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L’amour des mots – En dernier lieu

29 mai 2016 par Gilbert Turp

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Le mot lieu désigne un espace consacré à quelque chose. Il réfère aussi à un évènement qui se produit. Ainsi, les choses ont lieu dans un lieu.

Moi, Grande Baie, j’ai lieu parce que je suis un tel lieu. Je me consacre et je suis consacrée à la venue d’étranges évènements que des gens de mots transforment en histoires. Je suis un être de langage, à l’instar de ces humains qui font résonner en mon sein leur chaleur.

En ce lieu, tout ce qui est pensable est dicible. Tout ce qui est nommable est envisageable. Tous les mots donnent lieu, ne serait-ce qu’aux rêves et autres libertés d’esprit, étoffes de l’amour.

Lorsque Jacques Cartier s’avança dans la Baie des Chaleurs, lorsqu’il toucha Gespeg, il a dû se dire la même chose que ceux qui me découvrent sans cesse depuis dix ans se disent en s’avançant dans ma galerie des transparences :

Tout ce qui a lieu en ce lieu est fait d’espérance.



Boire l’horizon comme du petit lait

27 mai 2016 par Gilbert Turp

Déjà l’avant-dernière page de ce cahier. Je le terminerai dimanche sans doute et poserai ma plume.

Si j’avais à faire le portrait collectif de tous ceux qui m’habitent, je retiendrais ceci : on sait que la vie peut être dure et douce, que le temps peut être libre ou nous être volé, que l’argent est une nécessité avec laquelle il ne sert à rien de discuter, que le sexe ne tient pas toujours ses promesses, que le mensonge est une forme de violence dont les livres nous protègent, et que malgré les mauvais jours que l’on subit parfois, l’existence se boit comme du petit lait quand on a devant soi le sentiment d’avoir un horizon.

Les gens n’ont pas besoin de demander la lune quand ils ont l’horizon. Hélas, celui-ci peut nous être voilé quand nos regards se brouillent et nous être caché par quelque mur aveugle.

Chaque personne qui traverse ma grande baie a, un jour ou l’autre, levé les yeux vers mes fenêtres en fixant l’horizon comme s’il était un vaste rien. À ceux qui aujourd’hui pourraient penser que l’horizon est vide et qu’ils n’ont rien, j’aurais envie d’ouvrir les bras pour qu’ils sachent qu’ils m’ont, moi. Parce que je fais partie de l’horizon. Je suis faite  de possibilités, d’élans et de rencontres. J’en ai chaque jour la preuve en observant le fourmillement des uns et le bruissement des autres. Tiens, là, il y a cette femme qui  goute un moment de bien-être, de calme et de sérénité. Tout près, un homme boit, les yeux clos de contentement, son bonheur comme du petit lait.

 

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Aquarelle, Caroline Boileau



Dans l’ascenseur – Candide et les Amis de BAnQ

25 mai 2016 par Gilbert Turp

– T’as donc ben l’air de bonne humeur à matin.

– Je suis assez excité !

– Ta blonde t’a promis une fête ?

– Elle vient me rejoindre. Le marché annuel commence tantôt, j’ai assez hâte.

– Quoi, quel marché ?

– Le marché aux livres des Amis de la BAnQ. Ça commence, là, là. Et ça dure jusqu’à dimanche. C’est un de mes incontournables. Ça part la saison.

– Je ne connaissais pas. C’est quoi ?

– C’est un peu comme la foire horticole au jardin botanique. Mais avec des livres.

– La foire horticole, ça je connais ça. J’y vais en fin de semaine.

– Tu devrais aimer le marché aux livres, dans ce cas-là. Viens faire un tour, c’est le même feeling. Ça sent le beau temps, il y a de la joie dans l’air. Il n’y a pas de vendeurs, non plus, juste des gens qui aiment ce qu’ils offrent pour vrai.

– Des bouquinistes.

– Des passionnés.

– Des candides.

– Eh oui, on ne règlera pas le sort du monde si on n’apprend pas à cultiver son jardin.



Cette magie dont le monde a besoin

22 mai 2016 par Gilbert Turp

Elle est si optimiste qu’elle en devient bouffonne. Son sourire éclate. Elle est contente car elle a organisé des ateliers de création avec les camelots de l’Itinéraire, le journal de la rue, et cela a abouti à des lectures publiques au festival de littérature de Métropolis Bleu. Elle a aussi pensé à un atelier d’écriture de poèmes inspirés des œuvres exposées puis elle a ensuite pensé à un atelier de dessins inspirés à leur tour des poèmes. Cela a abouti une exposition dans une galerie : les visages de l’espoir.

 

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Elle rit beaucoup, souvent. Elle aime rire et voit partout des raisons de le faire. Quand elle s’emballe, elle parle très vite de sa voix douce et chantante. Une colombine. Je réfère à la Commedia dell’arte parce qu’elle faisait du théâtre en Italie, de la comédie surtout. Elle a également enseigné dans une école secondaire où elle animait des ateliers de création sur la vie heureuse, la joie d’exister. Ils étaient si drôles ses adolescents qui font semblant d’être blasés et qui ne savent pas quoi faire de leur corps encombrants. Avec eux, elle a acquis la conviction que la joie de vivre se sème et qu’il faut la semer pour espérer la récolter.

Mais un mystère nichait au creux de son existence, quelque chose qui palpitait comme un oiseau dans son cœur. Un ami metteur en scène lui suggéra d’en faire un spectacle et, pour le rêvasser avant de l’écrire, elle est partie en pèlerinage à Compostelle. Dix-sept jours plus tard, sa longue marche lui apportait l’envie de ne plus rien calculer, de se laisser bercer par les directions imprévues de l’existence. C’est à ce moment-là qu’elle a rencontré ce couple d’artistes de Montréal en chemin – deux personnes chaleureuses, gentilles et invitantes. Cette rencontre lui a fait l’effet d’une porte entrouverte et elle n’eut plus qu’à décider de la pousser toute grande pour se retrouver ici. Comme par magie.

 

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Aquarelles de Caroline Bopileau



Le train du jour – la nuit des temps à l’heure du conte

19 mai 2016 par Gilbert Turp

Il y a toujours des enfants qui arrivent en retard à l’heure du conte. Cette fois, c’est une fillette très enjouée qui se libère des bras de sa maman. Elle gigote pas mal car elle a hâte de rattraper l’histoire déjà commencée et sa maman lui fait signe d’y aller. La fillette court à l’avant. La conteuse la salue et l’invite à s’asseoir parmi les autres petits qui assistent à la lecture. Elle trouve sa place à côté d’une autre fillette et, comme si de rien n’était, lui prend la main. Toutes deux écoutent alors le conte, main dans la main, sagement. Parfois, l’une ou l’autre se tourne vers sa maman ou son papa avec un grand sourire.

Un conte est, traditionnellement, associé à l’oralité plutôt qu’à la lecture, mais la littérature a toujours su transmettre en la magnifiant la tradition orale. Le désir de dire a donné sa voix au poète qui a donné sa voix à la littérature.

Ici, en tout cas, l’heure du conte épouse volontiers les contours de la lecture d’avant coucher que bien des parents font à haute voix à leurs enfants quand le soir tombe, s’ils ont le temps. Ainsi, la voix humaine semble émaner des pages du livre et les enfants regardent les lettres et les images danser en attendant que le mystère libère la parole qui nourrira le monde qu’ils portent en eux.

