de ses images montrent des gens nus, occupés à exprimer leur joie de vivre avec leur corps. Eût-il s’agit de peinture ou de sculpture que, de l’avis général, ces mêmes images auraient été jugées parfaitement décentes. Mais comme le constatait le philosophe Walter Benjamin, une peinture ou une sculpture perd de son aura et de son pouvoir de saisissement à la reproduction ; à moins que l’image appartienne elle-même à une technique reproductible, comme la photographie.
Les gens réunis étaient bien embêtés. Heureusement, il y a une politique à ce sujet, avec des règles de conduite et des directives réfléchies, très claires. Mais certains livres traitant d’œuvres d’art actuel, qui usent de médias de masse ou repiquent des images numériques provenant des confins sombres de la toile (le « deepweb »), estompent un peu les entendus de notre politique.
Les politiques, lorsqu’elles deviennent floues, engagent toujours notre liberté de penser. C’est pourquoi, lorsqu’il y a des plaintes, mes bibliothécaires redoutent la tentation de la censure.
Certaines de mes consœurs américaines m’ont révélé que les livres qui déplaisent à une partie de leurs usagers tendent à disparaître des rayons. Des gens les volent pour les retirer de la circulation, prenant ainsi sur eux d’interdire telle ou telle lecture à leurs concitoyens. Je me refuse à comprendre pourquoi quelqu’un à qui une lecture ne convient pas se permet de décider qu’elle ne convient pas non plus aux autres. Qu’une lecture ne convienne pas à une personne ne signifie pas que cette lecture n’est pas convenable. Certains des livres de mes propres étages me choquent, plusieurs me dérangent et des centaines m’ennuient et je ne les recommanderais pas si on me consultait. Mais je cultive l’espoir que tout livre trouve son lecteur, comme tout torchon trouve sa guenille.

 

gens sont encore des enigmes

L’oeil examinateur, Caroline Boileau

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