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Instantané, le blogue des archivistes.

Les fiançailles à Noël, le prélude au mariage du printemps

 

 

En 1942, Maurice Blackburn obtient un poste de compositeur de musique de film à l’Office national du film du Canada à Ottawa. Cet emploi lui donne « tout lieu d’espérer que d’ici quelques mois » il sera « en mesure de gagner suffisamment pour fonder un foyer ». Cette stabilité financière lui permet, en effet, de demander la main de celle qu’il aime depuis longtemps « du plus profond de [son] être » et qu’il désire épouser, Marthe Morisset.

 

 

 

Le « National Symphony Orchestra » de Washington, D. C., au Théâtre Capitol – Québec, programme de la première invitation à un concert de Maurice Blackburn à Marthe Morisset, 6 décembre 1935. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S3,D9).

 

 

Le 14 octobre 1942, il écrit au père de Marthe, le docteur Alfred Morisset, et lui avoue qu’il serait « le plus heureux des hommes » s’il lui permettait « de fiancer Marthe à Noël » avant de le « remercie[r] à l’avance de cette grande part de bonheur ».

 

 

 

 

Lettre de Maurice Blackburn à Alfred Morisset, p. 1, 14 octobre 1942. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S1,SS1,D3).

 

 

 

 

Lettre de Maurice Blackburn à Alfred Morisset, p. 2, 14 octobre 1942. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S1,SS1,D3).

 

 

Transcription :

Ottawa, mercredi le 14 octobre, 1942

Dr Alfred Morisset

Greffier du Conseil Exécutif,

Hôtel du Gouvernement,

Québec,

 

Cher monsieur Morisset,

 Vous m’avez toujours si bien accueilli par le passé lorsque j’avais besoin de votre expérience et de vos précieux conseils, qu’aujourd’hui, je viens avec la plus entière confiance soumettre à votre approbation le projet qui réalise, pour moi, le bonheur.

 Depuis bientôt six ans que je connais Marthe, je me suis servi de tous mes efforts, de toutes mes énergies et de tout l’enthousiasme que j’ai de devenir quelqu’un, justement dans l’idée de faire cela pour elle et pour qu’elle devienne un jour ma femme. Je l’aime du plus profond de mon être et mon plus grand désir est de la rendre heureuse.

 Jusqu’ici, les moyens matériels m’empêchaient de vous en parler ouvertement, mais comme j’ai tout lieu d’espérer que d’ici quelques mois, je serai en mesure de gagner suffisamment pour fonder un foyer, je serais le plus heureux des hommes si vous me permettiez de fiancer Marthe à Noël.

 Ce serait la première récompense que je crois avoir bien méritée, pour les sacrifices que j’ai dû m’imposer pour ne pas faillir à mon idéal. Grâce à Marthe, j’ai déjà surmonté bien des obstacles mais je suis sûr que si l’amour profond et l’entière confiance que nous avons l’un pour l’autre étaient réunis, il n’y aurait rien qui pourrait nous résister, et les difficultés de la vie seraient vaincues sans efforts.

 Je vous remercie à l’avance de cette grande part de bonheur dont, j’ose espérer, cher monsieur Morisset, vous allez me nommer bénéficiaire !

 

Maurice Blackburn

 

Dans sa réponse, le docteur Morisset, ayant déjà donné son approbation à Marthe qui a « fait le choix de celui qui devait unir sa destinée à la sienne », consent volontiers à ces fiançailles qui, il le souhaite, « seront le prélude de la vie que vous rêvez à deux, vie de joie, vie d’amour ».

 

 

Lettre [brouillon] d’Alfred Morisset à Maurice Blackburn, p. 1, [15 octobre 1942]. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S1,SS1,D3).

 

 

 

Lettre [brouillon] d’Alfred Morisset à Maurice Blackburn, p. 2, [15 octobre 1942]. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S1,SS1,D3).

 

 

Transcription :

Mon cher M.

 La lettre que tu m’as envoyée hier ne m’a pas pris par surprise ; Marthe avait commencé à préparer les voies et je l’avais déjà approuvée puisqu’elle même avait fait le choix de celui qui devait unir sa destinée à la sienne et faire son bonheur. Je n’ai aucun doute que vous êtes faits l’un pour l’autre, que vous avez le même idéal, la même bonne volonté de réussir dans la vie en combinant vos efforts. Vous aurez peut-être à devenir un peu plus « pratiques », mais c’est une chose qu’on apprend vite quand on est aux prises avec toutes les difficultés qu’on rencontre sur le chemin de la vie. L’important pour être heureux, c’est de se bien comprendre, de bien s’entraider et d’avoir foi en l’avenir, ayant toujours en vue que la Providence nous dirige et nous protège. – Je consens donc volontiers à vos fiançailles à Noël; ce sera elles seront le prélude de la vie que vous rêvez à deux, vie de joie, vie d’amour que je vous souhaite et que vous méritez.

Bien à toi.

  1. Dr. A. M.

Le mariage de Maurice Blackburn et de Marthe Morisset est célébré au printemps 1943.

 

 

Photo de mariage de Marthe Morisset et Maurice Blackburn, 22 mai 1943. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S1,SS1,D7). Photographe : Michel.

 

 

 

 

Photo de mariage de Marthe Morisset, 22 mai 1943. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S1,SS1,D7). Photographe : Michel.

 

 

 

« La mariée portait une robe de crêpe mat blanc aux lignes très simples, à longue jupe formant traîne. Son voile de tulle illusion était maintenu par une torsade de crêpe, comme sa robe. Elle portait un livre d’heures décoré de rubans et de muguets. Son seul bijou consistait en un collier de perles : cadeau du marié. ». Extrait de l’annonce publiée dans Le Soleil (Québec), 26 mai 1943, p. 6.

Après le voyage de noces à l’Hôtel La Sapinière de Val-David, le couple s’installe à Ottawa.

 

 

 

Télégramme de félicitations de la part de collègues de travail de l’Office national du film (ONF) : [Vincent] Paquette, [?] Hunter, [Jean] Palardy, [Paul] Lamoureux, [Norman? ou Jean-Yves?] Bigras, 22 mai 1943. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S3,D8).

 

 

Annonce du mariage publiée dans Le Soleil (Québec), 26 mai 1943, p. 6. BAnQ Vieux-Montréal (P957,S3,D8).

 

 

 

BAnQ Vieux-Montréal conserve le fonds Famille Blackburn Rochon (P957) qui comprend les archives du compositeur de musique Maurice Blackburn, de la scénariste Marthe Morisset Blackburn et de leur fille, l’auteure de romans de science-fiction Esther Rochon.

Marthe Léger, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

 

 

Histoires croustillantes et anecdotes étonnantes : les dessous de la gravure commerciale

 

Le 29 novembre dernier, à La Petite Boîte Noire de Sherbrooke, s’est tenue l’inauguration de l’exposition virtuelle intitulée Histoires croustillantes et anecdotes étonnantes : les dessous de la gravure commerciale mettant en lumière la beauté et l’histoire du patrimoine bâti des Cantons-de-l’Est.

