Voyage au cœur des greffes de notaires (1e partie)

 

Mon œil curieux et pointu d’archiviste sait capter des trésors à peu près partout, même lors d’une tâche un peu répétitive… comme celle de préparer des greffes de notaires en vue de leur numérisation.

Je ne vous le cache pas, la tâche a ses rituels et ses longueurs: vérifier que chaque acte soit à sa place, faire des lots de 100 actes par chemise, remplir des fiches pour les actes manquants, se casser la tête pour identifier des documents épars et rassembler ces documents afférents égarés (plans, croquis, notes manuscrites) à leur acte d’appartenance, etc. Les minutes, les heures et les jours s’égrainent ainsi pour devenir des semaines consacrées à cette [ô combien] grande mission : rendre disponible sur le portail de BAnQ une quantité époustouflante de documents. Je ne suis qu’un maillon dans tout ce processus : plusieurs personnes extraordinaires et passionnées sont sollicitées afin que le résultat soit disponible en ligne pour le bénéfice de tous les chercheurs.

Cependant, une boîte d’archives a le même attrait pour moi qu’une boîte de céréales avec une bébelle cachée à l’intérieur : il y a toujours place à la découverte d’un trésor potentiel. Des trouvailles, j’en ai faites plus d’une au printemps dernier lorsque j’ai préparé quatre greffes de notaires pour la numérisation. Depuis, j’ai des histoires captivantes à raconter. Voici donc la première partie d’un billet de blogue en deux actes.

 

Les contrats d’apprentis : réels apprentissages ou servitudes dissimulées?

Voici une question qui s’est rapidement imposée à mon esprit lorsque j’ai pris connaissance des contrats d’apprentis dispersés dans les greffes des notaires George Hope Napier (CN501,S21) et François-Xavier Bureau (CN501,S6).

D’un côté, il y a les contrats d’apprentis qui paraissent réguliers : un maître prend en charge une jeune personne pour lui apprendre un métier, comme celui de forgeron, de tailleur, de sellier, de menuisier-charpentier, de médecin-chirurgien ou de fabriquant de carrioles. Ces contrats déterminent le nombre d’heures d’apprentissage et de travail exigées par semaine, les conditions de vie des apprentis (notamment où ils seront logés et comment ils seront entretenus), la paie de fin de contrat, le lien d’autorité, etc. De plus, ces contrats délimitent clairement les frontières à ne pas franchir, surtout en matière de mœurs. Ainsi, Michael Hugues, 16 ans, apprenti serviteur de Shubael Pierce de Shipton, voit ces termes être inscrits à son contrat : « He shall not play cards, dices, tables or any other unlawfully games »[1] (acte n° 38 du notaire Bureau, 23 août 1832).

 

 

Extrait du contrat d’apprenti médecin et chirurgien d’Henry Thomas Tate, 17 ans, auprès de William Hollingworth Fowler, acte n° 283, 27 octobre 1855. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. George Hope Napier, CN501,S21).

 

 

De l’autre côté, il y a tout un pan de contrats qui concernent le travail de jeunes enfants dont le statut d’apprenti s’apparente à de la servitude. C’est le cas de Mary Etty Venton, 5 ans, aide femme de chambre auprès de Samuel McCullough de Windsor (acte n° 433 du notaire Bureau, 8 septembre 1835); ou celui d’Elizabeth Leech, 8 ans, servante auprès de Dudley Spaffon (acte sans numéro du notaire Bureau, 23 octobre 1841); ou encore celui de Thomas Gonlett, 10 ans, apprenti fermier auprès de William Williamson Fitch qui s’engage à lui révéler « the art and mystery of farming »[2] jusqu’à ses 21 ans (n° 257 du notaire Napier, 1er octobre 1855). Ces jeunes enfants sont placés par leurs parents. Quelques recherches rapides dans les recensements canadiens dévoilent malheureusement la réalité «cul-de-sac» des familles pauvres et nombreuses.

 

 

Extrait du contrat d’aide femme de chambre de Mary Etty Venton auprès de Samuel McCullough, acte n° 433, 8 septembre 1835. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. François-Xavier Bureau, CN501,S6).

