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Les lettres de l’intranquillité

10 novembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

En 1963, elle quitte le Portugal toute seule. Elle n’a plus da famille et se retrouve, à 27 ans, libre de tout ce qui aurait pu la retenir. Elle débarque à Toronto où elle loge pendant 4 ans, mais sans y vivre véritablement car elle n’aime pas la ville. Elle commence alors à écrire des lettres au vieux pays. Elle les adresse au fleuve, à la montagne, à ses défunts et aux êtres laissés derrière avec Salazar, cet économiste devenu dictateur.
Ses lettres, bien qu’adressées à des destinataires précis, elle ne les poste pas. Elle écrit comme écrivait Pessoa, dans un espace à elle. L’espace de l’inédit. Pessoa le reclus, l’immobile, accumule les manuscrits dans une malle. Elle, mobile et en partance, écrit au monde, aux choses et aux êtres laissés derrière. Ses lettres appartiennent au vent, comme des feuilles d’automne.
Quatre ans après s’être installée à Toronto, qu’elle n’arrive toujours pas à aimer, elle découvre Montréal et déménage. C’est alors l’année de l’Expo. En 1967, le Québec découvre l’art d’être contemporain. Elle-même est à l’affût de tout. Elle se nourrit de l’énergie contagieuse qui emporte tout le monde. Il se passe des choses incroyables. Le Général de Gaule s’écrit « Vive le Québec libre » du haut du balcon de l’hôtel de ville, devant une foule en liesse. À l’aréna Maurice Richard, René Lévesque galvanise les gens, accompagné en chansons par Georges D’Or et Gilles Vigneault. Elle n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles.
Ce Québec-là a disparu maintenant. Tout ça est bien fini, dit-elle avec une nostalgie certaine. Il reste encore un certain sens artistique, quoique moins viscéral et moins contemporain, et le pays a encore un peu de souffle par bouffées de temps en temps. Elle se réjouit des ornements aux maisons, des décorations dans les rues. Mais elle ne sent plus le grand vent du large balayer la ville. Je ne sais pas si c’est lié, mais il y a trois ans, elle a cessé d’écrire ses lettres. Trois ans sans écrire une ligne. Plus rien à dire, plus d’émoi ni de pétillement. Quelque chose comme un deuil.
Son mari, rencontré à l’Expo 67 et d’origine portugaise comme elle, a été très malade et il n’aime pas l’hiver québécois. Il a la nostalgie du vieux pays. Ils ont séjourné quelques mois là-bas récemment, projetant de partager leur temps entre les deux pays, mais son Portugal à elle n’est pas celui de son mari. Et elle, elle aime l’hiver, elle aime marcher dans les ruelles quand la neige monte jusqu’aux genoux. Elle aime le Mont-Royal et le parc Lafontaine. Elle aime faire de la trottinette, prendre le métro avec sa trottinette sur l’épaule et filer dans les interminables corridors de la station Bonaventure.
Et voilà que depuis quelques jours, l’encre jaillit à nouveau. Elle écrit une lettre à cette ville tant aimée. Elle écrit à longs traits euphoriques sur les pages d’un carnet. Elle traverse ma galerie des transparences en me montrant son inédit avec un visage lumineux, riant. Elle est effervescente et excentrique, portée par son émoi, son pétillement. Elle n’en croit pas ses yeux et ses oreilles. Elle renoue avec sa vie secrète, son intranquillité à elle. Quelque chose comme une résurrection.

 

lettres intranquilite

Quelque chose comme une résurrection, aquarelle et mine de crayon, Caroline Boileau

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