Deux histoires, parfois trois, en plusieurs langues selon les jours ( dimanche prochain, ce sera en mandarin), mais il n’y a qu’une seule et même nuit des temps d’où ces histoires proviennent, avec leurs énigmes, leurs épreuves, leur sauvagerie parfois lumineuse et leur féerie parfois ténébreuse. Certains, à bout d’attention, n’écoutent plus et s’agitent, tandis que d’autres sont captivés. Allez savoir.

Mais quand les yeux des enfants captivés s’ouvrent tout grand au moment où l’histoire se corse, il me semble voir dans leurs pupilles noires une goutte de cette nuit des temps d’où viennent les contes, comme s’ils en avaient déjà visité le vieux fonds et en avaient intimement la mémoire.

 

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La nuit des temps



Ce don que j’ai – Knausgaard et Proust

15 mai 2016 par Gilbert Turp

Un couple vient remettre les livres « La mort d’un père » et « Un homme amoureux », les deux premiers livres du projet littéraire en six tomes de Karl Ove Knausgaard. L’écrivain norvégien, véritable star littéraire de l’année, a intitulé l’ensemble : « mon combat », titre doté d’une charge historique qui peut faire sourciller, même si ça n’a rien à voir finalement.

Le couple partage manifestement ses lectures, peut-être lisent-ils ensemble ? Voilà qu’ils se dirigent vers le rayon de Proust. C’est Karl Ove Knausgaard qui leur a donné envie de lire Proust, car il l’évoque très simplement et très bien, avec reconnaissance. Évidemment, le combat de l’écrivain d’aujourd’hui se fait avec la même matière que la recherche de l’écrivain d’il y a un siècle : le temps.

« Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Cette fameuse première phrase d’À la recherche du temps perdu est en elle-même un concentré de toute l’œuvre. Une contraction qui plie les extrémités du temps, reliant le temps long du longtemps au temps court qui vient de bonne heure. Sur cette boucle, le narrateur de Proust est couché, ou plus exactement étendu, comme le temps lui-même.

 

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Tout ce que je contiens au fond, peut être considéré comme des replis du temps. Les livres et les humains sont faits de cette matière. Le temps qu’on a et qu’on prend, celui qu’on n’a pas et qu’on presse. Le temps que dure la lecture d’un roman, le temps fictif du récit, les couches de temps que l’écrivain applique d’un jet à l’autre, le temps suspendu du lecteur emporté par l’histoire qui s’empare de lui, et même le temps empoussiéré des livres qui attendent sur mes rayons que leur temps vienne ou revienne.

De la recherche du temps perdu de Proust au combat pour le ressaisir de Knausgaard, il y a un même désir de résistance à la fuite en avant et à l’accélération d’une vie qui nous échappe. En plongeant dans ces grands ouvrages, on s’immerge dans un univers qui épouse notre rythme, comme s’il nous accompagnait en promenade. Le temps se donne à lire et sa voix qui se lève nous chante ou nous chuchote : Sois mon ami, marche avec moi. Je ne veux pas te perdre, je ne veux pas m’essouffler à te courir après, je veux seulement que nous soyons ensemble.

 

 

L’étendue, aquarelle, Caroline Boileau



Les gens sont des énigmes – même parfois pour eux-mêmes

11 mai 2016 par Gilbert Turp

Depuis qu’il est docteur, il vient ici pour atterrir. Ma grande Baie est en quelque sorte son parachute. Je représente pour lui une extension de sa vie personnelle, une sorte de cabinet privé où il existe sur un autre plan.

Il a fêté ses quarante ans récemment avec une copine – non, non, rien de sérieux ; elle, elle le voudrait bien, mais pas lui, car rien ne l’horripile plus que le sérieux – c’est en tout cas ce qu’il raconte à son téléphone portable. Il parle beaucoup à son téléphone. Il le tient coincé entre l’épaule et l’oreille tout en farfouillant dans mes rayons. Je ne sais pas pourquoi, mais je me demande soudain s’il y a vraiment quelqu’un à l’autre bout du sans fil. Car il déverse des phrases sans s’interrompre et sans écouter.

Voilà qu’il met fin à sa communication en disant : bon, je dois te laisser, à plus tard. Il vient de trouver le livre qu’il recherchait. Une brique : Le monde comme représentation, de Schopenhauer, un philosophe pessimiste et misanthrope très drôle.

Schopenhauer estimait il y a 150 ans déjà que le monde oscille entre horreur et ennui. Il remarquait aussi que si, de tout temps, les gens ont eu l’illusion de vivre à la pire époque de toute l’histoire de l’humanité, il partageait cette illusion.

Schopenhauer pressentait peut-être un siècle à l’avance le sentiment d’absurdité qui allait étreindre Camus. Mais là où Camus s’engage, Schopenhauer cherche à se dégager. Les énigmes philosophiques que j’abrite en mon sein oscillent volontiers entre horreur et ennui ; leurs idées tendues entre ce qui nous attache au monde et ce dont on voudrait se détacher. Le docteur indécis face au sérieux de sa copine oscille peut-être, comme les idées des philosophes, entre un amour et une détestation.

 

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Un philosophe pessimiste et misanthrope très drôle



Le loup de Montréal a des choses à vous souffler

7 mai 2016 par Gilbert Turp

Avant son AVC (accident vasculaire cérébral) en 2006, il était cuisinier-traiteur dans Hochelague, comme il nomme son quartier (et non pas Ho-ma comme disent les nouveaux abonnés du secteur de Hochelaga-Maisonneuve qui est devenu à ses yeux Condoville). Il développa une terrine végé que son service de traiteur lança avec un succès phénoménal qui lui permit de fournir la ville entière. Il faut dire que les échoppes de bouffe santé et les comptoirs végétariens poussaient comme des champignons.

Au début, son AVC ne sembla pas causer trop de dommage. Il était encore jeune et vigoureux et aucune paralysie ne s’installa à demeure dans ses membres. C’est plus tard qu’il constata qu’il n’avait pas de souffle et qu’il entendait mal. Il s’épuisait à faire ses terrines. Son équilibre aussi lui jouait des jours. Il lui arrivait de chanceler et de devoir s’accrocher au comptoir ou à la poignée de son frigo industriel pour ne pas tomber. Il a été obligé d’arrêter, ce qui n’a pas aidé sa cause, ni sa santé, ni sa situation financière.

 

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En 2010 et à force d’examens, le monde médical finit par comprendre que son AVC avait affecté durablement son oreille interne ainsi que ses poumons. Ne sachant trop que faire de ses dix doigts, il nota que ses voisins d’Hochelague avaient souvent de la misère avec l’informatique. Il fonda alors un Organisme Sans But Lucratif pour aider ses concitoyens à se réconcilier avec leur ordinateur et les secrets de la programmation et de la navigation. Presque sourd maintenant et toujours à bout de souffle, il se passionna pour le logiciel libre avec lequel il pouvait dialoguer et s’entendre à merveille. Il vient souvent me voir pour emprunter des livres sur l’informatique et le logiciel libre.

Enfin, en 2012, après avoir passé des tests de vertige pour son oreille interne, il eut droit à un premier appareil auditif. Le son lui rendit le goût du rythme et, se souvenant des coins et recoins de Montréal qu’il avait exploré avec ses terrines végé, il se mit en tête de faire de sa vie une fantastique promenade.

Malgré son souffle court, et son état de santé qui se dégrade un peu, il marche partout à Montréal. Les beaux jours, il traverse la ville d’est en ouest et longe le canal Lachine jusqu’aux rapides où les jeunes rafteurs ont déjà hâte d’aller jouer. Parfois, il continue jusqu’au refuge de l’île aux Hérons pour voir les oiseaux y nicher, ou encore il coupe vers le sud et se rend jusqu’au canal de l’aqueduc encore à ciel ouvert. Les jours gris, il piste l’axe sud-nord, longe la forêt d’asphalte et de béton de la voie rapide Décarie de bas en haut, humant le fumet de cuisine de toutes les nations du monde qui se frôlent ici. L’hiver, par grand froid, c’est le Montréal sous-terrain qu’il parcourt et le printemps, avant que les feuilles des arbres aient poussé, il retrace le circuit des murales qui colorent les recoins parfois moroses de la ville. Il aime aussi le Cimetière du Mont-Royal, mais depuis qu’il a besoin d’une canne pour s’appuyer, monter jusque-là est un peu plus ardu. Il est le doyen des loups de la ville, à l’écoute des échos de la meute aux quatre coins de son territoire.

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Aquarelles de Caroline Boileau



Microcosme de la cité – la musique

4 mai 2016 par Gilbert Turp

La musique est omniprésente dans la cité, tantôt audible et tantôt assourdie par les écouteurs de chacun. Ma grande Baie qui reflète la lumière reflète aussi cette présence incessante, qu’on oublie aisément entre mes plages de silence et mes espaces de chuchotement et de crépitement de claviers d’ordinateurs.

C’est particulièrement saisissant au quatrième étage. La première musique à nous assaillir en arrivant là-haut n’est pas celle qui attend dans les boitiers, mais la musique concrète des ascenseurs : roulements ascendants et frottements descendant des poulies ; chuintement des câbles le long des parois ; clochettes incessantes de l’ouverture des portes ; tout cela crée un vortex sonore, une harmonie concrète de ruche achalandée.

Enfin, en sortant des ascenseurs, on trouve à gauche la collection nationale de musique, à l’abri dans sa chambre de silence. Il ne s’agit pas d’une chambre de bois, comme pour ses jumelles littéraires, mais d’une chambre de verre, un écrin de cristal qui semble vouloir nous dire que la musique, malgré son émanation évanescente, est peut-être moins immatérielle que transparente.

 

 

musique du 4e

L’écrin de verre du quatrième



Un aphorisme – un dernier

1 mai 2016 par Gilbert Turp

Dans l’ascenseur – la valeur des sentiments

28 avril 2016 par Gilbert Turp

Deux jeunes femmes entrent dans l’ascenseur, l’une écoute l’autre, qui parle d’un air fâché.
– On est sortis ensemble une couple de fois, c’était un super bon amant, mais ça n’a pas marché.

– Pourquoi donc, si ça marchait si bien au lit…?

– Il heurtait trop mes valeurs.

– Comment ça ?

– On parlait de la crise en Syrie au déjeuner un matin et je trouvais qu’il manquait de compassion. Pour moi, la compassion, c’est vraiment une valeur fondamentale.

– Mais là, ma pauvre, la compassion, c’est pas une valeur. C’est un sentiment.

– Valeur, sentiment, c’est la même chose.

– Pas du tout ! Une valeur c’est un absolu, une sorte d’état invariable. La compassion, c’est un sentiment fluctuant, passager. Tu peux éprouver de la compassion pour telle personne et pas pour telle autre. Tu peux même changer de sentiment, avoir de la compassion le lundi, et ne plus en avoir le vendredi.

– Ben d’abord, il heurtait mes sentiments.

– C’est souvent ça que ça fait les bons amants…

–  Oui, maudite marde !

– C’est de valeur.



Cher journal – Quand prendre la plume pique…

24 avril 2016 par Gilbert Turp

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J’ai eu un coup en ouvrant mon cahier pour t’écrire tout-à-l’heure : il ne reste que quelques feuilles à remplir. J’allais élaborer en quelques lignes une idée d’encyclopédie des mots en voie de disparition, mais ma main a figé en l’air en prenant conscience de cet état de fait.
Dès septembre dernier, quand j’ai entrepris d’écrire mes états d’âme de Grande Baie, j’avais décidé que la dernière page de ce cahier serait aussi le dernier mot de ce journal intime. Si je me fie à mon rythme jusqu’à présent, cela devrait survenir à la fin du mois de Mai. Je refermerai alors ce cahier et le conserverai, aussi précieusement que possible.
Un jour peut-être, voudrai-je le relire pour me remémorer mes dix ans.



L’art d’avoir une histoire – fin

20 avril 2016 par Gilbert Turp

C’est à la maison, là où le sol était aisé et sûr, que tout s’est effondré. Elle est rentrée un jour pour découvrir son mari terrassé par une crise cardiaque, son fils – maintenant adolescent – figé sur place et complètement court-circuité. Elle cria d’appeler le 911 et commença des manœuvres de réanimation. Les ambulanciers arrivèrent trois minutes plus tard et intensifièrent les soins, si bien que son mari revint à la vie cinq minutes après que son cœur eut arrêté de battre. Un retour improbable, peut-être dû au fait qu’il était encore jeune et sportif, mais il fallut tout de même lui faire un double pontage coronarien.

 

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Hélas, un autre problème de cœur allait survenir à la fin de la convalescence. Un des enfants, se sentant malade et déprimé, rentra de l’école plus tôt que prévu et vit son père en position fâcheuse avec une jeune femme, collègue de bureau. Le jeune s’enfuit et courut jusqu’à un refuge pour il savait que sa mère travaillait souvent.

Son mari, confronté, promit de laisser la jeune femme, c’était une erreur, une folie consécutive à sa crise cardiaque, mais trois mois plus tard, il continuait toujours à la voir. Elle apprit que bien du monde dans son entourage connaissait l’histoire, et depuis bien avant l’incident cardiaque.

Histoire classique, banale, mais doublée par deux craintes terribles : la perte de l’être aimé d’abord puis la trahison de l’être aimé.
Une dépression vertigineuse s’ensuivit. Ses adolescents sombrèrent aussi dans les tourments, surtout le plus jeune. Elle ne put bientôt plus travailler, ni s’occuper de sa famille. La dépression la dévora tout entière et elle quitta tout, ultime action contre le dégoût de vivre.

Ce n’est pas si difficile de se retrouver à la rue du jour au lendemain. Quelques semaines et la glissade peut devenir irrépressible. Et ça magnante beaucoup. L’automne devint très froid soudainement, et les refuges pour femmes n’avaient plus de place, souffrant déjà des mesures d’austérité. Alors elle s’efforçait de rester éveillée la nuit pour ne pas geler en lisant le récit d’errance du roman de Kim Thuy. Et elle pleurait, pleurait.

Un jour, elle aperçut ses enfants qui faisaient du jogging dans une allée de parc où elle avait trouvé un coin pour elle, et ils ne la reconnurent pas. Dans une toilette publique, elle ne se reconnut pas elle-même dans le miroir. Jour et nuit, elle erra en pleurant beaucoup, ne demandant rien. Mais toujours, au plus creux de son sentiment d’évidemment, quelqu’un lui souriait, lui donnait un peu d’argent, lui achetait un gobelet de café, l’emmenait dans son resto manger une soupe vietnammienne. Ce sont ces marques de respect qui l’auront fait tenir, quelque chose dans le regard de ceux qui ont tendu une main ou offert un simple mot gentil.
Parfois, on l’a insulté aussi, et même craché dessus. Le mépris existe, on le sait, mais on ne sait pas toujours à quel point il est l’arête coupante du dur diamant du monde.

