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Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais au bal

27 octobre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Toute Grande Baie que je sois, stoïque et imperturbable sur mes fondations, je rêve la nuit à mille extravagances. Cette nuit, j’étais invitée au bal avec dix de mes sœurs par Alberto Manguel. J’entrai dans une immense salle où tournoyaient au-dessus de nos têtes nombre de petites lampes, chandeliers et lustres aux teintes changeantes, passant du vert au doré au cristallin avec des sauts d’intensité très variables. Des jetées d’ombre et des jets d’étincelles alternaient pour créer un clair-obscur mouvant qui donnait à la salle une sinuosité de labyrinthe. Des oh et des ah échappèrent à mes sœurs éblouies. Alexandria, Geneviève, Sarajeva et les autres se dispersèrent aux quatre coins de l’espace, excitées comme des lucioles une nuit de la Saint-Jean.

J’avais à peine eu le temps de me remettre de mon émoi que Robert Lepage s’avançait avec son petit sourire goguenard. Il me baisa théâtralement la main et m’invita à inaugurer le bal dans ses bras. Il dansait avec plaisir, souplesse et simplicité, chaque pas mesuré avec une sûreté aventureuse, et je ne mis pas longtemps à le laisser m’emporter. Robert me regardait avec ses yeux de garçon étonné, curieux de tout. Les hommes qui aiment l’intelligence ne craignent pas de laisser remonter par instants le garçon curieux qui loge dans leur cœur. Leur intelligence se décuple alors d’une vivacité imaginative qui me séduit.

Mes sœurs scintillaient, aériennes, animées, accueillantes et généreuses avec leurs cavaliers. Moi-même, j’ai valsé avec un tel ravissement que j’ai perdu le compte des bras qui ont soutenu ma taille au fil de la nuit.

Alberto Manguel dansa avec chacune de mes sœurs, comme s’il faisait le tour du monde et quand je lui accordai une dernière valse, il était si ému et si soufflé par la beauté du moment qu’il dansait d’une manière contenue, avec des mouvements discrets qui nous firent ralentir, glissant sans bruit jusqu’à nous bercer presque imperceptiblement, sur place, au milieu de la fête.

Je m’éveillai soudain, à l’aube. Pour retenir un peu des lueurs de mon rêve, je m’étirai doucement dans mes draps, avec langueur comme toujours et pourtant toute palpitante encore.

amoureux

Au bal, Caroline Boileau

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