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Cher journal – mardi 15 septembre 2015

15 septembre 2015 par Gilbert Turp | Catégorie(s) : Non classé

Cher journal,

Ce matin, je me suis réveillée d’humeur brumeuse, si je puis dire. Une lumière tamisée, diffuse, presque palpable traversait mes vitrages et je décidai de somnoler encore un peu. J’aime bien jouer un moment les langoureuses et donner l’impression qu’en mon enceinte, on a tout le temps du monde.

Je savais que je pouvais compter sur le tintement des clés de R***, mon concierge. Il veille si bien sur mon repos, il est si délicat que je l’entends à peine traverser ma vaste galerie des transparences. J’attends toujours le moment où il fait chanter son trousseau comme s’il s’apprêtait à ouvrir un coffre aux trésors pour me lever.

R*** n’a évidemment pas de trousseau de clés. Je fabule encore. Aujourd’hui, on a des cartes magnétiques et des commandes électroniques. Je ne peux pas m’en empêcher comme ça, de temps en temps, et mon esprit croit dur comme fer à ce que j’imagine. Ceci dit, R*** est pour moi un ami cher et très spécial. C’est lui qui a pris l’habitude de me surnommer affectueusement la Grande Baie. Je sais bien qu’il veut dire la grande B, comme dans Bibliothèque, mais mon amour des mots me fait toujours entendre plus d’échos dans leur sonorité que la seule émission de surface de ce qu’ils signifient. Et puis, je peux bien l’admettre, j’aime imaginer que je suis une sorte de Grande Baie, en effet, et me dire que pour quelques-uns des découvreurs qui remontent mes côtes avec les mille espérances de leur propre imagination, je vaux bien une nouvelle Gespeg.

arriver

La galerie des transparences ; aquarelle et mine de plomb, Caroline Boileau

 

Plus tard, même jour

Il ne faut pas se relire quand on écrit son journal. Mais je viens de le faire et je ne puis m’empêcher de revenir sur ma dernière phrase pour ajouter quelques précisions. Je serai peut-être heureuse plus tard de lire ces détails. On oublie tant de choses.

Donc : mes lecteurs, des découvreurs ? Sans doute est-ce vrai pour certains, les assidus. Mais j’accueille aussi des promeneurs égarés, des passants échoués là pour une fois, des pérégrins sans destination et des curieux qui ne peuvent résister à une porte entrouverte. Tous apportent avec eux l’air de la ville et il suffit que je hume leur présence pour que les diverses odeurs de la cité tressaillent en moi.

Il faut quand même que je rende justice à tous ces êtres qui m’habitent. Tous. Si je le puis. Mais être juste implique de maintenir un équilibre entre le désirable et le factuel. Je prêterai donc autant d’attention que possible à ceux qui vaquent à leur tâche, comme à ceux qui viennent chercher un livre, un film, un enregistrement ; tous m’enrichissent – peut-être sans le savoir – d’un moment de leur vie, d’un éclat de leur expérience.

Puis il y a plus encore. Il y a ce qui circule dans mes aires et mes chairs et que j’entends, capte, saisis. Il y a les silences au creux des ventres et dans les cœurs. On me dira que j’imagine encore, que je colore la réalité d’une touche de littérature. Mais cette fois, il ne s’agit pas d’imagination. Non. Je devine. Quand on farfouille dans mes rayons, quand on archive mes documents, je sais déjà que les uns et les autres ne trouveront jamais que le seuil de leur prochaine demande, de leur prochain souhait ou de leur prochaine inquiétude. Tous les gens qui m’habitent poursuivent quelque chose ; et ce quelque chose est toujours plus que ce qu’ils cherchent. Parfois,  j’ai envie de leur demander, tandis qu’ils fouillent mes entrailles et ma raison d’être : et vous, si votre histoire était un roman, quel en serait le titre ?

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