Portail BAnQ Nétiquette
Instantané, le blogue des archivistes.

Il y a 100 ans, Michel Brunet, un médecin pratiquant des avortements à Québec, était condamné à 5 ans de pénitencier

30 août 2017 par Instantanés | Domaine(s) : Diffusion et mise en valeur

Au printemps 1916, Alice Vachon, une jeune institutrice célibataire de 20 ans de Saint-Elzéar en Beauce tombe enceinte. Pas question d’épouser le père : les parents de l’institutrice s’y opposent. Mieux vaut aussi garder le secret, même auprès de sa famille. Les prises de sang de dragon (sanguinaire du Canada), une plante réputée abortive, ne changent rien. Sa mère lui en avait pourtant fait prendre l’année d’avant pour faire « revenir ses règles ». Elle décide alors de se rendre à Québec à la fin des classes et de chercher un médecin pouvant régler son problème. Selon ses dires, elle n’est alors pas certaine d’être enceinte même si elle a eu des relations avec son ami. Le médecin lui confirme son état et se charge de la traiter pour 25 $. C’est énorme, étant donné qu’elle ne gagne environ que 150 $ par année. En quatre séances, il lui fait différents traitements.  Il aurait même eu une relation avec elle… afin de favoriser la réussite du traitement dit-il. Il lui donne également une image pieuse, l’incite à prier le Bon Dieu et l’informe « qu’il y avait seulement que les Franciscains qui pardonnaient ce péché-là ».

 

Né à Montréal le 20 novembre 1862, fils d’un commerçant, Michel Brunet est tour à tour présenté comme commis de chemin de fer, manufacturier et herboriste. Il s’installe à Québec vers 1890. Il est reçu médecin en 1897 et pratique ensuite dans le quartier Saint-Roch, au 25, rue Saint-Joseph.

 

Rue Saint-Joseph dans le quartier Saint-Roch à Québec, vers 1910. BAnQ Québec, P547,S1,SS1,SSS1,D1,P3624. Photographe non identifié.

Rue Saint-Joseph dans le quartier Saint-Roch à Québec, vers 1910. BAnQ Québec, P547,S1,SS1,SSS1,D1,P3624. Photographe non identifié.

 

Toutefois, jusqu’à l’incendie de sa manufacture en janvier 1917, sa principale occupation est le commerce et l’industrie. Il devient aussi un propriétaire immobilier important. En 1901, ses revenus annuels atteignent la somme impressionnante de 3 000 $.

 

En 1916, Brunet pratique des avortements depuis un certain nombre d’années. Il possède même un refuge dans le quartier Saint-Sauveur, sorte d’hôpital privé, qui reçoit des pensionnaires lorsqu’elles sont pour accoucher, mais non pas pour avorter, du moins c’est ce que prétend Brunet.

 

En 1916, après les traitements reçus de Brunet, Alice Vachon se rend à l’Hôpital de la Miséricorde pour accoucher. Les médecins se rendent alors compte que ce n’est pas une fausse couche, mais bel et bien le résultat d’un avortement provoqué. Des procédures judiciaires s’ensuivent. Le 15 mai 1917, Brunet est condamné à une peine de 5 ans au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul. Il porte la cause en appel, mais le jugement est maintenu. Par la suite, Brunet est impliqué dans d’autres cas d’avortement, dont un cas en 1927 qui se termine tragiquement par le décès d’Alice Couture, 23 ans. Condamné à la prison à vie, Brunet est toutefois libéré assez rapidement. Les procédures se sont rendues jusqu’à la Cour suprême du Canada.

 

Brunet décède à Québec le 17 janvier 1944. Alice Vachon, pour sa part, retourne chez ses parents, cesse d’enseigner et, après un mariage en 1919, s’exile à Providence au Rhode Island.

 

À Québec, le docteur Brunet n’est pas le seul à pratiquer des avortements, mais c’est sans doute celui dont nous avons le plus de traces pour cette époque. C’est d’ailleurs un personnage énigmatique et complexe qui mérite d’être mieux étudié. N’oublions pas que, jusqu’en 1988, l’avortement demeure un crime punissable d’une peine de prison.

 

BAnQ détient des fonds liés aux revendications des femmes pour obtenir la maîtrise de leur corps qui prennent forme dans les années 1970, mais c’est essentiellement par la richesse des archives judiciaires détenues par BAnQ que la pratique de l’avortement au Québec nous est connue pour les périodes plus anciennes. Les enquêtes des coroners, les enquêtes préliminaires et les dossiers de premières instances en matières criminelles ainsi que les dossiers criminels en appel sont actuellement conservés par BAnQ jusqu’en 1985-1986. Fait exceptionnel, pour le district judiciaire de Québec, des outils informatisés existent pour toutes les archives judiciaires criminelles produites depuis les débuts de la Colonie. De plus, comme source complémentaire, les registres de la prison de Québec, pour la période allant de 1813 à 1903, sont entièrement numérisés et indexés. Bref, la recherche par nom ou par type d’offense n’a jamais été aussi aisée.

 

Interrogatoire d’Alice Vachon, 25 avril 1917. BAnQ Québec, TP12,S1,SS1,SSS1,D2 (Contenant 1960-01 357/602).

Interrogatoire d’Alice Vachon, 25 avril 1917. BAnQ Québec, TP12,S1,SS1,SSS1,D2
(Contenant 1960-01 357/602).

 

Factum de la Couronne, dans la cause The King vs Dr Michel Brunet, 1917, BAnQ Québec, TP9,S1,SS5,SSS1 (Contenant 1960-01-352/83), dossier 244 (1917).

Factum de la Couronne, dans la cause The King vs Dr Michel Brunet, 1917, BAnQ Québec, TP9,S1,SS5,SSS1 (Contenant 1960-01-352/83), dossier 244 (1917).

 

Factum de la Couronne, dans la cause The King vs Dr Michel Brunet, 1917, BAnQ Québec, TP9,S1,SS5,SSS1 (Contenant 1960-01-352/83), dossier 244 (1917).

Factum de la Couronne, dans la cause The King vs Dr Michel Brunet, 1917, BAnQ Québec, TP9,S1,SS5,SSS1 (Contenant 1960-01-352/83), dossier 244 (1917).

 

Rénald Lessard, archiviste-coordonnateur – BAnQ Québec

Un commentaire pour “Il y a 100 ans, Michel Brunet, un médecin pratiquant des avortements à Québec, était condamné à 5 ans de pénitencier”

  1. […] This week Instananés takes a look at Michel Brunet, a medical doctor who provided abortions to women more than a hundred years ago, and s… […]

Laissez un commentaire




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec