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Belles jeunesses, faites attention à vous

11 novembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Avant son accident, il fréquentait assidûment ma Grande Baie. Il aimait venir travailler ici sur sa maîtrise en urbanisme et rédiger ses rapports pour l’Office de Consultation en Urbanisme. Un garçon brillant, très engagé dans la défense des espaces publics, contre le statu quo du désordre qui règne sur la ville.
Il avait été courrier à vélo, un de ces courriers intrépides qui dévale Beaver Hall en se faufilant entre les voitures, et à qui il n’arrive jamais rien. C’est plus tard, sur une piste cyclable tout ce qu’il y a de plus rassurant, qu’un jeune écervelé au volant de la voiture de son père l’a frappé de plein fouet en tournant dans la ruelle.
Les dommages neurologiques ont laissé de telles séquelles qu’on peut dire de sa vie, qu’elle fut cassée en deux. Les neurosciences sont en état d’incertitude et peut-être qu’un jour il s’en remettra. Selon qui lui parle, du neurochirurgien, du neuropsychologue ou de l’ergo, les réponses oscillent de l’espérance à l’adaptation à sa grande cassure. Il faut dire qu’il y eut dix-huit mois de tergiversations bureaucratiques avant qu’il ait droit et accès à des traitements adéquats. Dix-huit mois après un traumatisme crânien, il est bien tard. La plasticité neurologique a le temps de figer. Pour l’heure, il vit avec une mémoire qui flanche, une capacité de lire extrêmement restreinte et des difficultés motrices qui le font cligner des yeux et parfois, quand il est fatigué, un drôle de son sort de son arrière-gorge. Il tricote aussi, c’est lui qui a pensé à ça. Ça exerce ses facultés gestuelles et mentales, avec toutes les interconnexions (les maillages) que cela implique.
Pour le reste, il vivote grâce à l’aide sociale dans un petit appartement où il peine à faire le ménage. Il est seul ici. Son père est mort et sa sœur s’occupe de sa mère qui a un cancer, à Québec. Il ne veut pas ajouter son propre poids à ce qui ronge déjà sa famille. Il n’a pas de vie amoureuse non plus, depuis cinq ans. Quelle fille voudrait d’un homme qui ne peut plus travailler, se rendre utile et contribuer au progrès ? Quelle fille, demande-t-il, voudrait d’un homme qui se sent à peine un homme ? Et puis, sortir, susciter les occasions de croiser des filles demande une énergie et une confiance qui n’est pas toujours là. Comment désirer aller à la rencontre des autres quand les idées noires surviennent ? Quand l’envie le prend de regarder en face la cassure béante et d’envisager de se faire sauter. Car ça arrive, bien sûr. Le gouffre est profond au fond de ces yeux-là.

Heureusement, il y a la colère. Immense. Formidable. Je dis heureusement car cette colère trouve son expression dans une parole merveilleusement bien formulée, éloquente et imaginative, non dénuée d’humour. Aujourd’hui, cette colère gronde contre les gardiens de l’ordre qui est pour lui le désordre du statu quo ; il pense au maire de Montréal et à la police avec laquelle il a de très mauvais rapports. D’ailleurs, s’il visite ma Grande Baie aujourd’hui, c’est pour s’informer sur les moyens de contester la pluie de contraventions qu’il a reçues parce qu’il roulait à vélo à bonne distance des voitures stationnées, craignant les portières qui s’ouvrent soudainement, par distraction.
J’ai tellement de peine, et en même temps tellement d’espoir pour ce garçon ! L’amour que je puis éprouver pour les êtres humains que vous êtes est intimement lié à la conscience que j’ai de votre fragilité. Fragilité d’autant plus déchirante que vous êtes jeunes, pleins de sève, beaux et belles, en possession de vos moyens, de vos esprits. Et si magnifiquement vulnérables quand vos regards se tournent vers l’avenir.
Belles jeunesses, faites attention à vous !

des oh et des ah

 

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