 

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Aujourd’hui, elle traverse ma galerie des transparences, arrivant d’un refuge de la Rive Sud où elle reste pour la semaine. Elle sait prendre soin d’elle-même, son teint est rafraîchi, ses cheveux sont propres et coiffés, elle sent bon et ses vêtements lui font bien. Elle inspire le respect car elle possède l’art d’avoir une histoire qui lui assure sa dignité et sa clarté d’esprit. Personne ne pourrait deviner son itinérance récente.

Sa démarche accuse toutefois le poids de ce qu’elle a traversé, comme si elle tirait avec elle une brouette pleine de pierres, accumulées une à une au fil du temps. Elle compose en outre avec le désarroi et les incertitudes de ne pas pouvoir revoir ses enfants tourmentés. La loi s’occupe de ça, les biens patrimoniaux, les liens familiaux. Un jour tout sera réglé et elle trouvera un logis où accueillir les siens.

En attendant, elle vient chercher le nouveau roman de Kim Thuy et elle vient dire merci.

 

Dessins de Caroline Boileau



L’art d’avoir une histoire – deuxième de trois parties

18 avril 2016 par Gilbert Turp

Quand, des mains de Philippe Couillard alors ministre de la santé, elle reçoit un prix honorifique pour ses accomplissements en travail social, sa vie est au zénith. Elle y songe avec bonheur.

Dès l’adolescence, elle s’accomplit : elle surmonte une maladie qui affecte ses membres et sa motricité par la danse. Fille d’un jazzman et d’une mère qui bouge bien sur sa musique, la danse lui rend son corps. Les activités artistiques ont sur les humains un effet étrange : elles leur permettent d’accroitre leur sens de l’histoire à même la chair. Je crois que c’est parce que les arts ont pour matière première le temps, avec ses couches, sa dynamique, sa façon d’être si invisiblement tangible. Danser sur la musique vous lie à une histoire qui remonte aux origines même de l’expressivité humaine.

Elle se souvient de cela quand elle commence son travail social dans les écoles du nord de la ville. C’est elle qui, avec quelques autres, réussira à convaincre la commission scolaire que les arts ont une utilité thérapeutique, qu’ils ouvrent l’esprit des jeunes en difficulté d’apprentissage ou en rupture de ban avec leurs parents, souvent des exilés de la misère ou de régimes autoritaires qui vivotent dans un couloir montréalais, comme en un tunnel en attente d’une lumière qui éclairerait leur avenir. Alors elle fait écrire des chansons à ces jeunes tentés par les gangs de rue pour leur montrer qu’il y a une autre histoire possible pour eux.

Les artistes affluent pour l’aider, trop heureux de sentir qu’ils peuvent enfin servir à quelque chose, à quelques-uns. Les projets se multiplient, les jeunes qu’elle soutient sortent de leur désespérance plus ou moins tranquille. Ses protégés vont même se faire applaudir sur des scènes par leurs cabrioles en gum boots, leurs chants, leurs clameurs poétisées.

Elle est une des rares personnes à ne pas craindre pour sa sécurité quand elle compose avec les petits caporals des gangs de rue. C’est ainsi qu’elle a vu trop de choses. Trop. Une fissure dans son sentiment d’accomplissement apparaît un jour alors qu’elle doit attendre que la police investisse un demi-sous-sol d’édifice délabré où, sur une demi-douzaine de matelas sans draps enlignés côte à côte par terre, des fillettes en fugue de 12 à 14 ans se font violer à répétition par une bande afin qu’elles soient bien dociles avec leurs futurs clients, amateurs de fillettes qu’ils peuvent s’imaginer vierges et propres.

La procédure légale impose à la police d’effectuer ce genre de descente en situation de flagrant délit, histoire d’établir la preuve irréfutable du crime. Elle songe que si l’éducation et l’art peuvent prévenir la commission du mal, la justice elle ne peut y répondre qu’une fois que le mal est fait.

Sa consolation, c’est l’homme qu’elle rencontre, un éducateur merveilleux grimpera les échelons jusqu’à la commission scolaire. Son complice, son partenaire de sauvetage d’enfants, son amoureux. Le soir, ils prennent un verre de Rosé derrière leur belle maison de Laval, les pieds dans l’eau de la piscine où leurs enfants s’ébattent et rient. Ce bonheur a beau lui paraître un peu quétaine, il joue bien son rôle de réparateur. Ce n’est pas la belle maison, le Rosé, ou l’eau fraîche de la piscine qui compte ici, c’est le rire des enfants. Ce rire colmate les fissures. Ce rire est pour la maman qu’elle est devenue, le comble de l’accomplissement.

 

à suivre…

 

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L’art d’avoir une histoire (première partie)

15 avril 2016 par Gilbert Turp

Son grand-père avait 16 ans quand il a quitté Trinidad pour suivre son propre père devenu veuf à Boston. Elle décrit son grand-père en disant qu’il était « blue black », car il y a dans son histoire familiale toutes les déclinaisons de teintes allant du plus foncé au plus pâle. À Boston, son grand-père a rencontré la musique et le racisme. Il a fui le racisme et choisi la musique. Il est allé étudier  le saxophone à New York.

Une fois devenu jazzman, il a prit l’habitude de venir passer trois jours à Montréal chaque mois pour jouer dans les boîtes de nuit. C’était au temps du Red Light, un bon temps pour le jazz. Il se louait une chambre et un costume bleu poudre et il déchirait les fins de soirées avec son saxophone, ou un autre des cinq instruments dont il jouait avec éloquence.

C’est là qu’une jeune femme dégourdie, en mal de sa propre jeunesse d’ouvrière peut-être, l’a entendu en parfait tempo avec les battements de son cœur. Elle écoutait le saxophone comme une leçon de vie, le jazz lui jasant de liberté. Elle fermait les yeux et son corps épousait les sinuosités de la musique.

Ils tombèrent en amour, la Québécoise d’Hochelaga et le jazzman blue black de Trinidad, ils se marièrent et eurent un premier garçon, son père mulâtre. Celui-ci, à son tour, a épousé une fille de Rosemont dont la famille fut quelque peu catastrophée. On envisagea même de déshériter la fille de Rosemont si elle épousait son mulâtre. Mais les filles de Rosemont ont des têtes de cochons, et elle épousa l’homme qu’elle aimait, point final. Peu à peu la raideur et les regards vexants cédèrent la place à une acceptation résignée.

Enfin elle est née et quand on la regardait dans le quartier de son enfance, on ne pensait pas qu’elle était mulâtre, on pensait plutôt qu’elle était métis, au sens Louis Riel du terme. Tout ceci ne serait pas important si ce n’était qu’une question de peau. Mais c’est d’abord et avant tout une question de parcours humain. Elle est née en portant la marque de sa singularité. Dès sa venue au monde, elle a reconnu qu’elle avait une histoire. Souvent, autour d’elle, des gens disaient avoir une vie sans histoire et elle songeait, étonnée, que cela ne se pouvait pas. Tout le monde a une histoire, se disait-elle. C’est ainsi qu’elle a appris à respecter les gens. Il est impossible de mépriser les autres quand on a soi-même une histoire.

Mais elle apprendra bientôt que le monde est dur comme un diamant.

A suivre…

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Au cœur de Manhattan

12 avril 2016 par Gilbert Turp

En fin de semaine, j’ai rendu visite à ma sœur de New York ; elle fêtait son 105ième anniversaire de naissance (elle est née en 1911). Ma sœur ressemble à la Grosse Pomme où elle est installée. Tous les quartiers de Manhattan rivalisent de statements architecturaux édifiés par des starchitectes qui en imposent et stimulent la vue.

