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Quand un cadavre provoque une chicane

19 juin 2019 par Instantanés | Domaine(s) : Diffusion et mise en valeur

 

Nous sommes au début du mois d’octobre 1846, soit dans les premières années d’existence de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.  En l’absence de routes, plusieurs bateaux jettent l’ancre dans la Baie des Ha! Ha! C’est notamment le cas de l’Argyle of London. Malheureusement, il transporte en son bord un jeune matelot de dix-huit ans qui est gravement malade. Il s’agit de Joseph Davit.

 

Celui-ci est rapidement transporté dans la maison du patriarche Alexis Simard, qui sert également de chapelle aux pionniers de la colonie de Grande-Baie.  Entouré de soins, il meurt malgré tout le 15 octobre 1846.  Cependant, avant de passer de vie à trépas, le pauvre garçon demande à être baptisé dans la foi catholique.  Il  reçoit donc le sacrement du baptême après avoir répondu de manière « édifiante » aux questions qui lui sont posées.  Il prend d’ailleurs le nom d’Alexis Joseph Davit, en signe de reconnaissance envers son bienfaiteur, Alexis Simard.

 

Plan de Grande-Baie des Ha! Ha! dessiné par l’arpenteur Jean-Baptiste Duberger fils où l’on peut voir à droite précisément l’emplacement de la terre d’Alexis Simard Père, 1845. BAnQ Saguenay (02C, P666,S15,SS2,SSS9,D1).



 

Aussitôt après sa mort, des dispositions sont prises pour l’enterrer dans le cimetière catholique.  Toutefois, le capitaine de l’Argyle of London et Robert Blair, l’agent de William Price dans la région, ne l’entendent pas ainsi.  Puisque le jeune homme est de confession protestante, ils décident de l’enterrer ailleurs. Le Père Honorat s’y oppose vivement. Il leur fait alors porter une lettre où il leur interdit d’emporter la dépouille.  Des matelots se présentent tout de même chez Alexis Simard. Ils ont obtenu l’ordre d’emporter le corps coûte que coûte. La présence du père Honorat et de plusieurs autres personnes n’y change rien.

 

William Price 1er, 1789-1867. BAnQ Saguenay (02C,P666,S12, SS1, P1). Photo non datée. Photographe inconnu.

 

Jean-Baptiste Honorat, père oblat de Marie-Immaculée, 1799-1862. BAnQ Québec. Photo non datée. Photographe inconnu.

 

On s’en doute, l’indignation est à son comble. Le Père Honorat déplore amèrement l’absence d’une autorité civile ou judiciaire au Saguenay à qui il aurait pu s’en remettre pour s’occuper de cette situation.  Comme il ne peut y avoir d’acte de sépulture et pour que ce geste ne tombe pas dans l’oubli, le Père Honorat et le prêtre Gagnon, curé de Chicoutimi, consignent leurs témoignages sur la conversion du jeune homme, son décès et les circonstances de l’enlèvement du corps dans les registres d’état civil de Grande-Baie. On ignore encore aujourd’hui où le corps a été enterré.

 

 

 

Registre des actes d’état civil, Saint-Alexis-de-Bagot, District judiciaire de Chicoutimi, octobre 1846. Collection numérique de BAnQ (02C,CE201,S1,1842-1881,0143)

 

 Transcription des deux actes relatant les faits

 

« Nous soussignés déclarons que le nommé Joseph Davit Écossais de nation, matelot à bord du bâtiment Argyle of London, âgé de dix-huit ans, pendant la maladie qu’il a souffert dans la maison de Monsieur Alexis Simard père à la Grande-Baie et à laquelle il a succombé, a demandé très distinctement, à plusieurs reprises et en notre présence l’assistance du prêtre catholique auquel aussi en notre présence, il a demandé le baptême et a répondu de la manière la plus édifiante aux questions qui lui ont été faites sous l’administration des sacrements.  Il a reçu à son baptême, qui lui a été administré sous condition, les noms de Alexis Joseph. Grande-Baie le seize octobre mil-huit-cent-quarante-six »

« Le quinze octobre mil-huit-cent-quarante-six le susnommé Joseph Alexis Davit est décédé dans la maison de monsieur Alexis Simard Père au village de la Grande-Baie. Tandis que nous nous disposions à l’inhumer dans le cimetière de cette mission, le capitaine de son bâtiment, ensemble avec l’agent de Monsieur Price à la Grande-Baie, ont pris sur eux d’enlever le corps du défunt et de l’ensevelir ailleurs.  Tous pensent que le défunt appartenait probablement à leur secte; et cela malgré notre défense en propre à eux intimés, par une lettre à l’agent susdit dès que nous fûmes informés de leur dessein;  et de vive voix en présence de plusieurs témoins quand ils vinrent à la maison de Monsieur Simard pour enlever le corps. Il est bon de dire qu’il n’y a dans le Saguenay d’autres ministres de culte que les prêtres catholiques et qu’il n’y réside encore personne revêtu d’une autorité quelconque civile ou judiciaire.  B. Honorat. P.O.M. »

 

Myriam Gilbert, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Saguenay

5 commentaires pour “Quand un cadavre provoque une chicane”

  1. Histoire très intéressante. Merci Myriam de nous la faire connaître.

  2. Bravo Myriam pour la relation de cette histoire. Je la connaissais racontée par des gens de Grande-Baie mais ta version s’appuie sur des faits écrits.

  3. Très intéressant récit. C’est un plisir de vous lire

  4. Très intéressant récit. C’est un plaisir de vous lire

  5. Merci pour le récit, je note donc que les Price et les Simard sont de très vieille souche dans la région de Grande Baie. Très intéressant.

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