Portail BAnQ Nétiquette
Instantané, le blogue des archivistes.

Risques industriels à la fin du XIXe siècle : l’incendie de MacDonald Tobacco

25 octobre 2017 par Instantanés | Domaine(s) : Diffusion et mise en valeur

 

À Montréal, le matin du 25 avril 1895, les trois sœurs Thibodeau quittent le logement familial de la rue Plessis, comme à l’ordinaire. Hermina (29 ans), Alphonsine (27 ans) et Maria (23 ans) n’ont qu’à longer la rue Ontario avant d’apercevoir la grande horloge de la manufacture MacDonald Tobacco qui annonce le début de leur quart de travail. Pour environ 5,00 $ par semaine, elles « écotonnent » le tabac séché dans l’usine de William C. MacDonald, l’un des hommes les plus riches du Canada. Tout comme les Thibodeau, quelque 800 ouvriers – des Canadiens français du quartier Sainte-Marie pour la plupart – sont à l’œuvre quotidiennement pour préparer des cigares et du tabac à pipe et à chiquer.

 

Portrait d’Hermina et d’Alphonsine Thibodeau, vers 1894. BAnQ Vieux-Montréal (TP11,S2,SS2,SSS42, cause no 1557 de l’année 1895). Photographe: J.A. Couture.

Portrait d’Hermina et d’Alphonsine Thibodeau, vers 1894. BAnQ Vieux-Montréal (TP11,S2,SS2,SSS42, cause no 1557 de l’année 1895). Photographe: J.A. Couture.

 

Or, ce jour-là, le travail est abruptement interrompu par une épaisse fumée noire qui sème la panique dans la manufacture : un incendie s’est déclaré. Au quatrième et dernier étage, là où se trouvent les sœurs Thibodeau, l’évacuation s’annonce difficile. Alors que les secours tardent et que l’air devient irrespirable, Alphonsine entreprend de briser l’une des fenêtres grillagées. À ses côtés, Maria observe : « je ne sais pas ce qui lui a donné la force à elle. Avec une boîte elle a défoncé chaque côté du grillage ».

 

Le soulagement est de courte durée. Vraisemblablement poussée par la foule derrière elle, Alphonsine chute par la fenêtre et décède sur le coup. Trois autres employés connaissent le même triste sort et beaucoup d’autres sont gravement blessés.

 

« Incendie de la manufacture de tabac McDonald », René Sangard, dans Le Monde illustré vol. 12, no 574 (4 mai 1895), p. 5.

 

« Incendie de la manufacture de tabac McDonald », René Sangard, dans Le Monde illustré vol. 12, no 574 (4 mai 1895), p. 5.

 

Ces évènements tragiques mènent notamment à quatre enquêtes réalisées par le coroner Edward McMahon. Au terme de ses rapports, celui-ci conclut que le propriétaire de la manufacture est à blâmer « pour n’avoir pas exercé un personnel suffisant et compétent à manier les appareils d’extinction ». À la suite de ce verdict, Désiré Thibodeau et Esther Desrochers, les parents d’Alphonsine, intentent une poursuite civile à la Cour supérieure de Montréal contre William C. MacDonald, qu’ils tiennent pour responsable de la mort de leur fille.

 

Plaque apposée sur l’extincteur de la manufacture MacDonald Tobacco, 1887. BAnQ Vieux-Montréal (TP11,S2,SS2, SSS42, cause no 1557 de l’année 1895).

Plaque apposée sur l’extincteur de la manufacture MacDonald Tobacco, 1887. BAnQ Vieux-Montréal (TP11,S2,SS2, SSS42, cause no 1557 de l’année 1895).

 

Au cours du procès, de nombreuses personnes sont appelées à témoigner, dont Hermina et Maria Thibodeau ainsi que plusieurs autres employés qui s’expriment sur l’incendie et sur leurs conditions de travail. Des personnalités ayant marqué l’histoire montréalaise défilent également : Zéphirin Benoît, le chef de la Brigade du feu de Montréal, ou encore Alexander Cowper Hutchison, l’un des architectes de l’hôtel de ville qui a aussi conçu la manufacture.

 

D’ailleurs, des pièces à conviction variées et étonnantes s’ajoutent au dossier de la cause no 1557 comme, entre autres, les plans de l’usine, les instructions apposées à l’extincteur et les portraits photographiques d’Hermina et d’Alphonsine Thibodeau.

 

Déposition d’Hermina Thibodeau au sujet de son père malade et de sa sœur Alphonsine, 12 janvier 1897. BAnQ Vieux-Montréal (TP11, S2, SS2, SSS42, cause no 1557 de l’année 1895).

Déposition d’Hermina Thibodeau au sujet de son père malade et de sa sœur Alphonsine, 12 janvier 1897. BAnQ Vieux-Montréal (TP11, S2, SS2, SSS42, cause no 1557 de l’année 1895).

 

Au bout du compte, le 15 avril 1897, William C. MacDonald est trouvé civilement responsable de la mort d’Alphonsine. Concrètement, le jugement rendu lui impose de verser 1 999 $ à la famille Thibodeau. L’homme d’affaires tente de faire appel, mais sa demande est rejetée.

 

C’est à partir de ces sources primaires que le récit d’Alphonsine Thibodeau peut être reconstitué, lequel offre des détails fort éclairants pour les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire des travailleurs canadiens-français, à l’histoire de la santé et de la sécurité au travail ou encore à l’histoire judiciaire au Québec à la fin du XIXe siècle.

 

 

Marie-France Leclerc, agente de bureau – BAnQ Vieux-Montréal

Frédéric Giuliano, archiviste-coordonnateur – BAnQ Vieux-Montréal

 

 

Pour en savoir plus :

 

Cour des sessions générales de la paix du district de Montréal, enquêtes du coroner :

 

TL32,S26,SS1 (contenant 1992-07-005/20)

Alphonsine Thibodeau, dossier no 92

Ida Fortin, dossier no 93

Séraphine Cinette, dossier no 94

Delphis Chaput, dossier no 95

 

Cour supérieure au greffe de Montréal, matières civiles en général :

 

TP11,S2,SS2,SSS42 (contenant 1987-05-007/256)

Thibaudeau vs MacDonald, dossier no 1557

 

TP11,S2,SS2,SSS1 (contenant 1987-05-007/2708)

Marie B. Gélinas vs MacDonald, dossier no 417

Gravement blessée dans l’incendie, la jeune femme obtient 1 800 $.

 

MacDonald Tobacco et William C. MacDonald:

MacDonald Tobacco, Écomusée du fier monde.

La manufacture Macdonald Tobacco, Centre d’histoire de Montréal.

Usine Macdonald Tobacco, Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

MacDonald, sir William Christopher, Dictionnaire biographique du Canada.

3 commentaires pour “Risques industriels à la fin du XIXe siècle : l’incendie de MacDonald Tobacco”

  1. Très intéressant, merci!

  2. Beau texte très intéressant mais très triste à la fois. C’est à cause d’événements comme celui-ci que la sécurité au travail est devenue plus importante. Merci de nous faire connaître l’histoire de ses pauvres gens.

  3. Un triste événement bien raconté. Impressionnant travail de reconstitution des faits. Merci !

Laissez un commentaire




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec