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Les registres de l’État civil : le cas de la grippe espagnole de 1918

31 juillet 2019 par Instantanés | Domaine(s) : Diffusion et mise en valeur

 

Occupés à bâtir leur propre histoire, peu de gens réalisent à quel point certaines de leurs décisions auront un impact tant historique qu’archivistique. C’est le cas en Nouvelle-France, avec la volonté du gouvernement de répertorier tous les sujets du Roi. C’est ainsi que les prêtres catholiques de chaque paroisse, suivis quelques années plus tard par plusieurs autres confessions, commencent à enregistrer les naissances (baptêmes), les mariages et les décès (sépultures) dans de grands cahiers reliés. Ceux-ci, désormais connus sous le nom de registres de l’état civil, existent en deux copies; l’une pour la paroisse et l’autre qui est déposée annuellement au tribunal qui dessert l’endroit.

 

Registre de l’état civil de Saint-David-de-l’Aube-Rivière, 1918. BAnQ Québec. (CE301, S105)

 

Après un délai de conservation de 100 ans, le Directeur de l’État civil verse les registres aux Archives nationales du Québec qui en assurent le traitement, la conservation et la diffusion. Les documents sont numérisés et disponibles dans la Collection numérique.

 

Registre de l’état civil de la compagnie du cimetière Saint-Charles, 1918. BAnQ Québec. (CE301, S149). Photo : Karen Bilodeau.

 

Les registres de l’état civil du Québec sont une mine d’or pour les chercheurs, surtout en ce qui concerne les recherches généalogiques. Mais une analyse plus approfondie de ces documents nous dévoile également des faits historiques fascinants. L’année 1918 est un exemple frappant avec l’arrivée de la grippe espagnole qui augmente de façon alarmante le nombre de décès répertoriés pendant les mois d’octobre et de novembre.

La pandémie de grippe espagnole est survenue à la fin de la Première Guerre mondiale entre 1918 et 1920. Ce désastre sanitaire aurait atteint plus de la moitié de la population mondiale, qui était environ de 1,83 milliard de personnes à l’époque, et causé de vingt à cent millions décès. Malgré son nom, la souche probable du virus proviendrait de la Chine. La diffusion s’est effectuée en trois vagues consécutives, dont seulement deux ont été recensées au Québec. La première, à l’automne 1918, et la deuxième, à l’hiver 1920. Les militaires qui revenaient de la guerre furent probablement la cause de l’arrivée de la grippe en territoire canadien.

La grippe espagnole a tué de nombreuses personnes en très peu de temps. Parfois, il suffit de quelques heures pour qu’un jeune homme en pleine santé succombe à la maladie. Après une courte période d’incubation, les symptômes s’apparentent à ceux que l’on connaît de la grippe : maux de tête, douleurs musculaires, fièvre et toux.

Par contre, la spécificité de ce virus fait en sorte qu’il cible de façon plus insidieuse les poumons de certains individus. Les malades deviennent alors plus vulnérables à des virus ou à des bactéries opportunistes qui causent des problèmes respiratoires variés, tels que la pneumonie et la bronchite.[1] Le résultat est souvent fatal, car le système immunitaire du malade réagit en emplissant d’eau les poumons.

« Le visage et le corps du malade prennent une teinte bleutée ou noire, symptômes accompagnés d’une toux avec des expectorations de sang ainsi que de saignements nasaux. Ces expressions pathologiques étaient causées par le manque d’oxygène dans le sang du patient. Le décès suivait habituellement cette série d’événements par la production excessive d’eau dans les poumons et pouvait survenir en seulement quelques heures ». [2]

À Québec, le virus cause environ 500 morts. Au plus fort de la crise, du 14 au 20 octobre, la grippe fait quotidiennement environ 40 victimes. La tranche de population la plus atteinte est celle comprise entre 20 et 35 ans[3]. Malheureusement, ce sont également les quartiers populaires qui sont le plus atteints. Dans la capitale québécoise, 80 % des victimes vivent dans les quartiers les plus pauvres de Saint-Sauveur et de Saint-Malo, là où les mauvaises conditions d’hygiène favorisent la propagation de la maladie[4].

Le 25 septembre 1918, la ville de Québec recense son premier cas de grippe :

L’influenza espagnole, qui exerce ses ravages depuis plusieurs jours dans la région de Québec, a fait son apparition hier dans la population de notre ville. Le premier cas signalé aux autorités a éclaté à l’Hôtel-Dieu, et la victime, un jeune homme, a succombé hier soir. On rapporte que la religieuse qui l’a soigné a été atteinte de la maladie et est en danger. Quatre autres cas ont éclaté dans les familles du quartier Belvédère. (Le Devoir, 26 septembre 1918, p. 3).

