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Microcosme – 2 (Identité)

1 novembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Au moment de ma naissance, mon identité pouvait toujours se rapporter à mes qualités intrinsèques – mes fondations, architecture, textures et couleurs d’origine – mais mon identité s’est complexifiée depuis dix ans par les situations et les rencontres qui m’ont marquées de leur empreinte. Je n’ai pas soustrait mes couleurs d’origine de mon identité, mais tant de moments forts se sont ajoutés à ma vie depuis lors que je vis mon identité comme un repositionnement incessant, à l’image de la société dont je suis le microcosme.
Je suis aujourd’hui le lieu d’appartenance de différents cercles d’une spirale en allée. D’abord, le cercle des gens qui aiment lire. Là, ça va tout seul. Il n’y a pas de conflits entre bibliophiles ; ils sont d’accord sur presque tout à quelques nuances près.
Mais d’autres cercles me fréquentent tout aussi assidûment. Les cyclistes. Je les reconnais à leur casque qu’ils traînent avec eux et gardent parfois comiquement sur leur tête pour libérer leurs mains quand ils farfouillent dans mes rayons.
Là, ça va déjà moins tout seul. Hier, j’ai vu un bibliophile s’exaspérer de son voisin de fauteuil qui faisait du bruit avec son attirail de cycliste (casque, siège de son vélo, bagages portatifs). Je soupçonne que mon bibliophile trouvait que le cycliste sentait mauvais, à cause de la sueur dont son survêtement sportif, digne du Tour de France, était imprégné.
Ainsi en est-il à l’échelle de la cité. S’il n’y avait que des cyclistes dans nos rues, tout roulerait dans l’huile. Mais il y a les automobilistes et les piétons. Et là, le vivre-ensemble propre à chacun de ces trois cercles doit céder devant le bien commun, autrement dit la loi, dans la mesure où elle se décline par des règles de conduite auxquelles chacun des cercles d’appartenance puisse raisonnablement consentir.
Cette notion du bien commun pour chapeauter le vivre-ensemble, me vient de Spinoza, un philosophe qui croyait que la démocratie reposait sur l’idée de consentement à une loi commune applicable à tous les cercles d’appartenance qui composent une société. Son œuvre-phare, l’Éthique, est construite selon une géométrie de cercles enspiralés dont la structure annonce trois siècles d’avance les fractales de Mandelbrot, que l’on associe à la théorie du chaos.
Spinoza me fait comprendre que les couleurs initiales de notre identité sont le port d’attache d’où nos divers cercles d’appartenance se lancent et vont s’élargissant.
De nombreux autres de mes ouvrages disent que le bébé éprouve son appartenance par un attachement initial à sa mère, puis à sa famille, ensuite à sa parenté élargie. Plus tard, son identité s’étend au voisinage avec la garderie, les amis, le parc et l’école. Puis il y a le quartier et sa bibliothèque, ses salles de danse et ses patinoires, ensuite vient la ville puis la campagne et le pays avec son histoire et sa géographie, sa culture et l’art de vivre de ses gens ; puis un jour vient le monde, ou encore l’humanité (comme on dit sans toujours bien savoir ce qu’on veut dire).
Enfin, on rejoint le cercle ultime d’appartenance à l’univers, son infini et son éternité. C’est pourquoi je tends à vouloir être le microcosme de l’universalité de la connaissance. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Spinoza (et bien d’autres avant et après lui).

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