 

Le projet a été réalisé par des étudiants de la maîtrise en histoire de l’Université de Sherbrooke, grâce à la collaboration du Centre de ressources pour l’étude des Cantons-de-l’Est (CRCE) et de Bibliothèque et Archives nationales du Québec – BAnQ Sherbrooke.

 

L’origine du projet

Au départ, c’était le rêve d’une spectaculaire mise en valeur : recréer les grandes artères urbaines de Sherbrooke en affichant, les unes à la suite des autres, des gravures représentant des édifices commerciaux et institutionnels, pour donner la sensation de se promener dans les rues Wellington et King d’antan.

 

Dès lors, les grands moyens sont pris pour réaliser ce rêve. À l’occasion de la Journée internationale des archives, le 9 juin 2018, la population estrienne est alors invitée à une session de recherche intensive à BAnQ Sherbrooke. L’objectif est de constituer une banque de gravures d’édifices. Les participants dépouillent donc les fonds d’archives en quête de gravures pour ensuite localiser les édifices sur une carte.

 

 

 

Session de recherche dans les archives pour retrouver des gravures d’édifices, 9 juin 2018. Photographe : Lëa-Kim Châteauneuf.

 

 

 

Localisation des gravures d’édifices sur une carte du centre-ville de Sherbrooke, 9 juin 2018. Photographe : Lëa-Kim Châteauneuf.

 

 

 

Les gravures sont dénichées principalement dans la papeterie commerciale (lettres, factures, reçus) issue du fonds Chambre de commerce de Sherbrooke (P1), du fonds Famille Bowen (P4), de la collection Freeman Clowery (P14), de bottins d’adresses et d’albums de finissants. En effet, la gravure commerciale est une technique qui a grandement été utilisée à partir du XIXe siècle en publicité afin de promouvoir les produits de consommation et le savoir-faire des commerçants des Cantons-de-l’Est.

 

Malgré la fonction utilitaire de l’illustration, le regard est immédiatement attiré par la pureté et la finesse des lignes qui la composent : la gravure est belle à voir !

 

 

 

Papier à en-tête du Sherbrooke House – extrait, 6 juin 1895. BAnQ Sherbrooke, collection Freeman Clowery (P14).

 

 

 

À la fin de la journée de recherche cependant, et malgré la cinquantaine de gravures découvertes, nous constatons la limite de nos collections : nous n’avons pas en banque toutes les images nécessaires pour reproduire avec grand effet les artères urbaines les plus fréquentées de Sherbrooke…

 

Une collaboration renouvelée

La déception est de courte durée puisqu’un autre projet voit le jour deux mois plus tard grâce à un partenariat entre l’Université de Sherbrooke, le Centre de ressources pour l’étude des Cantons-de-l’Est et BAnQ Sherbrooke. L’année dernière, ces mêmes collaborateurs avaient réalisé l’exposition Barbus et moustachus / A Hair Affair, un projet de mise en valeur de la pilosité masculine qui avait fait grand bruit. Cette année, nous récidivions, cette fois avec le patrimoine bâti des Cantons-de-l’Est.

 

En l’espace de trois mois, les étudiants et les partenaires réalisent une exposition virtuelle sur carte géographique grâce à l’application Story Maps. Chaque gravure d’édifice est alors accompagnée d’un document d’archives et d’une histoire croustillante s’étant déroulée audit édifice : morts accidentelles, faillites, exploits sportifs, récits de fantôme ou de géant, malédictions et autres bizarreries sont au rendez-vous! L’exposition virtuelle est consultable en suivant le lien : http://gravures-des-cantons.historiamatica.ca/ (à ouvrir de préférence avec Google Chrome).

 

 

 

 

Papier à en-tête de la Walter Blue – extrait, 1912. BAnQ Sherbrooke, fonds Chambre de commerce de Sherbrooke (P1).

 

 

 

Delphine Bégin à l’hôtel Queen, [vers 1911]. BAnQ Sherbrooke, fonds Sylvio Lacharité (P3). Photographe non identifié. L’édifice de la Walter Blue est à l’arrière-plan.

 

 

Lors de la soirée d’inauguration, le 29 novembre 2018, une exposition temporaire est installée sur les murs de La Petite Boîte Noire. Pour l’occasion, la conteuse Claude Hamel y va d’une prestation originale : s’inspirant des différents récits historiques et anecdotes sur les gravures d’édifices, elle raconte cinq histoires, tantôt drôles, tantôt émouvantes.

 

Le projet Histoires croustillantes et anecdotes étonnantes : les dessous de la gravure commerciale est une autre réussite régionale qui a su mettre en valeur les archives de BAnQ et du CRCE. Laissons-nous sur quelques photographies prises au cours de la soirée !

 

 

 

L’exposition temporaire est prête à recevoir le public, 29 novembre 2018. Photographe : Hubert Cousineau.

 

 

 

Papier à en-tête de la Canadian Silk Products Limited – extrait, 1933. BAnQ Sherbrooke, fonds Chambre de commerce de Sherbrooke (P1). Photographe : Joshua Vachon.

 

 

 

L’événement a attiré plus de 80 personnes, 29 novembre 2018. Photographe : Joshua Vachon.

 

 

 

Prestation de la conteuse Claude Hamel, 29 novembre 2018. Photographe : Joshua Vachon.

 

 

 

Après les contes de Claude Hamel, les visiteurs circulent à nouveau dans l’exposition, cette fois avec un regard neuf sur les édifices, 29 novembre 2018. Photographe : Joshua Vachon.

 

 

 

Les maîtres d’œuvre du projet : Anthony Trouilhas, Hubert Cousineau, Sarah Lacasse, Gauthier Ruel et Antoine Gauthier Trépanier, tous étudiants à la maîtrise en histoire, ainsi que Julie Roy, archiviste-coordonnatrice à BAnQ Sherbrooke, Julie Allard, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke, et Fabian Will, directeur administratif du Centre de ressources pour l’étude des Cantons-de-l’Est (CRCE). Saluons l’apport de Jody Robinson, archiviste au CRCE, et d’Hélène Liard, agente de bureau à BAnQ Sherbrooke, qui n’ont pu paraître sur la photo. 29 novembre 2018. Photographe : Joshua Vachon.

 

 

 

Julie Roy, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Sherbrooke

 

Une correspondance salvatrice

 

Il se nomme Omer Dutat (1901-1982). Ce jeune Français dans la mi-vingtaine, débarqué à New York en 1924 avec sa mère pour aller rejoindre son beau-père, publie un appel déchirant dans le journal La Patrie, le 3 avril 1926 :

 

Madame,

Je suis sourd depuis l’âge de vingt ans, je suis isolé du monde extérieur et n’ai souvent que des heures grises. Je dois renoncer à tout espoir de bonheur (j’ai, depuis peu, perdu mes dernières illusions), mais je rêve d’une sincère et solide amitié. Il y a assurément parmi les lectrices et lecteurs de « La Patrie », quelque infortuné dans mon cas ou souffrant de quelque autre infirmité, et qui souhaite connaître, ne serait-ce que par correspondance, un frère d’infortune, pour mutuelle consolation. […] Si vous saviez combien je suis triste et désorienté, vous n’hésiteriez pas longtemps et répondriez à ma prière. Une amitié me serait si précieuse !

 M. Omer Dutat[1]

 

 

Omer Dutat en promenade, New York, 1928. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille. Photographe non identifié.

 

 

Son appel ne reste pas vain : dans la quinzaine de jours qui suit, Omer reçoit quarante-huit lettres de soutien. Il répondra à chacune d’elle.

 

Parmi ses correspondantes se trouve Bernadette Bourget (1891-1955), fille de Joseph-Hubert Bourget, notaire et maître de poste de Weedon, dans les Cantons-de-l’Est. Le bureau de poste étant installé à la résidence des Bourget, Bernadette seconde son père dans sa fonction de maître de poste. Elle est l’aînée d’une fratrie de neuf frères et sœurs, tous grandement éduqués, les filles de la famille ayant toutes obtenu leur brevet d’enseignement.

 

La correspondance entre Omer et Bernadette débute le 5 mai 1926. Rapidement, Omer trouve en Bernadette la confidente idéale. Il lui parle alors des souffrances morales et physiques qui l’assaillent : « Je souffre parce que je suis privé de l’ouïe… mais ce n’est pas tout ! À 18 ans j’ai connu plusieurs souffrances […]. J’ai été aveugle pendant deux mois. L’âge qui, pour beaucoup, est le plus beau de sa vie, je l’ai passé étendu sur un lit, gémissant et désespéré…»[2].

 

Sachant ses chances limitées de vivre une vie professionnelle active et, d’autant moins, une vie amoureuse épanouie, Omer lui avoue également : « Je suis de ceux qui ne savent se résigner à vivre célibataire et qui jettent dans l’avenir un regard épouvanté… je suis malheureusement une nature très sensible et assoiffé d’affection, et je vois avec effroi arriver le jour où je pourrai être appelé “vieux garçon”…»[3].

 

En réponse à ces confidences, Bernadette envoie à Omer des colis remplis de fleurs fraîches de son jardin, lui qui aime tant la campagne, ainsi que des journaux québécois (La Patrie, La Revue moderne, Le Soleil) dans lesquels il prend plaisir à lire les chroniques féminines.

 

 

Omer Dutat à la lecture, New York, [1928]. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille. Photographe non identifié.

 

 

À l’occasion, Bernadette accompagne aussi ses lettres de photographies de sa famille. En voyant la photo du jeune frère de Bernadette, Jean-Charles Bourget, curé à Asbestos, Omer s’exclame : « […] cette photo me donne du courage ! […] aux heures noires, je prendrais la photo de votre frère et je me dirais : « Regarde ce prêtre : il aurait pu être heureux, comme tout le monde, mais il a renoncé de lui-même aux joies permises […]. Il sait qu’il y a du bonheur ailleurs que dans la vie à deux et il est très satisfait de son sort… Et regarde la sérénité de son visage, ce sourire heureux qui dit très bien le calme de son âme… ».

 

L’influence de la demoiselle Bourget sur les plans de vie d’Omer est discrète, mais certaine, puisque l’idée de mener une vie religieuse devient pour lui, à partir de ce réveil, une option salvatrice : « J’ai fait dernièrement une petite excursion en steamer sur la rivière de l’Hudson. […] Sur le chemin du retour, j’ai vu un cloître, perché sur le sommet d’une montagne, à demi caché par la verdure, et situé dans un paysage admirable. J’aurais aimé descendre du navire, monter là-haut, voir comment vivaient les heureux moines de ce monastère et… vivre avec eux, ne plus revenir à New York, ne plus revoir la ville et ses foules agitées, vivre là une nouvelle vie, en compagnie de ces êtres bons et nobles, vivre en paix ! »[4].

 

Souvenirs d’Omer Dutat sur sa période new-yorkaise, [après 1928]. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille.

 

 

De retour en France, Omer s’apprête à entrer comme jardinier au Pensionnat du Sacré-Cœur à Bondues : « Si cette maison était un hôpital ou un sanatorium au lieu d’être un pensionnat, mon rêve se réaliserait pleinement et je pourrais travailler au profit des malades, mais il ne m’est pas permis de choisir et j’accepte avec reconnaissance ce que Dieu a bien voulu me donner »[5].

 

Bernadette le rassure aussitôt : « Dieu vous garde pour une autre moisson, peut-être pour guérir les âmes, et les aider sur la route si dure de la montée »[6].

 

La dernière lettre d’Omer, longue de neuf pages et datée du 28 décembre 1929, se termine dans un ultime élan de gratitude : « Au revoir, ma grande amie. Merci pour toutes vos grandes bontés, merci pour l’amitié, l’affection que vous avez pour moi et qui me sont si précieuses »[7].

 

Ainsi s’achève la correspondance entre Omer et Bernadette. Cinquante-six lettres et cartes qu’Omer a adressées à sa Mademoiselle Bourget entre 1926 et 1929 nous sont parvenues à travers le fonds de la famille Bourget (P59). Les documents, abandonnés avec des livres anciens sur le seuil d’une bibliothèque de Toronto, ont été offerts à BAnQ Sherbrooke par une bénévole en 2015.

 

Des recherches subséquentes ont permis de découvrir que Bernadette demeura « fille majeure » au domicile de ses parents en compagnie de deux de ses sœurs. Célibataire, elle décéda à Weedon en 1955, à l’âge de 63 ans.

 

Quant à Omer Dutat, il devint oblat à l’abbaye Saint-Wandrille de Fontenelle, près de Rouen en France, où il reçut des obédiences monastiques à la buanderie et à la lingerie. Ce fut son lieu de résidence de 1949 jusqu’à son décès en 1982, à l’âge de 80 ans.

 

 

 

Frère Omer, agenouillé, en compagnie d’amis fidèles, [après 1948]. Archives de l’abbaye Saint-Wandrille. Photographe non identifié.

 

 

Épilogue

 

Le saviez-vous ? En 1912, l’abbaye Saint-Wandrille fonda l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac en Estrie !

 

De New York à Weedon, en passant par Toronto, puis de Fontenelle à Saint-Benoit-du-Lac, un lien invisible est tissé et sa boucle est finement ficelée sur cette histoire des plus touchantes. Ainsi s’achève mon travail d’archiviste. Lorsqu’on plonge dans la correspondance intime d’une personne, on devient presque son obligé, afin que sa mémoire ne se perde pas.