Ma sœur est elle-même monumentale et prestigieuse, c’est là sa signature. Son immense salle de lecture du troisième étage, dite de Rose, ne peut que nous impressionner avec ses longues tablées de bois studieusement disposées et ses lampes vertes inspirées des lampes de banquiers. Presque toutes mes sœurs et moi ont adoptées ces belles lampes vertes sans savoir que l’on détournait ainsi une couleur originellement associée à une richesse moins durable que la culture. Mais la salle de lecture de Rose n’en finit plus de se refaire une beauté et de rénover son  plafond au grand dam des centaines de touristes déçus de ne pouvoir la visiter.

Ces touristes prolongent généralement après leur visite au parc Bryant qui sert de jardin arrière à ma sœur. Là, il fait bon, il n’y a pas trop de ce vent new-yorkais qui vous gèle, on peut s’asseoir, regarder des cadets écossais jouer de la cornemuse et des jeunes rêveurs faire la roue ou marcher sur les mains dans l’herbe verdissante (l’hiver, ils y patinent sur glace). On peut même manger ou prendre un verre de vin au kiosque si on n’est pas obligé de compter son argent. Enfin on peut choisir un livre dans un des présentoirs sur roue qui se trouvent parmi les chaises et les tables de jardin du parc. Toute la littérature européenne et américaine y est. Un monsieur feuilletait justement Au Bonheur des Dames, d’Émile Zola, en attendant sa bien-aimée.

En fin d’après-midi alors que je la quittais après cette belle journée, ma sœur m’a dit qu’elle se sentait une certaine affinité avec le mémorial de Ground Zero. Alors j’y suis allée. J’ai succombé au saisissement produit par le bruit de l’eau, son engouffrement vers les entrailles de la terre et son épais pourtour de métal où sont gravés et archivés les centaines de noms des disparus du onze septembre 2001. Ces noms ne sont pas classés par ordre alphabétique, ou selon quelque classification bibliothécaire classique. Ces noms semblent se succéder de manière aléatoire mais organique, comme si les âmes des disparus avaient choisi elles-mêmes l’instant de leur fixation dans la mémoire. Je crois que ma sœur voulait ainsi m’expliquer que sa monumentalité est à la mesure ou à la démesure des collections mémorables qu’elle contient et des événements de l’Histoire dont elle est jalonnée.

Sur nos tables se pose comme une flamme le présent de la mémoire et l’on y entend l’écho de l’avenir.

 

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Aquarelle, Caroline Boileau



Qui donc vous aidera, vous ?

7 avril 2016 par Gilbert Turp

À quatorze ans, votre fils qui jusque-là était simplement dur à suivre, turbulent et dans la lune, se révèle Asperger. Et ce, l’année même où vous obtenez votre spécialité d’ortho pour œuvrer auprès d’écoliers en déficit clinique d’attention. Vous auriez fait exprès que le timing n’aurait pas été plus ironique. Comme le disait un pauvre poète : Dieu se niche à la convergence des hasards.

Votre évasion, ou plutôt votre retour aux sources, a toujours été la lecture et c’est pourquoi vous m’arrivez directement de l’hôpital où l’équipe vous a enfin dit qu’elle allait pouvoir vous aider. Il était temps. Quel soulagement !

Pour fêtez ça, vous dénichez au premier étage quelques romans de vos auteurs préférés, un polar, un récit historique, une histoire d’amour malheureuse, puis vous allez chercher quelques livres jeunesse tout en bas, sans déranger les enfants qui écoutent l’heure du conte. Il ne faut pas distraire les enfants à l’heure de la lecture. Vous le savez, vous avez consacré un mémoire de maîtrise au sujet des livres et de l’enfance.

Au travail, quand les enseignants vous appellent à l’aide, vous accourrez. Vous êtes forte, solide et avenante. On peut compter sur vous. Vous avez du ressort. Ce ne sont pas les épreuves qui ont manqué depuis quarante ans. Et vous rebondissez toujours.

Mais là, c’est votre fils. Et vous n’êtes plus une professionnelle. Je vous accueille, et les livres que vous avez sélectionnés sont là pour vous aider, mais je devine en vous un gouffre en même temps qu’un comble. Un gouffre rempli à pleine capacité de boules dans la gorge, un trop plein de nœuds, de nerfs, de retenue. Une goutte de plus et ça déborde, et ça se déverse comme une déferlante qui vient de votre cœur, de vos aspirations à une vie sans trop de soubresauts, de votre dévouement pour les écoliers que vous aidez.
Et dans un moment de silence, j’entends monter du fond de votre fatigue un soupir de petite fille.



Cher journal – 6 – Ma vie, ma mort et mon éternité

5 avril 2016 par Gilbert Turp

Bien que je puisse tenir arc-boutée sur mes fondations de longs siècles, je n’existerai pas toujours. Exister implique une naissance et une fin, bref une présence physique. Mon être, lui, est éternel, comme l’est le mot bibliothèque, mais cette éternité ne me dispense pas d’avoir une existence temporelle délimitée.

Ainsi se pose, pour moi comme pour ces pauvres humains, le problème de la vie et de la mort. J’ai cette étrange conscience de n’avoir qu’une vie et qu’une mort. Je souhaite que cette vie soit féconde, enthousiasmante et sage, animée et paisible ; riche. De même, j’espère que ma mort sera la mienne, que je la vivrai de manière pas trop moche, qu’elle ne sera pas un triste déraillement ou une lente extinction intérieure accompagnée de négligence, ou pire, d’indifférence.

Jusqu’à présent, je suis aimée et fréquentée, il y a entre mes murs une effervescence tranquille. J’ai très souvent droit au meilleur des êtres humains qui me viennent et je m’offre à leur venue sans compter. Mais l’avenir me laisse parfois incertaine et j’ai des inquiétudes quand je pense à ma mission en ce monde. Qui mettra de l’effervescence dans mon espace physique le jour où tout ce qui se lit, s’écoute et se regarde en culture sera disponible sur écran en quelques clics ? Que seront alors mes amis devenus s’ils n’ont plus le besoin ou le désir de se retrouver chez moi ? Des reclus, voués eux aussi à une lente extinction intérieure ?

Allons, allons, Grande Baie, respire ! Tu as une vie à vivre, celle-ci, la tienne. Vis-la, jouis-en. Enrobe maintenant ta conscience de tout ce qui se passe en toi et autour de toi. Ton éternité te réclame à chaque instant, ton existence peut bien te donner quelques palpitations, ton être est tranquille : il est déjà au-delà de la virtualité.



Microcosme de la cité – Double éblouissement dans l’espace public

1 avril 2016 par Gilbert Turp

Elle a la cinquantaine solide, bien charpentée et claire. Une tête sur les épaules et cette fidélité à soi des gens qui ont une mémoire d’éléphant et qui connaissent la vie. J’imagine qu’elle rit fort et par grandes vagues venues du ventre quand elle s’amuse.

Elle est descendue de sa Beauce ce matin pour venir à Montréal saluer ses amies, et comme chaque fois elle en profite pour traverser ma grande baie et me saluer moi aussi. Je l’attendais sans le savoir, je m’en rends compte maintenant qu’elle est là, j’attends toujours ceux-là qui sont contents de venir vous saluer. Elles sont trois amies à se donner rendez-vous comme ça, chez moi. Elles ne cherchent rien, ni film ni musique, ni manière de passer le temps, elles se retrouvent tout simplement et se promènent au quatrième en regardant autour d’elles.

Peut-être est-ce parce que c’est le temps des sucres, mais je les trouve savoureuses et pleines de sève. À leur allure et leur façon de déambuler, on pourrait croire qu’elles rêvassent au printemps qui remonte en elles en faisant du lèche-vitrines le long de la rue Sainte-Catherine.

