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La trilogie des traversées

18 octobre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

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Trois temps

 

Dans un premier temps, ce n’est pas le mal subit qui fait son histoire. Les abus de nature incestueuse de son enfance, comment peut-on dire que cela est son histoire ? Peut-être ses dessins, ses peintures la racontent mieux. La vive émotion qui coule de ses yeux devant les couleurs. Oui, le langage des couleurs raconte les émois. Mais les mots manquent, les mots qui rendent l’enfance.
Deuxième temps, elle devient mère ; une mère qui a une peur aveugle que l’abuseur de son enfance vienne jouer au grand-papa avec ses deux filles. Elle manque de grands morceaux de la vie de ses petites qu’elle surprotège comme elle se surprotège, trop, trop. Tout ça dresse un mur de survivance autour d’elle et de ses filles, où l’air manque parfois. Et puis un mur, ce n’est pas une histoire. Un mur protège ou isole mais surtout il se tait. Un mur ne raconte pas la vie qui se love derrière.
Derrière, il y a la dépression, les thérapies. Il s’agit de passer au travers. Elle se lance en affaire. D’abord un magasin et puis cinq autres, sa dépression s’est déguisée en surmenage. Ensuite, il faut aider les filles à se donner une chance, un capital. Vendre les cinq magasins, conserver le premier et finalement le perdre, suite à un conflit avec le propriétaire du local commercial qui loue beaucoup beaucoup trop cher. Trop, trop. L’argent, ça fait bien des histoires. Mais ce n’en est pas une. L’argent ne dit pas qui elle est.Elle ne sait plus comment passer au travers, ni même si elle le veut.
Troisième temps. Un homme arrive et vient taper sur son épaule. Il la trouve désirable. Comment peut-elle le croire ? Elle a cinquante-cinq ans et un mari qui est encore un bon ami, mais surtout un chambreur. Mariage sans histoire.

L’amant cependant est convaincant et elle se laisse aller. Ils vivent quelques mois de passion intense, époustouflante, libératrice. Un jour, il lui demande de lui raconter son histoire. Elle ne sait pas trop, elle parle des abus, des pertes, de tout ce qui lui est tombé dessus et ils conviennent que ce ne sera pas possible pour eux deux. C’est trop, trop. Ils ne se voient pas porter ça. Alors ils rompent en protégeant le futur souvenir des beaux moments. Cette fois, elle est traversée de part en part, et sa mémoire garde cette passion intacte, et elle se la raconte.
Puis elle devient grand-mère, et alors qu’elle se promène partout avec son petit-fils, monte du fond de son être le goût des voyages. Voir le monde, reconnaître ses couleurs. Laisser la lumière la traverser et les couleurs couler. Peindre encore, peindre l’aventure de voir. Faire plaisir à ses connaissances en donnant des tableaux, en vendre aussi à des inconnus, ici et là. Jusqu’en Allemagne, où un vieux couple ne se lasse pas de regarder le matin se lever sur une toile, un paysage traversé par le flux de la lumière, le flot de la couleur.
Le mur tombe et tombe encore. Il ne tombera jamais assez, jamais assez. Son histoire en trois temps n’est pas faite de ce qu’elle a subi ou perdu, mais de ses traversées et des éclairs qui la traversent. Elle s’éloigne avec son petit-fils qu’elle tient par la main, et longeant ma galerie des transparences ses yeux prennent la couleur diffuse de mes lamelles.

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