 

L’abbaye Saint-Wandrille possède les archives d’Omer Dutat. Je tiens à remercier Frère Thomas Zanetti pour l’autorisation qu’il nous accorde d’utiliser les documents reproduits dans cet article.

 

 

Julie Roy, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Sherbrooke

 

[1] La Patrie, « Le Royaume des femmes », 3 avril 1926, p. 8.

[2] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 12 mai 1926. Afin de faciliter la lecture, les citations ont été corrigées.

[3] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 22 juillet 1926.

[4] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 29 juillet 1926.

[5] Lettre d’Omer Dutat à Bernadette Bourget, 28 décembre 1929.

[6] Idem. Propos de Bernadette retranscrits.

[7] Idem.

Le « Croche-des-Maires »

 

Sur la route 169 au Lac-Saint-Jean, entre Saint-Méthode et Saint-Félicien, la courbe connue sous le nom le « Croche–des-Maires » a une histoire bien singulière. Voici l’origine de ce toponyme si particulier.

 

Nous sommes le 9 décembre 1948. Les maires de deux municipalités de la région se préparent à prendre le train à Chambord pour se rendre à Québec. Le premier, Arthur Gaudreault, 62 ans, a été élu en février de la même année comme maire de la nouvelle municipalité de Saint-Ludger-de-Milot. Le deuxième, Théophile Côté, 47 ans, est le maire de Péribonka depuis 1945.

 

Lors de cette journée, les deux protagonistes se rendent à Roberval pour une réunion du conseil de comté. Prévoyant faire des transactions dans la Vieille Capitale, les deux maires ont retiré de grosses sommes d’argent. Ils prennent le repas du midi chez Aimé Trudel, le gendre de M. Gaudreault. Cependant, pendant le repas, on les avise par téléphone qu’ils doivent revenir à Dolbeau pour rencontrer le secrétaire de la coopérative de Sainte-Jeanne-d’Arc, M. Léo Routhier, pour une raison qui, apparemment, ne peut pas être discutée au téléphone.

 

Arthur Gaudreault appelle alors son fils pour qu’il vienne le chercher à la croisée du chemin de Péribonka, après sa rencontre avec M. Routhier. Toutefois, le fils attend en vain jusqu’au matin. Son père n’arrive jamais à destination. Pendant plus d’une semaine, le mystère demeure complet. Il n’y a aucune trace des deux maires. Tous se perdent en conjectures. Où sont-ils passés? Que leur est-il arrivé? Les journaux de l’époque émettent plusieurs hypothèses. Dans un article paru le 16 décembre 1948 dans L’Étoile du Lac, on évoque la possibilité d’un accident de la route. L’éventualité d’une embuscade, en raison des importantes sommes d’argent transportées, n’est pas non plus écartée. D’intenses recherches sont organisées partout dans la région et même à Québec.

 

 

 

« Disparition de deux maires », journal L’Étoile du Lac, édition du 16 décembre 1948.

 

 

Ce n’est que le 16 décembre, dans l’après-midi, que Léo Gaudreault, fils du maire Gaudreault, remarque une aile de voiture émergeant de l’eau dans la rivière Ticouapé. Après des recherches, une voiture est retrouvée par Joseph-Élie Girard, agent de la circulation de Saint-Gédéon, par Georges-Émile Lemieux, chef de police de Saint-Félicien, et par le fils de M. Gaudreault. Malheureusement, les deux maires ont rencontré leur destin à Saint-Méthode. L’accident s’est produit dans une courbe assez prononcée de la route. La voiture a probablement dérapé sur une couche de glace. Le véhicule a alors plongé dans la rivière, à environ 1,6 kilomètre de Saint-Méthode, et ce, après avoir défoncé la clôture de sécurité sur une longueur d’environ cinquante pieds. Ce tragique accident est passé inaperçu. Quelque temps plus tard, le coroner du district, le docteur Ludger Poisson de Roberval, rend un verdict de mort accidentelle.

 

 

 

Photo prise lors de la découverte des corps des deux maires dans la rivière Ticouapé à Saint-Méthode, 16 décembre 1948. Collection de la Société d’histoire de Saint-Félicien.

 

 

Photo prise lors de la découverte des corps des deux maires dans la rivière Ticouapé à Saint-Méthode, 16 décembre 1948. Collection de la Société d’histoire de Saint-Félicien.

 

 

Photo prise lors de la découverte des corps des deux maires dans la rivière Ticouapé à Saint-Méthode, 16 décembre 1948. Collection de la Société d’histoire de Saint-Félicien.

 

 

Photo prise lors de la découverte des corps des deux maires dans la rivière Ticouapé à Saint-Méthode, 16 décembre 1948. Collection de la Société d’histoire de Saint-Félicien.

 

 

Photo prise lors de la découverte des corps des deux maires dans la rivière Ticouapé à Saint-Méthode, 16 décembre 1948. Collection de la Société d’histoire de Saint-Félicien.

 

 

Photo prise lors de la découverte des corps des deux maires dans la rivière Ticouapé à Saint-Méthode, 16 décembre 1948. Collection de la Société d’histoire de Saint-Félicien.

 

 

 

 

Verdict du coroner Ludger Poisson sur la mort d’Arthur Gaudreault et de Théophile Côté, 9 décembre 1948. BAnQ Saguenay (TP12,S31,SS26,SSS1 dossier 987).

 

 

 

Témoignage de Joseph-Élie Girard sur la mort des maires Gaudreault et Côté, décembre 1948. BAnQ Saguenay (TP12,S31,SS26,SSS1 dossier 987).

 

 

 

Après la découverte de la voiture, les funérailles des maires sont organisées. Celles de Théophile Côté ont lieu dans la nouvelle église de la paroisse de Péribonka, que l’on aménage spécialement pour l’occasion puisque sa construction n’est pas terminée. Quant à Arthur Gaudreault, ses funérailles ont lieu le 20 décembre 1948 à l’église de Saint-Ludger-de-Milot. Outre la famille et les amis, de nombreuses personnalités de la région sont présentes, notamment des maires et des membres du clergé.

 

Cette tragédie a donné un nom à la courbe de Saint-Méthode responsable de l’accident : le « Croche-des-Maires ».

 

 

 

« Les deux maires retrouvés noyés », journal L’Étoile du Lac, édition du 23 décembre 1948.

 

 

 

 

Un merci spécial à la Société d’histoire de Saint-Félicien qui a fourni les photos.

 

Myriam Gilbert, archiviste – BAnQ Saguenay

Les Français de Montréal commémorent leurs morts

 

Les membres de l’Union nationale française (devenue l’Union française) se réunissent annuellement au cimetière Notre-Dame-des-Neiges pour commémorer leurs compatriotes qui reposent dans le terrain qu’elle y possède. Le 1er novembre 1930, cette cérémonie revêt toutefois un caractère particulier, car elle marque le dévoilement d’une statue de Jeanne d’Arc du sculpteur N. de Grégorio, sur le socle de laquelle sont gravés les mots « Aux Français de la colonie de Montréal qui reposent en paix dans la terre canadienne ».

