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Ici c’est mon bureau

3 octobre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

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La plage modelée par les pas perdus, Caroline Boileau

 

Fils d’un cardiologue d’origine modeste, il était à peine né lorsque la famille déménagea sur la Côte Est américaine. Son terrain de jeu, c’était les plages modelées par les pas perdus, l’infini flux de la mer et la durée des jours qui s’écoulent comme du sable. Mais les ambitions de réussite de son père avaient dû échouer quelque part, peut-être à cause de la maladie dégénérative de la mère. La famille est revenue s’installer modestement dans Hochelaga-Maisonneuve et le père a entrepris des études de médecine.
Le fils avait un accent anglais. À l’époque, dans Hochelaga-Maisonneuve, ça faisait de vous un fils de boss. Cela lui valut des ennuis dans la cour de récréation. À l’époque, les enfants avaient le droit de se rentrer dedans, verbalement et même avec les poings. C’était le temps des grosses familles et ça fonctionnait comme ça à la maison. C’était admis et admissible. Son père, devenu cardiologue, lui dit qu’il était temps d’apprendre à se défendre. Le fils apprit si bien qu’il ne compte plus les nez qu’il a fait saigner et les culs qu’il a bottés.
Puis on déménagea dans une grande maison d’Outremont. Une façade superbe pour abriter six ans d’enfer. Sa mère était maintenant en chaise roulante et seule à la maison pour tenir ses fils droits. Le père n’avait plus le temps, n’était plus là. À la fin, la mère se retrouva à l’hôpital, incapable de bouger et suppliant son mari de la tuer. Le fils venait tous les dimanches avec ses frères rendre visite à sa mère gisante qui geignait et criait qu’on l’aide à mourir. Comme ce n’était pas envisageable, elle développa une technique infaillible de vomissement de la nourriture qu’on la forçait à avaler. On la nourrit alors par intra-veineuse, mais elle parvint malgré tout après d’interminables souffrances à mourir de faim.
Le père, cardiologue célébré à l’extérieur, était entretemps devenu un  tyran au foyer. La grande demeure faisait au fils l’effet d’une véritable prison. Dans l’Est, au moins, c’était vivant, même si parfois le vivant est souffrant. Outremont, c’était la mort. Ne lui restait que la révolte, et quand son père l’a foutu à la porte, la rue.

Un mois ou deux suffirent. La rue vous fait d’abord cadeau de trois ou quatre beaux trips de drogue gratuits, puis vous apprenez qu’il faut payer maintenant pour votre moment de paradis. Cette avenue d’aventure qui vous avait d’abord semblé ouverte, se referme aussitôt. Vous comprenez que vous êtes passé de la prison du père à celle de de la survie brutale. Long combat. Des années. S’en sortir. Fonder, inespéré, sa propre famille, bien faire ça et reprendre goût au monde.
Ce fils est un homme de 62 ans. Il vit aujourd’hui son âge le plus serein. Quand il se pointe, sourire aux lèvres, au bout de ma vaste galerie des transparences, c’est pour s’installer quelques heures à ce qu’il appelle son bureau : ordinateurs, journaux, hochements de tête aux réguliers qu’on croise souvent, parfois une sieste, un temps de paix, de silence. Enfin, quelques conversations avec le ton chantant de sa voix, et la beauté de son visage songeur d’où sont adoucies les marques de lutte et les misères.

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