Les dangers de la lecture

 

Le 20 février 1902, le coroner Charles Alphonse Dubé rencontre plusieurs témoins à Notre-Dame-du-Rosaire dans le district de Pontiac. Il veut ainsi déterminer la cause du décès de Mme Évelina d’Aragon, trouvée morte dans son lit. Après enquête, il conclut que cette dernière s’est suicidée en prenant une dose de strychnine « dans un moment d’aliénation mentale ».

 

 

Enquête tenue à Notre-Dame-du-Rosaire le 20 février 1902 sur le cadavre d’Évelina D’Aragon, épouse d’Alfred St-Louis. BAnQ Gatineau (TP9,S30,SS26, No 2).

 

 

Dans sa déclaration aux jurés, le Dr Dubé, qui connaissait bien Mme D’Aragon, déclare qu’elle a laissé à son mari, Alfred-Saint-Louis, une note qui disait : « Libre Alfred. Ton goût pour la bouteille, ta première compagne, te satisfera. Évelina. » Bien que ces mots laissent supposer que Mme D’Aragon, alors enceinte, s’est suicidée à cause des penchants alcooliques de son mari, le Dr Dubé croit que la raison est tout autre.

 

Dans le but de démontrer que Mme D’Aragon n’était pas en pleine possession de ses facultés mentales au moment de sa mort, il déclare qu’elle souffrait d’idées exaltées et romantiques qu’elle avait certainement acquises en lisant beaucoup de romans. Le Dr Dubé affirme que : « Or il n’y a rien au monde pour fausser le jugement, et exalter l’imagination comme la lecture de ces romans ou tout tend à [exciter] l’intelligence et la porter à une fausse interprétation des choses ordinaire (sic) de la vie ».

 

 

 

 

 

 

 

 

Déclaration du Dr C. A. Dubé, Coroner, 1902. BAnQ Gatineau (TP9,S30,SS26, No 2).

 

 

Le Dr Dubé n’était peut-être pas un grand amateur des états d’âme de Madame Bovary.

 

Comme nous le montre ce cas précis, les enquêtes de coroner sont des documents d’une grande richesse pour les chercheurs. D’une part, elles nous permettent de découvrir les histoires tragiques qui ont marqué nos communautés. D’autre part, elles peuvent nous aider à mieux comprendre la situation des femmes à une époque donnée, à déterminer la qualité des soins qui étaient offerts par le passé aux personnes atteintes de troubles mentaux ou, encore, à découvrir ce que les gens pensaient des nouveaux genres littéraires.

 

Jacinthe Duval, archiviste-coordonnatrice – BAnQ Gatineau