 

 

 

 

« Hommage aux Morts de l’Union nationale française », manuscrit d’un article destiné aux quotidiens montréalais « La Presse » et « La Patrie » rédigé par le président de l’Union nationale française, Paul Seurot, [octobre 1930]. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S22).

 

 

Statue de Jeanne d’Arc au cimetière Notre-Dame-des-Neiges au pied de laquelle est enfouie de la terre recueillie sur le champ de bataille de Verdun, près du fort de Douaumont, 13 mai 2018. Photographe : Pierre Leduc.

 

 

 

Ce monument, ainsi que de la terre recueillie sur le champ de bataille de Verdun, sont offerts par les généreux donateurs Blanche (née Viau) et Ernest Tétreau. À l’issue de la cérémonie d’inauguration du monument, la terre, dont l’authenticité est reconnue par le maire de Verdun, est enfouie au pied de la statue par un ancien combattant.

 

 

 

Lettre d’Ernest Tétreau, 22 janvier 1936. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S22).

 

 

 

Certificat d’authenticité du député-maire de Verdun, Victor Schleiter, 30 avril 1930. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S22).

 

 

 

La bataille de Verdun, qui a opposé les soldats français aux soldats allemands en 1916, a été l’une des plus meurtrières batailles de la Première Guerre mondiale.

 

 

Marthe Léger, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

 

 

En complément :

 

« Hommage aux soldats qui ont donné leur vie pour la France », La Patrie (Montréal), 25 octobre 1930, p. 27.

 

« Inauguration au cimetière de la Côte-des-Neiges », La Presse (Montréal), 25 octobre 1930, p. 37.

 

« Un monument est inauguré au cimetière », La Presse (Montréal), 3 novembre 1930, p. 12.

Une macabre découverte sur l’île d’Anticosti

 

Le golfe du Saint-Laurent a connu bien des naufrages. Dans les eaux entourant l’île d’Anticosti, surnommées le « Cimetière du Golfe », près de 400 navires ont sombré. Parmi les nombreuses histoires et légendes qui ont marqué l’imaginaire collectif nord-côtier et québécois, le drame du brick Granicus est certainement le plus macabre.

 

Cette histoire, rapportée par Placide Vigneau dans ses récits de naufrages, lui a été racontée en 1871 par le capitaine Basile Giasson, alors nonagénaire.

 

À la fin du mois d’avril 1829, des pêcheurs acadiens des Îles-de-la-Madeleine partent vers la Côte-Nord pour faire la chasse aux loups-marins. L’absence totale de l’espèce sur les glaces et le mauvais temps les obligent à revenir sur leurs pas. À la hauteur de Fox Bay, le vent contraire et l’épuisement de leurs provisions d’eau les contraignent à mouiller l’ancre pour la nuit dans la baie.

 

Ils remarquent alors une chaloupe amarrée sur les lieux. Trouvant l’endroit trop calme, quatre chasseurs décident d’embarquer dans un canot pour aller faire une reconnaissance. En arrivant à la hauteur de la chaloupe, ils ne trouvent personne. Ils hurlent et appellent en vain. Ils retournent sur le navire afin de s’armer et repartent pour l’île. Quelle surprise sur la plage! Les quatre hommes découvrent une robe de soie et un vêtement d’enfant tachés de sang et lacérés par ce qui ressemble à des coups de couteau. Terrifiés, trois des chasseurs sont tentés de prendre leurs jambes à leur cou. Toutefois, Jacques Bourgeois, un téméraire, décide qu’ils doivent continuer les recherches.

 

En approchant d’une maison, une forte odeur les assaille. Ne reculant devant rien, ils osent y pénétrer. Une scène lugubre se présente à eux : cœurs et boyaux sont accrochés au plafond, six cadavres sont éventrés, têtes, jambes et bras coupés. Des morceaux de chair pendent des cadavres. Dans la cheminée, ils trouvent des chaudières remplies d’une bouillie de jambes et de bras rongés.

 

Malgré l’horreur, les chasseurs font le tour de la maison. Ils ouvrent une porte donnant sur une chambre. Un homme est couché dans un hamac, un couteau de boucher près de lui. Il est mort.

 

Il n’est pas question de demeurer sur l’île. Les chasseurs repartent donc sur leur navire, sans toutefois parvenir à fermer les yeux de la nuit. Le lendemain, ne pouvant se résoudre à repartir vers les Îles-de-la-Madeleine sans offrir une sépulture digne à tous ces malheureux, ils retournent sur l’île et enterrent les cadavres dans une fosse. Ce n’est qu’en soirée qu’ils reprennent enfin la mer pour regagner leurs demeures.

 

Le brick Granicus et sa cargaison de bois étaient partis de Québec le 29 octobre 1828. À son bord, on comptait environ une vingtaine d’hommes comme membres d’équipage ainsi que quelques passagers, dont trois femmes et deux enfants. Le bateau devait se rendre jusqu’à Cork en Irlande, mais il fut pris dans une tempête. Il fit naufrage entre la baie du Renard et la pointe est de l’île d’Anticosti. Les naufragés, n’ayant plus aucune provision, attaquèrent les plus faibles. L’homme dans le hamac, connu maintenant sous le nom de B. Harrington, mourut d’avoir trop mangé. Ce cas d’anthropophagie fait désormais partie de l’histoire de l’île d’Anticosti.

 

 

 

 

Avant de quitter Fox Bay, les chasseurs ont rapporté plusieurs objets appartenant aux victimes, dont ce rasoir. BAnQ Sept-Îles (P48,S1,SS2,D3,P9). Photo : Simon Boudreau.

 

 

 

Le massacre de l’Anticosti, Fonds Placide Vigneau, Récits de naufrages de 1829 à 1902. BAnQ Sept-Îles (P48,S1,D2.6).

 

 

 

Danielle Saucier, archiviste-coordonatrice – BAnQ Sept-Îles

 

Simon Boudreau, technicien en documentation – BAnQ Sept-Îles

 

 

 

Pour en savoir plus :

 

 

Dupont, Jean-Claude. Légendes de la Côte-Nord : de Tadoussac à Blanc-Sablon. Sainte-Foy, Éditions J.-C. Dupont, 1996, 64 p. Disponible dans BAnQ numérique : http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2406271.

 

Fonds Placide Vigneau. Récits de naufrages. BAnQ Sept-Îles (P48,S1,D2.6).

 

Rapport de l’Archiviste de la province de Québec. 1970, tome 48, p. 88.

 

Rouxel, Pierre. « Chronologie des naufrages sur l’île d’Anticosti », Emmanuel Crespin, dir. Lettres du père Crespel et son naufrage à Anticosti en 1736, Montréal, Imaginaire | Nord, 2009, p. 245-253. Coll. «Jardin de givre ».

