Rires d’une nuit d’été

Amuser et divertir tout en proposant une facture moins formelle que celle présentée dans les grandes salles de théâtre en périodes automnale et hivernale, voilà la raison d’être du théâtre d’été. Partageant des liens étroits avec le théâtre de boulevard, le vaudeville et le burlesque, le théâtre présenté en période estivale se caractérise par une approche de pur divertissement. Snobé et boudé par certains publics, le théâtre d’été se fait reprocher par ses détracteurs d’être facile, un peu bas, voire caricatural1, point de vue partagé par une partie de la communauté artistique, qui hésite à s’associer à ces productions estivales. Pour ses partisans, le théâtre d’été permet au public ne fréquentant pas les théâtres traditionnels de s’initier à cette forme d’art. Inspirées de la vie quotidienne et adoptant un propos universel, les pièces sont souvent écrites par des auteurs québécois proposant des dialogues issus du langage populaire et des événements ou des mises en situation proches de la réalité du public.

Souvent localisés dans des granges ou des fermes désaffectées au milieu de lieux champêtres, voire bucoliques, les théâtres d’été québécois naissent au mitan des années 1950 grâce à des comédiens et à des metteurs en scène comme Paul Hébert, Georges Delisle et Marjolaine Hébert, désireux de trouver un gagne-pain pour la saison estivale. Paul Hébert fait figure de pionnier en fondant le Théâtre Le Chanteclerc à Sainte-Adèle, dans les Laurentides, en 19562. En 1958, Georges Delisle crée pour sa part le Théâtre La Fenière à L’Ancienne-Lorette, en banlieue de Québec. En 1960, c’est au tour de Marjolaine Hébert de former, avec d’autres comédiens, le Théâtre La Marjolaine à Eastman, dans les Cantons-de-l’Est.

Le travail acharné de ces trois pionniers trouve écho partout au Québec : pas moins de 25 théâtres d’été sont en activité en 1976. Entre 1977 et 1985, on assiste à une véritable explosion de leur nombre, qui passe à 110. Ce véritable âge d’or confirme que le théâtre d’été est devenu une activité bien ancrée dans les habitudes culturelles des Québécois3. De 1986 à 1992, on dénombre encore une centaine d’établissements. Moteur économique important pour le développement régional, les théâtres d’été attirent, entre autres, un public de vacanciers et contribuent ainsi à augmenter l’offre touristique des régions. Toutefois, on assiste depuis quelques années à la fermeture de plusieurs de ces théâtres. Un public vieillissant, une clientèle qui ne se renouvelle pas, la concurrence provoquée par les nombreux spectacles d’humoristes et la multiplication des festivals d’été de toutes sortes expliquent en partie ce phénomène.

 

 Le fonds d’archives du Théâtre La Fenière

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La première grange du Théâtre La Fenière, vers 1958. BAnQ Québec (P933). Photographe non identifié.

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Théâtre La Fenière témoigne bien des différentes phases évolutives de nos théâtres d’été. Sa mission première consiste à produire et à diffuser des pièces de théâtre professionnelles de répertoire comique majoritairement écrites par des auteurs québécois et dont la production est assurée par des artistes et artisans de Québec. Au fil des ans, le Théâtre La Fenière permet à toute une jeune génération de comédiens de pratiquer leur art, dont Raymond Bouchard, Marie Tifo, Rémy Girard et Diane Lavallée, pour ne nommer que ceux-ci.

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Raymond Bouchard et Rémy Girard dans la pièce Octobre en famille présentée au Théâtre La Frenière, 1971. BAnQ Québec (P933). Photographe non identifié.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De 1958 à 1962, le Théâtre La Fenière présente ses productions dans une vieille grange pouvant accueillir 180 spectateurs. Ce local devient rapidement trop petit pour un public de plus en plus nombreux. En 1963, le Théâtre La Fenière se porte acquéreur d’une autre grange, construite en 1858, pouvant accueillir quelque 350 spectateurs4. En 1968, le théâtre instaure un système d’abonnement qui permet aux amateurs de théâtre de réserver leurs billets toute l’année. En 1987, le président fondateur Georges Delisle (1920-2010) remet la direction du théâtre à Maryelle Kirouac et à Yvon Sanche. Sous leur gouverne, le théâtre précise sa mission artistique avec des auteurs québécois et devient un pôle important pour le développement de notre dramaturgie ainsi qu’un employeur majeur pour les artistes d’ici. Le Théâtre La Fenière accueille son millionième spectateur en 19975 et célèbre sa 50e saison en 2007. Cette vénérable institution théâtrale professionnelle cesse cependant ses activités à l’aube de sa 54e saison, en 2011, à la suite de difficultés financières récurrentes. Le 27 avril 2012, un incendie majeur détruisait malheureusement complètement le bâtiment.

Les archives du Théâtre La Fenière conservées par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) témoignent des activités de l’établissement à l’époque où Georges Delisle en dirigeait les destinées, soit de 1958 à 1987. Les chercheurs y trouveront notamment des listes d’abonnés, des demandes de subvention, des textes d’œuvres présentées au théâtre, des critiques de pièces, des ententes avec les auteurs et avec les comédiens, des documents administratifs sur la gestion du théâtre, des documents honorifiques, de la documentation sur d’autres troupes de théâtre ainsi que des photographies et des enregistrements audiovisuels de comédiens lors de répétitions ou de représentations.

Le fonds d’archives du Théâtre La Fenière, offert à BAnQ en novembre 2010 par la succession de Georges Delisle, représente une source incontournable pour les chercheurs s’intéressant à l’histoire du théâtre québécois ainsi qu’à ses diverses formes d’expression depuis la deuxième moitié du xxe siècle. À ce titre, il complète d’autres fonds de compagnies théâtrales conservés par BAnQ, notamment ceux du Théâtre Denise-Pelletier et du Théâtre du Rideau Vert.

 

 Christian Drolet, archiviste-coordonnateur – BAnQ Québec

 

Cet article a été publié dans la revue À Rayons Ouverts, Printemps-été 2012, no 89. PDF [19,1 Mo]  HTML 

 


1. Caroline Picard, « Théâtre d’été : instrument de divertissement, d’apprentissage et de conscientisation sociale? », mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, Département d’histoire, 1996, p. 56.

2. Gaétan Hardy, Les activités théâtrales en saison estivale, Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Culture et des Communications, Direction de la recherche, de l’évaluation et des statistiques, 1993, p. 1.

3. Ibid.

4. Donnée tirée du défunt site Web du Théâtre La Fenière : www.lafeniere.qc.ca (consulté le 1er juin 2010).

5. Ibid.