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DE LA VIOLENCE AUX PAYS-D’EN-HAUT

19 février 2015 par Instantanés | Domaine(s) : Diffusion et mise en valeur

Les chercheurs intéressés à la traite des fourrures connaissent la série des Congés de traite homologués (TL4,S34) et les contrats d’engagement dans les différents greffes des notaires, mais extraordinairement, le document unique présenté ici a été retrouvé parmi les archives judiciaires. Ce document est exceptionnel parce qu’il est le récit personnel d’un voyageur, qu’il nous fait découvrir la relation d’affaires entre engagés et marchands, et qu’il décrit les traitements infligés aux engagés dans un poste des Pays-d’en-Haut.

Lettre de Joseph Godin, 2 septembre 1788. BAnQ Vieux-Montréal, Cour des plaidoyers communs (TL16,S2) Richard Dovie vs Joseph Godin

Lettre de Joseph Godin, 2 septembre 1788. BAnQ Vieux-Montréal, Cour des plaidoyers communs (TL16,S2) Richard Dovie vs Joseph Godin

La longue lettre de sept pages a été déposée par l’avocat P.-A. De Bonne à la Cour des plaidoyers communs du district de Montréal (TL16) au dossier d’une cause opposant Richard Dobie et son associé James Grant à Godin, pour bris de contrat. En effet, Godin s’était engagé pour trois ans (CN601,S254, 2 août 1787) à hiverner aux postes de « Themiskaming, Tiby, Teby » [Témiscamingue et Abitibi].

Dans cette lettre datée « Les Cèdres, 2 septembre 1788 » l’auteur dit avoir refusé de poursuivre son hivernement à cause de la conduite cruelle de « ses bourgeois ». Dobie et Grant n’ayant pas fourni les vivres nécessaires aux engagés pour survivre au poste – où il leur était interdit de chasser et de pêcher – deux d’entre eux, affamés et exténués, tentèrent de prendre des poissons à même des rets tendus par Grant. Mal leur en pris, Grant « les fit garroter et attacher à une presse, la corde au col pendant l’espace d’une heure à la rigueur du froid » devant les autres engagés dont certains n’ont que 16 ans et 17 ans.

Godin ajoute que pendant vingt jours ils ont été « réduits à ne manger que des feuillages et deux chiens qui étaient encore plus maigres que nous quoique nous fussions comme des squelettes ». Et lorsqu’un autre commis se plaignit de la faim qui le tenaillait, Richard Dobie lui fit remarquer « que la mort d’un Canadien n’était pas grand-chose », et lorsqu’il voulut rentrer chez lui à cause des mauvais traitements, c’est Grant qui lui signifia « que s’il persistait dans sa résolution il lui ferait mettre les fers aux pieds et aux mains ». Quant à Godin, il demanda à redescendre chercher des victuailles et Dobie lui aurait répondu : « que si je descendais pour [une] telle raison il me logerait dans un endroit où il répondrait de moi » !

Malgré tous les sévices rapportés par le défendeur, les parties finirent par trouver un terrain d’entente : Godin promit de terminer la balance du temps prévu à l’engagement initial et de faire en plus deux autres années, et de leur côté si les marchands étaient satisfaits de sa conduite, la poursuite serait abandonnée. Il faut croire que Joseph Godin « fit son temps » car nous n’avons retracé aucun dossier dans les archives judiciaires ou civiles qui concernent cette poursuite, opposant ce commis voyageur à « ses bourgeois ».

Ainsi, grâce à ce document exceptionnel tiré des archives judiciaires, nous découvrons que les relations étaient parfois très difficiles entre marchands et engagés et nous percevons une image bien différente de celle véhiculée de la vie idyllique et libertaire des coureurs des bois aux Pays-d’en-Haut.

Pour plus de détails :

F. Leguay, CN601,S254: engagement Godin, 2 août 1787; engagements McKay et Lefebvre, 1 et 18 août 1787; engagement Pominville,1 juin 1787; engagement Laronde, 17 août 1787. J-B. Badeaux, CN401,S5 : engagement Fafard dit Laframboise, 26 avril 1787; engagement Martin, 2 mars 1787. L. J. Soupras, CN601,S375 : engagement Chénier, 27 août 1787; J.G. Beek CN601,S29 : engagement Godin, 27 juillet 1789.

 

Denyse Beaugrand-Champagne, archiviste – BAnQ Vieux-Montréal

6 commentaires pour “DE LA VIOLENCE AUX PAYS-D’EN-HAUT”

  1. Cette lettre est fort intéressante pour compléter le portrait de Joseph Godin. Il faut toutefois y ajouter un bémol:
    À travers la lutte commerciale qui opposaient les divers groupes de marchands à cette époque, les engagés tiraient parfois bien leur épingle du jeu en désertant et en passant d’une compagnie à l’autre, ce que fit temporairement Godin en allant travailler pour Beaubien Desrivières au Témiscamingue. Un portrait de Godin dressé dans les années 1820, où il travaillait toujours dans la traite (à Fort Coulonge) nous le présente comme un homme ayant triché tous ses employeurs. Ses talents de pugiliste et de brillant tacticien le firent apprécier des bourgeois à l’époque de cette forte concurrence.
    Concernant l’interdiction de pêche et de chasse, il faut plutôt savoir que les pays du Témiscamingue et de l’Abitibi, à cette époque, sont très pauvres en gros gibier, tout comme une bonne partie du subarctique d’ailleurs. Il s’agit d’un creux historique. Le lac Témiscamigue était aussi décrit comme pauvre en poissons. « Une pauvre place pour le ventre » fera plus tard remarquer un bourgeois. Donc, il s’agit moins d’une interdiction que d’une rareté de ressources alimentaires locales. Ainsi, il faut, je crois, nuancer les propos de Godin qui ne donnent qu’une version de l’affaire.

  2. Merci monsieur Marcotte de ces ajouts intéressants au portrait de Joseph Godin. Néanmoins, et vous admettrez avec nous, cette lettre demeure un document EXCEPTIONNEL !

  3. Tout à fait! La lettre est un des rares discours fidèlement rapportés de la bouche même des engagés et permet d’avoir leur version des faits, ce qui manque souvent cruellement dans les sources liées à l’histoire de la traite des fourrures. Merci beaucoup pour le partage de ce document.

  4. Cet article me sera très utile puisqu’il s’inscrit dans la suite de mon sujet de thèse qui s’intitule :
    Le coureur de bois au Pays du Québec : une figure, une parole, son univers et son évolution (2012).

    http://depot-e.uqtr.ca/4440/1/030300377.pdf

  5. Ce genre de document est précieux car il présente le point de vue des engagés de la traite, gens du peuple, le nôtre. Merci et faites-nous connaître d’autres trouvailles.

  6. Jos St-Germain quitta le domaine des fourrures pour devenir un guide pour des chercheurs d’or américains à la Rivière-des-Quinze
    Il mourut en l915 à St-Guillaume, tué par la chûte d’un arbre.
    C’était l’oncle de mon père.

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