J’aime savoir qu’on peut venir entre mes murs par plaisir, pour l’amitié, dans la saison qui veut éclore et parce qu’on s’y sent bien.

 

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Plus tard, une jeune femme aux yeux noirs s’installe dans un coin tranquille avec quelques garçons et filles à l’aube de l’âge adulte. Ils tournent bientôt leur visage vers les rayons du soleil qui percent mes lattes verdoyantes. Il ne manque qu’une fontaine et le bruissement des feuilles pour se croire dans l’éclosion d’avril au carré Saint-Louis. La jeune femme est enseignante et les élèves autour d’elle ont de légers retards d’apprentissage. Ils savent néanmoins ce qu’ils ont à faire et ils s’éparpillent entre mes étages à la recherche de réponses qu’ils noteront sur une feuille.

Une raccrocheuse qui a fini avant tout le monde revient vite graviter autour de la jeune enseignante. Jeune, celle-ci est également très belle et elle a une aura de vieille âme posée qui accentue cette beauté vraiment à couper le souffle. En l’apercevant, un beau vieux mot que j’affectionne a émergé de mes archives : Huronne. J’imagine, bien sûr, car j’ignore tout d’elle et des métissages de sa généalogie, mais Samuel de Champlain, dépassant Gespeg et ma grande Baie, a peut-être eu pareil éblouissement en saluant près de Québec quelque visage d’une telle beauté.

En tout cas, la petite raccrocheuse est visiblement éblouie, peut-être même amoureuse. Elle raconte une histoire pétillante qui lui est arrivée et l’enseignante l’écoute en souriant, attentive et généreuse. Puis les autres élèves reviennent un à un et lui remettent leur feuille noircie d’un geste empreint de bonne foi. Tout ici exprime le respect, un respect qui coule de source, sensible et palpable. Ce respect émane d’elle, librement, et se transmet de soi, sans qu’elle ait à s’imposer ou à se montrer autoritaire.

J’aime savoir qu’on peut venir entre mes murs pour inventer avril, rayonner de beauté presque excessive et générer de soi cette liberté aboutie, qui est peut-être bien la forme ultime du respect.

 

 

 

Aquarelle, Caroline Boileau



Un aphorisme – Trinité culturelle : image, imagination, imaginaire

29 mars 2016 par Gilbert Turp

La même image en noir et blanc ou en couleur ne produit pas la même impression ; la même image photographiée ou dessinée non plus.

 

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Peut-on imaginer une chose qu’on ne connaît absolument pas ? Imagine-t-on plutôt en extrapolant à partir d’un élément de connaissance ?
S’il n’y a pas de limites à ce qu’on peut imaginer, il n’y a pas non plus de limites à ce qu’on peut connaître
L’imagination et la connaissance finissent sûrement par se rejoindre, peut-être même qu’elles s’alimentent l’une l’autre.

 

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L’imaginaire est-il alors une banque de donnée où s’accumule au fil du temps tout ce qu’on imagine ? Un catalogue d’images intimes et personnelles ?
Ou bien est-ce la source même où notre imagination puise, un bassin d’images communes à notre culture ?
Comment faisons-nous connaissance avec notre imaginaire ? Par nos sens, nos sentiments, nos pensées ? Le rencontrons-nous dans notre corps, notre cœur, notre esprit, dans tout notre être, chair et âme ?

 

 

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Dessins, aquarelle et mine, de Caroline Boileau



Cette nuit, j’ai rêvé d’un cauchemar

24 mars 2016 par Gilbert Turp

C’est à cause de Bruxelles, bien sûr. Bruxelles et aussi Istanbul, Mogadiscio, Bagdad. Des bombes sautaient dans plusieurs villes d’Orient, d’Occident. Un kamikaze errait d’une gare à une école, d’un aéroport à un marché public en actionnant son téléphone. Et ça sautait, les plafonds s’effondraient, des gens hébétés se retrouvaient adossés aux murs, les vêtements déchirés, parfois leur peau aussi, et leur cœur. Il y avait aussi des gens tués, et le cœur déchiré de ceux qui les aimaient et qui se demandaient encore s’ils rentreraient ce soir.
Il y avait aussi la colère aveugle du kamikaze errant, et sous sa colère, il y avait une souffrance. Une souffrance presque innée, transmise de très loin, historique sans doute et qui se confond avec l’existence elle-même. Une souffrance qu’on ne sent plus, mais qui vous justifie jusqu’à atteindre le point de non-retour, bien visible dans son invisibilité même, le point où celui qui erre bascule dans la haine et le goût de l’anéantissement.
Je me suis éveillée, muette au milieu des dégâts et debout sur mon socle. J’ai essayé de me rappeler pourquoi j’existe et ce que je fais là, ici. Je me disais que la culture que je contiens, représente et offre est mon acte de foi, de vie, et ma réponse à la violence.

 

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Un peu lasse aujourd’hui



Dans l’ascenseur – 9

22 mars 2016 par Gilbert Turp

– Depuis quelques temps, j’ai l’impression d’avoir trop donné à la clinique où je travaille.
– C’est normal que tu sois fatiguée, tu prends soin des patients depuis vingt ans.
– C’est pas les patients qui me fatiguent. C’est le sentiment que je me suis donnée sans compter, mais que j’ai pas reçu autant en retour. On dirait que j’attends quelque chose de la vie que je crois mériter, mais que ça arrive jamais. Ou bien, que c’est pas ce que j’attends qui arrive.
– Fais-en pas une affaire personnelle, tout le monde se sent comme ça. Je veux dire, c’est la manière que le travail est organisé qui fait que c’est ingrat.



Les gens sont des énigmes – 7

18 mars 2016 par Gilbert Turp

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Une promeneuse s’arrête un instant, deux ou trois bouquins sous le bras, et sourit. Elle a vu, déposé sur une de mes tables, quelque chose de poétique : un dessin aux couleurs soudain frappées par le reflet d’un trait de lumière oblique, hasard du soleil montant par mes fenêtres.

La femme sourit car elle adore la poésie. Il est difficile de savoir ce que les gens entendent exactement par poésie, mais pour elle, la poésie est une échouée qui se cache dans la ville, où elle s’égare sans crainte et arpente les rues à la recherche d’un mystère. Mais la poésie ne pose ses pénates ici et là qu’un instant, et quand notre promeneuse la découvre, le cœur battant, c’est comme de découvrir l’amour quand tout parait perdu.

Je la regarde s’éloigner vers le comptoir, ses bouquins sous le bras, et soudain c’est elle que je trouve poétique. Elle laisse dans son sillage une bouffée de tendresse, un de ces moments de vie que l’on saisit sans qu’il soit nécessaire de le comprendre. Je ne me lasse pas d’entrevoir la vérité des êtres humains quand ils ne se sentent pas tenus de signifier.



Les deux amies, suite et fin

15 mars 2016 par Gilbert Turp

Nos deux amies, la forte et la frêle, se connaissent depuis 15-20 ans. Avant cela, rien ne les destinait à se rencontrer un jour.

 

 

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Si la première est de la ville, la seconde vient de la campagne. Une ferme et douze enfants. L’éducation était prioritaire pour les parents. Il y avait là une école de rang d’une seule classe, mixte, à neuf niveaux. Notre frêle amie y passera neuf ans avant de se diriger vers l’école Normale pour être institutrice. Les garçons eux allèrent au cours classique, sauf l’aîné qui a repris la ferme. Les parents, très croyants, espéraient surtout que leurs enfants deviennent prêtres et religieuses. Un seul garçon sera prêtre pendant dix ans, et toutes les filles seront religieuses, sauf une, destinée à rester obstinément vieille fille, comme on disait alors en laissant deviner une mystérieuse sexualité.

Notre amie, elle, restera 21 ans au couvent avant de quitter. Il aura été pas mal plus facile d’y entrer que d’en sortir. Toutes ces années, elle aura été professeur de mathématiques dans une institution religieuse privée, où son excellence fut remarquée, puis au moment où l’éducation se laïcise, l’institution ferme ses portes. Ce qui cause à la mathématicienne une mauvaise surprise : elle a beau être tout-à-fait compétente, elle n’a pas les papiers. Les religieuses de l’institution où elle enseignait n’étaient pas très préoccupées par les papiers. Mais maintenant, le ministère veut les papiers, malgré son expérience.

Puisqu’il lui faut retourner aux études, elle opte pour un virage : la psychologie. Tout en étudiant, elle suit une thérapie pour mieux composer avec son propre passé familial, le sentiment d’abandon, l’absence de choix. Enfin, elle travaillera comme psychologue à l’hôpital et dans un centre de réadaptation pour enfants jusqu’à sa retraite. Il y aura alors quelqu’un dans sa vie et puis, ça passera.

Mais le goût d’aider, lui, ne se retire jamais et un organisme nommé La Maison des Enfants a besoin de bénévoles. C’est là qu’elle rencontre son amie, la grande femme forte. C’est elle qui a fondé la Maison des Enfants après avoir travaillé, élevé sa famille et fait ce qu’elle s’était promis de faire quand elle était enfant : le tour du monde.
C’est donc en prenant soin de l’enfance que les deux amies se rencontrent. Dans cette maison à pignons d’Hochelaga, les petits et petites trouvent, jusqu’à douze ans, une pièce pour jouer et pour se déguiser, une pièce pour lire et étudier, une pièce pour réfléchir tranquilles et rêvasser en paix.

 

 

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Une place pour jouer

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Et pour se déguiser

 

 

J’ai eu le temps de connaître ces deux amies car elles ont fait de la francisation chez moi pendant trois ans, auprès de groupes d’immigrants dont le savoir et l’expérience sont utiles à tous. Elles continuent à faire de la francisation, à plus de 80 ans aujourd’hui, en Centre Communautaire où je les imagine lisant des poèmes à haute voix pour que le français chante aussi dans les cœurs.



Je suis née quand j’avais six ans

12 mars 2016 par Gilbert Turp

Elles sont deux amies, enjouées et rieuses, de plus de 80 ans. L’une grande et forte, l’autre plus frêle peut-être, mais une fois assises, ça ne fait pas de différence.

 

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Quand la plus grande des deux parle de son enfance, ce n’est pas du passé. Sa mémoire en réinvente le présent, elle devient pétillante et parle même trop fort. Une jeune étudiante studieuse la gourmande : « could you please be less noisy, we are trying to study here ! » Dans mes chambres de bois, parfois, un éclat de rire et un zeste d’effervescence enfantine suffisent à faire de vous quelqu’un de pas sérieux.

L’enfance donc, ce lien à soi si beau. Pour elle, le manque d’argent et la rareté des ressources n’étaient pas un obstacle. Sa mère chantait ; or, les gens qui chantent répandent autour d’eux une luminosité, un sourire et une joie de vivre qui prennent une grande valeur dans la mémoire et la conscience de ceux qui en héritent. Ses parents portaient en eux cette sorte d’abondance de jadis qui n’existe plus guère de nos jours : non contents de leurs dix enfants, ils en avaient adopté deux de plus. La vie faisait ainsi chaque jour son plus que plein. Pas de pauvreté, donc, dans cette maison. Pas de trou dans la tête ou dans le cœur, à tout le moins.

N’empêche, le manque d’argent et la rareté des ressources ont des conséquences. Elle ne festoyait pas le matin avec son bout de pain et son verre de lait, sauf quand elle remportait la bataille pour avoir le verre avec la plus belle part de crème sur le dessus. (Cette présence de crème sur le lait suggère aussi cette abondance de jadis qui n’existe plus guère de nos jours).

À six ans, elle commence l’école. Elle commence l’école, oui, parce que dans le temps les filles ne la finissaient pas. Pour payer son éducation et son matériel scolaire, elle travaille. Elle se rappelle avec fierté qu’elle récupérait du papier sur la rue (feuilles chiffonnées, brouillons, pages vierges de cahiers, papier journal…) et qu’elle remettait cette récolte à l’école, où l’on recyclait et revendait tout cela pour se financer. Elle tirait ainsi un grand chargement, très lourd dans la neige, qui lui a fait des muscles et l’a inoculé contre la peur des inconnus sur la rue.

Un jour de classe, soudain, les lettres sur le tableau ont cessé d’être des signes opaques et sont devenus instantanément des mots qui ont formé des phrases. Et le monde s’est ouvert, exactement comme un livre ; il s’est offert à elle.

Tout le reste de son primaire, après l’école, elle s’arrêtait à la bibliothèque d’Hochelaga pour lire des histoires, des récits, des vies possibles, des avenirs. D’autres enfants parfois se moquaient d’elle ou la bousculaient car elle rayonnait un peu trop à leur goût, elle exultait de liberté. Elle n’a pas mis longtemps à déclarer à sa mère cette année-là : « un jour, je vais faire le tour du monde. »

Sa mère lui répondit : « aujourd’hui, vendredi, tu ne vas pas à l’école, c’est jour de lavage et j’ai besoin de ton aide. »

« Mais j’ai de l’école ! »

« Ce n’est pas grave de manquer l’école, lui dit sa mère, puisque tu es une fille. »

Voilà la pauvreté, la vraie, celle qui fait qu’on en vient à croire qu’on a devant soi un horizon bouché. Mais elle s’est révoltée en lisant en cachette jusque tard le soir, passé l’heure de s’endormir, et en retrouvant avec ferveur, à l’école, son professeur de français : une religieuse qui lisait à haute voix de la poésie dans la classe. Elle se souvient vivement d’un poème de Félix Leclerc qui s’intitulait « Ce vendredi-là ». Vendredi, jour de lavage.

(à suivre…)



Microcosme de la cité – 5 – On ne peut pas ne pas avoir d’histoire

8 mars 2016 par Gilbert Turp

Le quartier latin se prolonge dans ma galerie studieuse du troisième. Ceux qui y passent du temps semblent hantés par le monologue intérieur qui leur tient lieu d’études. Parfois une phrase muette pointe sur leurs lèvres, comme s’ils répondaient enfin à une question qui leur a été posée il y a longtemps. Ces passants à l’allure d’éternels étudiants ont parfois l’air d’attendre quelque chose. Mais ils ne demandent rien ou, s’ils ont une demande, ils ne la formulent pas ; ils la sécrètent à même le corps, la tenue, la gestuelle, et ces mèches de cheveux dans lesquelles leurs doigts nerveux se sont emmêlés. Les quartiers universitaires de la ville sont pleins de ces passants hantés par leur esprit en vrille.

 

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Au café du rez-de-chaussée, on se croirait à une terrasse par un beau jour de mai. Là, pas de hantise mais de la brise, un air sur lequel la parole fuse. Les gens sont attablés, pas pressés ni préoccupés. Ils semblent sans attente, comme si le présent leur suffisait. À ceux qui les écoutent, ils parlent de ce qu’ils vivent. Ils disent tantôt ce qu’ils aiment, tantôt ce qu’ils espèrent, tantôt ce qu’ils font et tantôt ce qui leur arrive. Ils ne cherchent pas à convaincre, ils racontent.

Parfois, cependant, ils parlent plutôt de ce qu’ils n’aiment pas, de ce qui les désespère, de ce qu’ils ne se décident pas à faire. Ils ne racontent plus ce qu’ils vivent, alors, mais s’efforcent au contraire de convaincre qui les écoute qu’il ne leur arrive rien. Mais ils se trompent. Car pour peu que l’on se sente citoyen dans la cité, ou chez soi dans ma Grande Baie, on découvre bientôt qu’il arrive toujours quelque chose, toujours.

On ne peut pas ne pas avoir d’histoire.



Le train du jour – 7

4 mars 2016 par Gilbert Turp

Le graphisme, les annonces des activités, des expositions, des rencontres, la mise en forme des communications, tout cela joue dans le train du jour un rôle d’aiguilleur, de metteur sur rail, de gardien de gare, de contrôleur de trafic, d’opérateur du triage des voies, enfin de tout ce qui assure la circulation. C’est une tâche de l’ombre, d’aspect modeste et au service des autres. Mais son importance est cruciale.

 

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Graphisme sur table, mine et aquarelle, Caroline Boileau

 

 

La signature BAnQ, la couverture des événements, les affiches, les bannières, les totems, le phrasé des communiqués, les vidéos mis en ligne, la publicité achetée dans les journaux, l’organisation des pages web, tout cela est le fruit d’une attention constante. On ne perçoit pas la somme de travail que cela demande, ni le souci de conception, de réflexion renouvelée, de bouillonnement d’images, de mots, d’idées que cela implique. Inviter les gens, dire ce qu’on fait, témoigner de ce qui se passe en mon sein demande en outre des qualités personnelles engageantes, de la curiosité et de la créativité ; de la lucidité aussi pour voir venir les choses, réajuster le tir, mesurer la portée et l’impact des messages, comprendre les sensibilités culturelles de la cité diversifiée, plurielle.

Le monde du travail semble obéir à la règle des icebergs : seule la pointe est visible. Mais sans tout ce qu’il y a en-dessous, il n’y aurait rien à voir.



Cette nuit, j’ai rêvé – 4

1 mars 2016 par Gilbert Turp

Aujourd’hui, c’est tranquille et la lumière presque printanière qui s’écoule gentiment par mes fenêtres me rappelle la teinte de mon rêve de la nuit. J’ai rêvé à ma sœur ainée d’Amérique, née à Boston en 1848. Je lui rendais visite et j’avais une pointe d’envie pour son jardin entouré d’une galerie ressemblant à un cloître. Ma sœur ainée est la première bibliothèque publique du continent, elle nous a tout appris, à nous ses cadettes, car nos parents étaient à l’époque trop occupés par toutes sortes d’affaires privées pour veiller correctement à notre éducation. C’est ma sœur ainée qui m’a enseigné à ouvrir ma porte à tous, riches et pauvres, petits et grands, habitués réguliers et visiteurs occasionnels.

Dans mon rêve, je revenais chez moi pour découvrir qu’on avait bâti pendant mon voyage une grande galerie longeant la rue Berri jusqu’à la rue Ontario, puis virait à gauche en suivant le terrain vague jusqu’à faire le tour du quadrilatère qui jouxte mon actuel jardin. Cette galerie relativement étroite, rappelait elle aussi un cloître à sa façon d’enclore mon jardin. Une odeur de bois blond se mêlait à celles des livres rangés dans ce nouvel espace ouvert. De nombreuses fenêtres donnaient sur la rue, et des ouvertures vitrées permettaient d’accéder au jardin intérieur. Comme chez ma sœur ainée, on y trouvait un café, des tables et des chaises où les gens lisaient et écoutaient les oiseaux chanter.

Puis, l’hiver arrivait brusquement et mon jardin intérieur se transformait en patinoire, si soudainement que des pages de livres gelées se retrouvaient prises sous la glace. Les lecteurs, patins aux pieds, filaient alors entre leurs lignes. Je me réveillai en pensant qu’au printemps (me rappelant ici un épisode des voyages de Pantagruel, chez Rabelais), les pages pourraient dégeler et la brise les soulèveraient à nouveau pour qu’on puisse s’en saisir et les lire au jardin renaissant, dans l’arôme du café et du lilas.

Je trouve que je fais des beaux rêves, cette année.



Ce don que j’ai – 6 – Jérusalem et la demoiselle en blanc

27 février 2016 par Gilbert Turp

Un très grand gars, Haïtien, dont les vêtements indiquent qu’il est infirmier, cherche un endroit où s’asseoir, deux romans graphiques sous le bras. Il trouve après un temps un coin paisible qui lui plait et son immense corps fait ouf en se déposant avec une certaine grâce. Géant tranquille à la respiration pleine de silence avec du chant dedans. Les gens qui chantonnent ainsi me donnent souvent l’impression d’avoir au fond d’eux-mêmes une joie de vivre inaltérable, qui donne de l’éclat à leurs yeux.

Il ouvre les deux romans graphiques avec curiosité : Chroniques de Jérusalem, de Guy Delisle et La demoiselle en blanc, de Dominick Parenteau-Lebeuf & Éléonore Goldberg. Deux classiques du genre, déjà.

Je me demande parfois comment ranger ces œuvres pour l’instant éparpillées un peu partout dans mes étages. Car il me semble que le roman graphique déploie aujourd’hui sa spécificité. Il propose une sorte de scénarisation narrative qui, par ses superpositions de calligraphie et de dessin, enchevêtre de façon tout à fait singulière le récit au découpage et l’unité de trait au séquentiel.

Son côté « fait à la main » capte une aura qui refuse de se dissiper. Par le dessin, la calligraphie, les ellipses du récit, le travelling et les panoramiques, sa dramaturgie nous raconte la mémoire des choses. Les pages sont tout entières imprégnées d’aventures advenues. La main qui trace produit moins des images que le souvenir des images. Ces romans graphiques ont ainsi leur rythme propre et une étrange fluidité qui peut rappeler, peut-être, la photo sépia et le cinéma en noir et blanc.

Même en couleurs, les romans graphiques s’adressent à nos zones grises. Et le grand infirmier Haïtien qui les feuillette me laisse entendre par son chant intérieur une douce nostalgie.

 

 

ogresse

 



Dans l’ascenseur – 8

24 février 2016 par Gilbert Turp

– C’est ça l’avantage de prendre ta retraite quand tu es jeune. T’as la santé pour voyager.
– Aaaaahhhh ! Tu peux pas savoir comme j’ai hâte ! Voir loin, regarder la vue dans les montagnes, la ligne entre la mer et le ciel, les bout des routes avec des champs cultivés ! Je vais faire le tour des belvédères des hautes-Villes, des ponts, des îles, des clochers, des tours, des éoliennes !
– T’es ben chanceuse. C’est ça la beauté : voir loin. Moi j’en ai pour trois ans encore à buter sur la laideur, le nez collé dessus. J’en peux plus du mur aveugle du palais de justice que je vois de la fenêtre de mon bureau. Le soir, c’est le bloc appartement en face de ma cuisine. Sans oublier les hangars et les entrepôts devant le fleuve quand je suis prise dans le trafic sur Notre-Dame !
– Ouin, y a beaucoup de laideur à Montréal. Il y a de la beauté aussi, mais faut la chercher.
– Un autre avantage de prendre ta retraite jeune : tu as encore le temps de la trouver.






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