École de filles en agriculture, un « Lab-École » des années 1930

 

École moyenne d’Agriculture de Rimouski, section des filles, 1936. BAnQ Rimouski (P60). Photographe : Isidore Blais.

Au lendemain de la crise économique du début des années 1930 et suivant le mouvement du retour à la terre prôné par les plans gouvernementaux provinciaux, l’évêque Mgr Georges Courchesne du diocèse de Rimouski écrit au ministre de l’Agriculture, l’agronome et futur premier ministre Adélard Godbout[1], au sujet d’une idée intéressante. Mgr Courchesne souhaite, via l’École moyenne d’Agriculture de Rimouski, instruire les filles de cultivateurs provenant de toutes les régions du Bas-Saint-Laurent afin de mieux « seconder » leur père ou leur futur époux dans les tâches agricoles.

Bien que l’idée plaise à Godbout, il suggère une alternative valable après en avoir discuté avec son collègue du Secrétariat de la province, Athanase David. Les deux hommes, souhaitant impliquer davantage l’État dans l’instruction publique, proposent plutôt de former les institutrices des écoles de rang pendant deux mois, en juillet et août, sur deux ans, afin qu’elles puissent à leur tour donner cette matière aux garçons et filles de leurs paroisses respectives.

Godbout écrit à Mgr Courchesne : « Je serais heureux que l’École d’Agriculture fût disposée à tenter un essai de cette méthode d’enseignement sur ces bases, car je songe depuis longtemps à encourager, par une meilleure préparation de nos institutrices à la tâche de l’éducation rurale, un retour complet de tous les cœurs à la terre ».

Lettre d’Adélard Godbout à Mgr Georges Courchesne, 30 mars 1935. BAnQ Rimouski (P61).

Les deux ministères offrent chacun une subvention de 1000$ et la Congrégation des Sœurs du Saint-Rosaire assure la direction, le logis et les cours ménagers pour les institutrices à Rimouski.

Les 55 élèves de la cohorte de 1935-36 (45 laïques et 10 religieuses) sont saluées pour leur ardeur et leur dévouement, elles qui n’avaient normalement que ces deux mois pour leurs vacances habituelles avant de commencer une nouvelle année scolaire avec les rigueurs que l’on connait des écoles de rang[2]. Plusieurs paroisses du Québec sont intriguées par cette initiative, les correspondances provenant d’un peu partout vers l’abbé Pierre Saindon, directeur de l’École d’Agriculture, le démontrant. D’autres actions semblables se multiplient ensuite en province, entre autres à Mont-Laurier, Sainte-Martine, Oka et Cap-aux-Meules.

Le programme ambitieux des cours trouvé dans le fonds de l’École moyenne de l’Agriculture de Rimouski (P61) nous dévoile les techniques que les institutrices devaient apprendre, pour ensuite aller les enseigner dans leur école de rang du Bas-Saint-Laurent et d’une partie de la Gaspésie (Amqui, Baie-des-Sables, Cabano, Rivière-au-Renard, Saint-Gabriel). Les cours variés sont donnés par des enseignants et enseignantes de renommée comme Ernest Lepage, un grand botaniste. La matière varie entre l’art ménager et les techniques agricoles modernes (grande culture, zootechnie, chimie des engrais, etc.).

 

Distribution des cours de la section des filles, 1935. BAnQ Rimouski (P61).

Un nouveau gouvernement de l’Union nationale en 1936 et des querelles interministérielles réduisent les subventions dans ce programme à partir de l’été 1937. On demande même aux institutrices de la cohorte de 1937-38 de payer une plus grande part de leurs cours, comme on peut le lire dans un article du journal Le Progrès du Golfe. Ironiquement, dans le même numéro de ce journal, à la première page, un chroniqueur mentionne à quel point les institutrices ont un salaire de famine[3]. La Fédération catholique des institutrices rurales voit d’ailleurs le jour dans la même année afin d’améliorer les conditions de travail de celles-ci.

Journal Le Progrès du Golfe, 21 mai 1937, page 1 : « Pour une rénovation de l’esprit paysan – École de rang » et page 2 : « Cours abrégés pour les Institutrices » : http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2475588?docpos=2

L’École moyenne d’Agriculture de Rimouski, n’étant pas en mesure de payer ce programme par elle-même après la cohorte de 1937-38, dut mettre fin aux cours des institutrices des écoles de rang malgré ces beaux efforts. Près d’une centaine de femmes enseignantes furent formées pendant ces quatre années.

Durant le premier congrès de l’enseignement agricole organisé à Québec par le ministère de l’Agriculture en octobre 1937, l’inspecteur régional des écoles Paul Hubert résume bien la réalité des institutrices dans les écoles de rang et les contraintes de ce projet trop audacieux pour ses moyens :

« Imaginez-vous bien une petite fille qui n’a pas encore 17 ans ; j’en ai vu cet automne. Elle a à diriger quarante élèves jusqu’à la sixième année inclusivement. Imaginez-vous bien, agronomes, techniciens, professeurs d’écoles d’agriculture, le travail qu’elle a à faire pour enseigner, à elle seule, un programme qui doit être enseigné par 6 ou 7 professeurs dans les écoles de ville. Il faut qu’elle voit toute la matière qui est au programme quand, par-dessus le marché, elle enseigne de l’agriculture, ce qu’on ne fait pas dans les villes »[4].

BAnQ Rimouski a acquis, ces deux dernières années, de précieux fonds d’archives relativement à l’histoire de l’enseignement au Québec sur plus de 100 ans, notamment un collectif de fonds du Séminaire de Saint-Germain-de-Rimouski, dont l’École d’Agriculture faisait partie, et le fonds de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame du Saint-Rosaire.

Guillaume Marsan, archiviste-coordonnateur – BAnQ Rimouski et BAnQ Gaspé

En complément :

– DUFOUR, André et Micheline DUMONT, Brève histoire des institutrices au Québec de la Nouvelle-France à nos jours, Boréal, 2004, 219 p.

[1] Adélard Godbout a aussi étudié au Séminaire de Rimouski, son Alma Mater. Il a été finissant en 1913. C’est sous son gouvernement qu’est créée la Loi sur l’instruction obligatoire, en 1943.

[2] Jacques Dorion, Les écoles de rang au Québec, Les Éditions de l’Homme, 1979, 428 p.

[3] Les institutrices religieuses avaient un salaire encore plus bas, selon les correspondances des missions d’enseignement contenues dans le fonds de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame du Saint-Rosaire (P1001).

[4] Ministère de l’Agriculture de la province de Québec, Rapport du premier congrès de l’enseignement agricole, tenu à Québec, les 18, 19 et 20 octobre 1937, p. 239.