Les chants de gorge au Nunavik (Québec)

par Marie-Pierre Gadoua, coordonnatrice et chargée de projet
Direction des communications et de la programmation

Les chants de gorge, aussi appelés jeux de gorge, sont une tradition inuite pratiquée majoritairement par des femmes, à travers l’arctique canadien. Dans le dialecte inuktitut du Nunavik (Québec), la pratique se nomme katajjaniq (ᑲᑕᑦᔭᓂᖅ). Elle a été désignée en 2014 élément du patrimoine immatériel du Québec. 

Le jeu consiste en un duo de femmes qui se font face et émettent des sons gutturaux entrecoupés de voyelles, et qui imitent les sons de leur environnement (le vent, l’eau d’une rivière, les oies, des bruits d’outils comme une scie manuelle coupant du bois, ou le son émis par une personne qui polit les patins de son traineau). Ces séries de sons sont émises par les deux chanteuses en canon : une meneuse émet le premier son et sa partenaire doit le répéter une fraction de seconde plus tard. Lorsque le tout est bien exécuté, l’auditoire ne réussit pas à différencier les sons émis par chacune des partenaires. Le tout devient alors harmonique. 

L’aspect jeu consiste à faire perdre son rythme ou son souffle à l’autre partenaire ou à la faire rire. La chanteuse la plus expérimentée, la plus entraînée, celle qui reste la plus concentrée, gagnera! 

La tradition

Le katajjaniq existe depuis des temps immémoriaux. À l’origine, cette pratique servait autant de passe-temps dans la vie privée des femmes, pour meubler les longues journées et soirées d’hiver où le soleil est peu présent, qu’à bercer les bébés et les jeunes enfants blottis dans le large capuchon des manteaux traditionnels des femmes (amauti). Plusieurs femmes composaient leur propre chant de gorge destiné à un enfant en particulier, en prenant soin de lui donner un air de berceuse.

Le katajjaniq était aussi parfois pratiqué lors de rassemblements communautaires, devant une audience plus large : à ce moment, le jeu devenait une compétition un peu plus organisée, où la meilleure chanteuse pouvait gagner un prix. Ces compétitions dans la sphère communautaire ont encore lieu de nos jours. Les chants de gorge requièrent énormément d’endurance et d’agilité (sens du rythme) de la part des femmes, ce qui faisait, et fait toujours aussi office de démonstration d’agilité et de forme physique. 

Le mélange des genres

Depuis les années 1990-2000, les jeux de gorge ont commencé à faire leur entrée dans l’univers de la musique. Plusieurs chanteuses acceptent avec plaisir de se prêter au jeu du métissage entre le katajjaniq et des styles musicaux divers : le hip-hop, le beatboxing, la musique classique, la musique électronique et diverses musiques du monde, pour n’en nommer que quelques-uns.

Bien que ces mélanges ne fassent pas toujours l’unanimité parmi les chanteuses du Nunavik, elles s’entendent en général sur les points suivants : il faut laisser la tradition s’adapter au passage du temps, laisser les chanteuses explorer leur créativité, mais il faut garder un enseignement solide de la tradition de base qui en est à l’origine. Il faut garder un équilibre entre la tradition et la modernité (adaptabilité), en d’autres mots! 

Une vidéo à voir

Dans cette capsule que BAnQ a conçue dans le cadre du Mois national de l’histoire autochtone, la chanteuse de gorge Nina Segalowitz ᓂᓇ ᓯᑲᓗᐃᑦ nous explique justement le rôle que joue cette tradition dans la survie de la culture et de l’identité du peuple inuit. En compagnie de sa fille Sierra, elle démontre quelques-uns de ces chants, dont un qui imite les oies, et elle en explique les aspects techniques. Nina nous raconte aussi comment le partage des arts et de la culture autochtones joue un rôle dans le rapprochement interculturel, et la diminution de la discrimination et des préjugés envers l’Autre. Dans ce contexte, nous vous souhaitons une bonne écoute! 

Pour aller plus loin

Voici quelques œuvres que nous vous recommandons si vous voulez en savoir plus sur cette forme d’art.

Le film L’homme et le géant : une légende eskimo mélange les scènes réelles et l’animation sur une trame sonore de chants de gorge.

Dans son livre Innu Nikamu – L’Innu chante*, Véronique Audet, anthropologue, discute de l’évolution de la musique populaire en langue innue, plus particulièrement au Québec et au Labrador.

On retrouve le chant de gorge chez d’autres cultures autochtones, en Asie Centrale par exemple. Vous pouvez en entendre des exemples dans cet album*.

Dans Tundra Songs*, le Kronos Quartet nous offre une nouvelle perspective transformant et adaptant le chant de gorge pour le violon.

Et nous retrouvons dans notre collection d’estampes une gravure sur pierre démontrant la présence du chant de gorge dans la vie quotidienne : Chants de gorge le soir pour se détendre après la chasse.

 

Bonne découverte!

 

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