Pendant les jours qui suivent, l’épidémie de grippe devient plus intense et touche plusieurs villes de la province. Le manège militaire de Québec est mis en quarantaine à partir du 2 octobre. Le 7 octobre, les autorités de la ville instaurent finalement des mesures de quarantaine plus drastiques surnommées la « dictature hygiénique » (Le Devoir, 10 octobre 1918, p. 3)

 

Façade du Manège militaire, vers 1900. BAnQ Québec (P560,S1,P140). Photographe non identifié.

 

« Les autorités ont décidé de fermer toutes les écoles, de diminuer autant que possible les services religieux dans les églises, de fermer les lieux d’amusement et d’interdire les assemblées publiques, afin de se prémunir contre les atteintes de la grippe. » (Le Devoir, 7 octobre 1918 p. 3)

« Comme résultat de la conférence que le maire Lavigueur et les membres du conseil de ville ont eu, ce matin à l’hôtel de ville avec les médecins les plus importants, des suggestions qui seront mises en pratique ont été faites pour enrayer la marche de l’épidémie de grippe qui sévit depuis quelques jours dans nos familles. […] 1- Fermeture de tous les collèges et couvents, écoles, externats dans les limites de la ville; 2- La fermeture des théâtres, des lieux d’amusements, des endroits de rassemblement, de prohiber les réunions de toutes sortes. » (Le Soleil, 7 octobre 1918, p. 12)

Les rues des grandes villes sont désertiques. Des rubans sont accrochés aux portes des foyers infectés et il n’est pas rare de constater le décès d’une famille entière. Dès la mi-octobre, sous l’ordre de l’archevêque, les cloches des églises ne retentissent plus pour souligner les décès, et ce afin d’épargner le moral de la population.

Les registres de l’état civil témoignent de ce drame qui touche toute la province de Québec. Dans chaque paroisse, le nombre de sépultures atteint un nombre record lors du mois d’octobre. Par exemple, au cimetière Saint-Charles, on dénombre 102 décès en octobre 1917 et 492 pour le même mois l’année suivante. Il s’agit d’une augmentation de 382%!

 

Registre de l’état civil de la compagnie du cimetière Saint-Charles, 1918. BAnQ Québec. (CE301, S149)

 

L’analyse des registres de l’état civil nous permet également de constater que Baie-Saint-Paul a  été particulièrement touchée par l’épidémie de la grippe espagnole. On dénombre 72 décès au courant du mois d’octobre, ce qui représente 44% des sépultures de cette paroisse pour l’année 1918. Si l’on compare à l’année 1917, seulement 8 personnes décèdent au mois d’octobre pour un total de 112 décès pour toute l’année.

 

 

 

Registre de l’état civil de Saint-Pierre et Saint-Paul (Baie-Saint-Paul), 1918. BAnQ Québec. (CE304, S1)

 

Pour chaque paroisse, les registres  témoignent d’événements marquants qui ont façonné l’histoire du Québec. On retrouve plusieurs informations inestimables dans les registres, telles que le haut taux de mortalité infantile au début du 20e siècle, l’âge moyen des décès qui augmente au fil du temps et le nombre d’habitants qui ont la capacité de signer. Il s’agit donc là d’un outil unique dont la consultation nous permet de mieux cerner et de comprendre davantage la réalité des gens qui ont vécu à une autre époque.

 

Registre de l’état civil de Saint-Étienne-de-la-Malbaie, 1918. BAnQ Québec. (CE304, S3)

 

 

Catherine Lavoie, technicienne en documentation – BAnQ Québec

Karen Bilodeau, technicienne en documentation – BAnQ Québec

 

[1] DUBOIS, Francis. « La grippe espagnole au Québec, 1918-1920. Essai en géographie de la santé », Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, Montréal, 2007, p. 11.
[2] DUBOIS, Francis. « La grippe espagnole au Québec, 1918-1920. Essai en géographie de la santé », Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, Montréal, 2007, p. 11.
[3] DUBOIS, Francis. « La grippe espagnole au Québec, 1918-1920. Essai en géographie de la santé », Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, Montréal, 2007, p. 132.
[4] LEMOINE, Réjean. « La grippe espagnole de 1918 à Québec », Cap-Aux-Diamants, volume 1, no 1, printemps 1985, p. 39.

3 commentaires pour “Les registres de l’État civil : le cas de la grippe espagnole de 1918”

  1. Très intéressant. Merci pour cette belle recherche.

  2. Merci beaucoup pour cet article enrichissant, ça va m’être très utile.

  3. Existe-t’il une liste pour les décès de la grippe espagnole?

    Alphonse Charland et Alvine Jacques sont décédés les 20 et 21 octobre 1918 à Saint-Basile et ils étaient âgés de 26 et 27 ans.

    Je pense qu’ils sont décédés de cette grippe???

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