Émissions d’humour à la radio : À la semaine prochaine dans l’esprit et la continuité de Chez Miville

 

L’émission hebdomadaire À la semaine prochaine, qui nous propose des sketchs, imitations et chansons parodiques, s’inscrit dans la continuité de Chez Miville, animée par l’inoubliable personnalité radiophonique de Radio-Canada, Miville Couture.

 

Miville Couture, [1965], BAnQ Vieux-Montréal, (P833,S2,D1262). Photographe : Paul Henri Talbot

 

 

La très populaire émission Chez Miville, diffusée tous les matins de la semaine dans l’ensemble du réseau français de Radio-Canada entre 1956 et 1970, a d’ailleurs atteint les plus hautes cotes d’écoute de l’époque à la radio de Radio-Canada. Nous devons au prolifique auteur Albert Brie près de 3000 dialogues humoristiques mettant en scène de nombreux et colorés personnages, joués entre autres par Miville Couture, tels que les lutteurs Leboeuf, Donat Dufoin, Lord Hi Fidelity et Wah-Shing. Les textes de ces sketchs, conservés dans le fonds d’archives d’Albert Brie (P861,S2,SS3,D4), peuvent être consultés à BAnQ Vieux-Montréal.

 

 

 

Chez Miville, « Les deux lutteurs (Québec) », [196-?]. BAnQ Vieux-Montréal (P861,S2,SS3,D4).

 

 

Chez Miville, « Donat Dufoin », [196-?]. BAnQ Vieux-Montréal (P861,S2,SS3,D4).

 

 

Chez Miville, « Lord Hi Fidelity (L’anglais tel qu’il est) », [196-?]. BAnQ Vieux-Montréal (P861,S2,SS3,D4).

 

 

Chez Miville, « Wa[h]-Shing (On veut savoir) », [196-?]. BAnQ Vieux-Montréal (P861,S2,SS3,D4).

 

 

Marthe Léger, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

 

 

En complément :

 

Fonds Rolande Allard-Lacerte (P907)

 

Fonds Lisette Le Royer et Michel Dudragne (P735)

 

http://blogues.banq.qc.ca/instantanes/2015/10/30/albert-brie-1925-2015-scenariste-et-chroniqueur-prolifique/

 

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1096780/miville-couture-animateur-radio-biographie-archives

Les premiers procédés photographiques

 

En 1839, le monde occidental est mûr pour accueillir la photographie. Ce nouveau moyen d’expression de l’individualité permet une certaine démocratisation de l’art du portrait qui est présent depuis l’Antiquité dans les œuvres d’art picturales et graphiques. La photographie offre désormais une solution de rechange moins coûteuse au portrait peint. La représentation de la réalité est aussi plus directe et plus précise. La photographie offre également la possibilité aux familles de conserver des souvenirs tangibles de leurs proches. Toutefois, il faut savoir que ce nouvel art est plutôt onéreux. Il est principalement accessible aux familles les plus aisées. L’invention suscite également l’enthousiasme auprès d’un public d’intellectuels et d’artistes, charmés par les nombreuses possibilités de reproduire la réalité telle qu’elle est.

Quels sont les premiers procédés photographiques? Comment pouvons-nous les distinguer les uns des autres? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles nous allons répondre.

 

Daguerréotype

 

Le daguerréotype est un procédé photographique non reproductible. Il est mis au point en 1839 par le Français Louis Jacques Mandé Daguerre (1787–1851). Mais c’est avant tout à Joseph-Nicéphore Niépce (1765-1833) que nous devons l’invention de la photographie.

Le procédé consiste à capter l’image sur une plaque de cuivre recouverte d’argent. Placée dans une chambre noire, la plaque est sensibilisée à la lumière par des vapeurs d’iode. Par la suite, elle est maintenue dans le noir et développée aux vapeurs de mercure légèrement chauffé. La plaque se couvre alors de zones blanches et mates aux endroits exposés. Ce qui lui donne un aspect positif. Néanmoins, du point de vue de la technique, le daguerréotype est un négatif.

Après la commercialisation de cette invention, le daguerréotype domine le marché des procédés photographiques jusqu’au début des années 1850. Son succès est néanmoins provisoire, car plusieurs critiques sont émises à son sujet, dont la lenteur des prises de vue, l’aspect statique des modèles, le miroitement de la plaque ainsi que la lourdeur et l’aspect encombrant du matériel photographique.

BAnQ Québec possède environ une vingtaine de daguerréotypes dans ses collections. Ce sont des portraits d’hommes et de femmes, dont quelques-uns sont identifiés.

 

 

Coffret des ancêtres de Muriel Hall, 1850. BAnQ Québec (P964,P2 et P3).

 

 

Daguerréotype de Louis-Joseph-Cyprien Fiset – gracieuseté de Mlle Pauline Fiset Québec, vers 1845. BAnQ Québec (P1000,S4,D32,P14).

 

  

Ambrotype

 

Les premiers ambrotypes sont réalisés et présentés par le photographe britannique Frederick Scott Archer (1813–1857) en 1851. Toutefois, le procédé photographique est breveté seulement en 1854 par le photographe américain James Ambrose Cutting (1814–1867).[1]

L’ambrotype est un procédé monochrome positif direct. Il s’agit d’un négatif sur plaque de verre enduit au collodion humide. Il est volontairement sous-exposé à la prise de vue, puis blanchi en le plongeant dans un bain de nitrate d’argent. C’est cette transformation chimique qui rend la plaque photosensible. L’image négative ainsi traitée est alors posée sur un fond noir où l’image apparaît en positif. Après le séchage, un vernis transparent est appliqué. Des rehauts de couleur à l’aide de pigments peuvent également être effectués à l’occasion.

Ce procédé constitue une avancée technologique importante à l’époque, car elle permet de diminuer les temps de pose et de développement. Il est couramment utilisé de 1854 jusqu’au début des années 1880.

BAnQ Québec conserve également une collection de quelques ambrotypes représentant majoritairement des personnages non identifiés. Celui montrant deux hommes photographiés devant les chutes Niagara est sans conteste la plus intéressante du lot.

 

 

 

Deux hommes photographiés devant les chutes Niagara, 19 juillet 1858. BAnQ Québec (P1000,S4,D33,P4).

 

 

Ferrotype

 

Le ferrotype est un procédé photographique monochrome inventé par le Français Adolphe Martin (1824-1896) en 1852. Il s’agit d’une fine plaque de métal qui est recouverte d’un vernis noir et d’une émulsion de collodion qui produit une image positive après avoir été exposée directement à la lumière. La photographie est capturée avec une chambre photographique. Pour achever le processus, la photo est sensibilisée dans une solution de nitrate d’argent. La plaque est ensuite développée dans un bain chimique puis rincée à l’eau dès que l’image fait son apparition. L’image ainsi fixée peut être rehaussée de couleurs avant d’être vernie.

En raison de son accessibilité et de la facilité de son utilisation, de nombreux autres brevets sont déposés en Angleterre et aux États-Unis. C’est d’ailleurs en Amérique que la ferrotypie progresse le plus rapidement, et ce, à partir de la guerre de Sécession jusqu’au début du XXe siècle. Comme il s’agit d’un procédé photographique rapide et bon marché, il est popularisé surtout par les photographes ambulants.

BAnQ Québec possède une collection de ferrotypes à travers différents fonds d’archives privés. Sauf exception, ils représentent principalement des personnages anonymes.

 

 

Famille d’Ada, vers 1875. BAnQ Québec (P1000,S4,D34,P53-1).

 

 

Homme assis, vers 1875. BAnQ Québec (P1000,S4,D34,P18).

 

  

La stéréoscopie

 

La stéréoscopie se fait connaître en 1851 lors de la première Exposition universelle à Londres. Les stéréogrammes deviennent ainsi très populaires de la fin du XIXe siècle jusqu’au début de XXe siècle. L’histoire du stéréoscope commence en 1832, lorsque le physicien anglais Charles Wheatstone (1802-1875) imagine le premier appareil. Il fait breveter son invention en 1838. En 1849, c’est au tour de David Brewster (1781-1868) d’inventer un nouveau stéréoscope à lentilles. À l’origine, l’appareil est conçu pour regarder conjointement deux dessins, l’un avec l’œil droit, l’autre avec l’œil gauche. C’est grâce au développement de l’art photographique que cette technique devient populaire.

Au Québec, le photographe Louis-Prudent Vallée (1837-1905) en fait sa spécialité. Entre 1867 et 1889, il établit sa renommée dans le portrait ainsi que dans le domaine de la vue touristique. Il arpente la ville de Québec, ses alentours ainsi que la région du Saguenay en faisant tirer son laboratoire mobile par des chevaux.

BAnQ Québec conserve plusieurs stéréogrammes dans ses collections, dont ceux de Louis-Prudent Vallée (P1000,S4,D59), de William Notman (P1000,S2,D61) et de plusieurs autres.

 

 

Quartier Vieux-Québec-Basse-Ville – Rue Petit-Champlain, vers 1870. BAnQ Québec (P1000,S4,D59,P22). Photographe : L. P. Vallée, Portrait and Landscape Photographer, Quebec.

 

 

Quartier Vieux-Québec – Place D’Youville – Porte Saint-Jean, vers 1870. BAnQ Québec (P1000,S4,D59,P29). Photographe : L. P. Vallée, Portrait and Landscape Photographer, Quebec.

 

 

[1] Atelier de Restauration et de Conservation des Photographies de la Ville de Paris. (2015). Glossaire visuel des procédés photographiques – Ambrotype. Repéré à https://www.parisphoto.com/fr/glossaire/ambrotype/

 

 

 

Catherine Lavoie, technicienne en documentation – BAnQ Québec

 

Bibliographie:

ROSEMBLUM, Naomi. Une histoire mondiale de la photographie. 2e édition. Paris, Éditions Abbeville, 1996, 696 p.

BRUNET, François et William B. BECKER. L’héritage de Daguerre en Amérique. Paris, Mare & Martin, 2013, 327 p.

Atelier de Restauration et de Conservation des Photographies de la Ville de Paris. « Ferrotype ». Glossaire visuel des procédés photographiques. 2013. https://www.parisphoto.com/fr/glossaire/Ferrotype/, consulté le 14 mai 2018.

Atelier de Restauration et de Conservation des Photographies de la Ville de Paris. « Ambrotype ». Glossaire visuel des procédés photographiques. 2015. https://www.parisphoto.com/fr/glossaire/ambrotype/, consulté le 14 mai 2018.

Atelier de Restauration et de Conservation des Photographies de la Ville de Paris. « Daguerréotype ». Glossaire visuel des procédés photographiques. 2013. https://www.parisphoto.com/fr/glossaire/daguerreotype/, consulté le 14 mai 2018.

KENDRIKS, Klaus B. Travaux publics et Services gouvernementaux Canada. « Care of Encased Photographic Images – Canadian Conservation Institute ». 2007. https://www.canada.ca/en/conservation-institute/services/conservation-preservation-publications/canadian-conservation-institute-notes/care-encased-photographic-images.html, consulté le 14 mai 2018.

[1] Atelier de Restauration et de Conservation des Photographies de la Ville de Paris. (2015). Glossaire visuel des procédés photographiques – Ambrotype. Repéré à https://www.parisphoto.com/fr/glossaire/ambrotype/

Théodore Botrel, l’ambassadeur de la « bonne chanson » française

 

 

Populaire chansonnier et compositeur né en Bretagne (France), Théodore Botrel (1868-1925) vient deux fois en tournée au Québec, en 1903 et en 1922.

 

 

Lionel Groulx et Théodore Botrel devant la maison de ce dernier à Port-Blanc (Bretagne), 10 août 1908. BAnQ Vieux-Montréal (P318,S2,P29). Photographe non identifié.

 

 

 

Théodore Botrel, [vers 1922]. BAnQ Vieux-Montréal (P833,S1,D0125). Photographe non identifié.

 

 

 

Couronnée de succès, la tournée de 1903 permet de recueillir des dons pour ériger, en 1905, un monument à Jacques Cartier sur les fortifications de Saint-Malo (France). Une réplique de cette statue du sculpteur Georges Bareau, représentant Jacques Cartier à la barre de la Grande Hermine, est d’ailleurs située près du fleuve Saint-Laurent dans le parc Jean-Déry de l’arrondissement de Sainte-FoySillery–Cap-Rouge de Québec.

 

Après l’accueil triomphal réservé au barde breton en 1903, la tournée de 1922 connaît un succès plus mitigé. En témoignent les résultats décevants –  « la concurrence [étant] grande et l’argent rare dans les bourses » (1) – de la vente des billets du « concert Botrel » du 28 mars 1922 donné au Monument-National au profit des œuvres de charité de l’Union nationale française (devenue l’Union française).

 

 

Carton d’invitation, mars 1922. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S29).

 

 

 

Afin d’« emplir la salle d’une jeunesse vibrante », Théodore Botrel « propose de faire annonce » de prix réduits de moitié pour « les étudiants qui se présentent […] avec leur béret » ainsi que pour les « enfants au-dessous de 15 ans accompagnant leurs parents ». Le chantre breton affirme que l’application de ces mesures ne « retirera pas un seul spectateur susceptible de payer place entière, croyez-le bien…et somme toute cela augmentera tout de même la recette. »(1)

 

 

Lettre de Théodore Botrel au président de l’Union française, Paul Seurot, [24 mars 1922]. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S29).

 

 

Afin de « couvrir [les] frais […] du concert », l’Union française dont la « bourse n’est pas aussi large que [le] cœur » (2) fait parvenir un chèque de 50$ au chansonnier.

 

 

Lettre du président de l’Union française, Paul Seurot, à Théodore Botrel, 18 avril 1922. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S29).

 

 

 

Lettre de Théodore Botrel au président de l’Union française, Paul Seurot, 19 avril 1922. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S29).

 

 

 

L’influence de Théodore Botrel, passablement oubliée aujourd’hui, a été considérable pendant plusieurs décennies. Les Chansons de Botrel pour l’école et le foyer ont connu plusieurs éditions.

 

 

Chansons de Botrel pour l’école et le foyer, Montréal, Librairie Beauchemin limitée, 1953, cop. 1931. Grande Bibliothèque, collection nationale (227888 CON).

 

 

Nous devons également au chansonnier le titre des albums de La Bonne Chanson de l’abbé Charles-Émile Gadbois, recueils qui puisent, entre autres, dans le répertoire de Théodore Botrel et qui ont largement été diffusés dans tout le Canada français jusqu’aux années 1950.

 

 

Marthe Léger, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

 

Références :

 

  1. Lettre de Théodore Botrel au président de l’Union française, Paul Seurot, [24 mars 1922]. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S29).

 

  1. Lettre du président de l’Union française, Paul Seurot, à Théodore Botrel, 18 avril 1922. BAnQ Vieux-Montréal (P860,S29).

 

 

En complément :

 

Ces deux textes de Jean-François Botrel s’appuient sur des recherches qu’il a effectuées en juin 2006 dans le cadre d’une bourse de BAnQ :

 

http://botrel-jean-francois.com/Theodore_Botrel/Canada_1903.html

 

http://botrel-jean-francois.com/Theodore_Botrel/Canada_1922C.html

 

Hellégouarch, Solenn, De la Bretagne au Québec : le succès de Théodore Botrel (1868-1925), chansonnier breton, mémoire de maîtrise en musique, Université de Montréal, 2009

 

Chansons de Botrel illustrées par Émile Hamonic (cartes postales numérisées). BAnQ Vieux-Montréal (P186,S9,P537; P186,S9,P540 à P186,S9,P546; P186,S9,P558 à P186,S9,P561).

 

https://www.capitale.gouv.qc.ca/commission/zone-medias/parc-jean-dery-du-secteur-cap-rouge-nouveau-lieu-d-accueil-pour-le-monument-jacques-cartier

Des lettres de Victor Hugo à BAnQ Vieux-Montréal

 

 

 

Victor Hugo, gravure, 1906. BAnQ Vieux-Montréal (P783,S2,SS9,SSS4,D1,P4). Artiste : J. Alphonse DeGuire.

 

 

 

En 1976, la Bibliothèque nationale du Québec a fait l’acquisition d’une collection de lettres appartenant à M. Pierre Coulombe (MSS212). Celle-ci contient 52 pièces parmi lesquelles on dénombre plusieurs perles documentaires provenant de la France et du Québec. On y trouve notamment de la correspondance de Victor Hugo, d’Alphonse de Lamartine, de Sir Frederick Haldimand, gouverneur de la province de Québec, et d’Aegidius Fauteux, journaliste et historien québécois.

 

La première lettre de Victor Hugo a été rédigée le 20 novembre 1862 à sa résidence de Hauteville House située sur l’île anglo-normande de Guernesey, dépendance de la Couronne britannique. Les différentes étampes et le texte que l’on trouve sur l’enveloppe nous indiquent que la lettre a passé par Londres avant de se rendre à sa destination finale, au bureau de la rédaction du « Journal universel » l’Illustration, au 60 rue Richelieu à Paris.

 

Voici une transcription approximative de cette lettre (les mots encadrés sont des propositions) :

 

Via London –  France

Monsieur [Ed.] Texier

Rédacteur de l’Illustration

60, rue Richelieu

Paris

 

Hauteville House, 20 nov. 1862

 

Cher monsieur Texier,

J’ai reçu, grâce à vous, sans doute, votre excellent et charmant article sur le [concentré de] nouvelles [6167a]. J’ai une occasion de vous remercier à nouveau, et je la saisis avec empressement. Seriez-vous assez bon pour communiquer au Siècle et à l’Illustration l’épreuve que vous trouverez sous le pli. Il s’agit d’une [grande] question, [la jeune] nouvelle. Je crains fort de sorte que ce que je vous envoie ne puisse être publié en France qu’avec de larges coupures. Il ne s’agit [pourtant] pas de [politique]. [De sorte], vous jugerez, [puis] déciderez, et ce que vous ferez sera bien fait.

 

Votre ami,

Victor Hugo

 

 

Lettre de Victor Hugo, 20 novembre 1862. BAnQ Vieux-Montréal (MSS212).

 

 

 

Cette lettre, probablement inédite, est dans un excellent état de conservation. Elle intéressera les chercheurs spécialisés dans l’étude de Victor Hugo.

 

Une deuxième lettre de Victor Hugo, fort courte, fait également partie de la collection Pierre Coulombe (MSS212). Cependant, elle ne comporte pas de date précise et l’écriture est plus brouillonne que sur la précédente.

 

 

 

Lettre de Victor Hugo, 2 janvier [18-?]. BAnQ Vieux-Montréal (MSS212).

 

H.H. 2 janvier

 

De tout mon cœur, cher monsieur Massenet.

Publiez avec votre musique les deux pièces Oh ! n’insultez

jamais, et S’il est un charmant gazon.

S’il y a profit pour l’éditeur ou pour d’autres sur la [votre],

fixez ma part au chiffre qui vous plaira, et donnez-la aux pauvres.

 

Votre travail m’est précieux et je vous envoie, avec tous mes vœux de succès, mon plus cordial serrement de main.

 

Victor Hugo

 

Enfin, on trouver une superbe gravure de Victor Hugo, attribuée à J. Alphonse DeGuire et datant de 1906, dans la collection Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal (P783) conservée à BAnQ Vieux-Montréal.

 

Vincent Althot, stagiaire  – BAnQ Vieux-Montréal

Sous la supervision de Marie-Pierre Nault, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

 

Pour en connaître davantage sur l’histoire passionnante de ce personnage, voici quelques lectures complémentaires :

 

– LAURENT, Franck. Victor Hugo : Espace et politique jusqu’à l’exil (1823-1852). Rennes – Presses universitaires de Rennes, 2008, 288 p. Disponible en ligne : http://books.openedition.org/pur/29403 (consulté le 14 juin 2018).

 

– ROSA, Annette. Victor Hugo, l’éclat d’un siècle. Paris – Éditions Messidor, 1985, 219 p. Disponible en ligne : http://groupugo.div.jussieu.fr/Groupugo/Textes_et_documents/Eclat_d%27un_si%C3%A8cle.htm (consulté le 14 juin 2018).

 

– DECAUX, Alain. Victor Hugo. Paris – Perrin, 2011, 949 p. Disponible en ligne : http://iris.banq.qc.ca/alswww2.dll/APS_ZONES?fn=ViewNotice&Style=Portal3&q=5828784&Lang=FRE (consulté le 14 juin 2018).




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