 

 

Mary Etty Venton, 5 ans, est placée par sa mère, alors veuve, auprès de Samuel McCullough, un fermier de Windsor, comme apprentie aide femme de chambre jusqu’à sa majorité, soit ses 21 ans. En contrepartie du travail effectué, le maître s’engage à lui donner ce qui est nécessaire pour vivre, à la traiter avec humanité et à l’éduquer jusqu’à ce qu’elle sache lire et écrire. Au terme du contrat, qui doit survenir 16 ans plus tard, le maître s’engage à lui donner un lit et la literie ainsi que six moutons et une vache. Finalement, le contrat sera résilié d’un commun accord un mois et demi plus tard, à la suite du remariage de la mère de la petite : le noyau familial étant ainsi recréé, Mary Etty Venton retourne vivre avec sa mère et son beau-père.

 

 

 

 Des contrats d’engagés pour explorer de lointaines contrées

Certains contrats d’engagés pourraient être le point de départ de magnifiques aventures à porter au grand écran. Toutefois, lorsqu’on y pense bien, la réalité a probablement tôt fait de rattraper ces aventuriers. La suite de leurs péripéties demeure souvent inconnue.

Le notaire Charles Anderson Richardson (CN501,S23) débute sa carrière à Québec en 1826. Son greffe contient des contrats d’engagés embauchés en 1828 et en 1829 par la Compagnie des Postes du Roi pour se rendre à « Rivière Sagney », à Tadoussac, et pour ouvrir des postes commerciaux aussi loin que Baie des Esquimaux et Côte de Labrador[3]. Ces engagés partent à l’aventure dans des canoës, affrontent maints périls et subissent les aléas de Mère Nature. Ils occupent diverses fonctions : chasseurs, pêcheurs, porteurs et tonneliers, mais aussi employés de bureau et commis. Les contrats, dont la durée varie entre le temps d’une saison de pêche jusqu’à trois ans, mentionnent notamment que les engagés ne peuvent ni déserter, ni faire de « traite particulière avec les Sauvages[,] ni recevoir des présents ou effets d’eux » sous peine d’être congédiés.

 

 

 

Extrait de l’acte d’engagement de Michel Parent de St-Vallier comme chasseur, pêcheur et voyageur auprès de la Compagnie des Postes du Roi à Québec, pour se rendre à Rivière Sagney, acte n°102, 6 avril 1828. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. Charles Anderson Richardson, CN501,S23).

 

 

En 1844, le notaire Richardson s’installe à Stanstead. Son greffe contient des contrats d’engagés embauchés en 1850 par des hommes d’affaires souhaitant participer à la ruée vers l’or en Californie. Ainsi, le 23 janvier 1850, le commerçant Wright Chamberlin junior engage Edward Hartwell pour une durée de deux ans. Ce dernier doit se rendre à San Francisco à titre de chercheur d’or, mais aussi comme menuisier-charpentier dans des mines d’or. En considération de ses services, Chamberlin s’engage à payer les dépenses du voyage de Hartwell et lui promet la moitié des gains obtenus comme chercheur d’or et la moitié des gains obtenus comme menuisier-charpentier (acte n° 4474). Le mot se passe : une entente semblable survient six jours plus tard entre James McShane et deux commerçants de Stanstead, Albert Knight et Charles Alexander Kilborn (acte n° 4482). Le contrat, d’une durée de deux ans, stipule que McShane peut revenir au pays avant terme s’il a 5 000 $ en poche. Entre 1848 et 1856, la ruée vers l’or attire 300 000 aventuriers en Californie.

 

 

 

Extrait de l’acte d’engagement d’Edward Hartwell comme chercheur d’or en Californie, acte n° 4474, 23 janvier 1850. BAnQ Sherbrooke (Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Saint-François. Greffes de notaires. Charles Anderson Richardson, CN501,S23).

 

 

 

 

La 2e partie de ce texte est disponible ici.

 

Julie Roy, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Sherbrooke

[1] Traduction libre : il ne doit pas jouer aux cartes, aux dés, aux tables ou à tout autre jeu illégal.

[2] Traduction libre : l’art et le mystère de l’agriculture.

[3] Actes nos 99 à 105, 107, 118, 119, 135, 140, 186 à 191, 193 et 194.