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Les programmes de spectacles : histoire captivante d’une collection

31 mai 2019 par Carnet de la Bn   Pas de commentaires

par Danielle Léger, bibliothécaire,
Direction de la recherche et de la diffusion des collections patrimoniales

 

Hybrides, multiformes et éphémères, les programmes de spectacles publiés au Québec sont à la fois objets de collection et matériaux de recherche. Ils ont acquis leurs lettres de noblesse documentaires en 2009 au moment de l’adoption du plus récent Règlement sur le dépôt légal des documents publiés. Ce ne sont pourtant pas de nouveaux venus au sein des collections : leur parcours vers la reconnaissance couvre près d’un siècle.

 

Une histoire mouvementée

 

Richard III or the Battle of Bosworth Field [de William Shakespeare], after which, the farce of the Rendez-vous, or all in an uproar!, programme de spectacle, 35 x 14 cm, Montréal, Theatre Royal, 1825.

Richard III or the Battle of Bosworth Field…, Montréal, Theatre Royal, 1825.

Dès l’origine, au temps de la bibliothèque Saint-Sulpice, les programmes de spectacles ont constitué une collection informelle. Un petit ensemble se développe au fil des dons et du dépôt volontaire[i] sollicités par le conservateur Ægidius Fauteux. Quelque 750 programmes, principalement en théâtre, figurent dans l’inventaire de l’institution au moment de son acquisition par le gouvernement du Québec en 1941. C’est probablement pendant cette période fondatrice que les programmes du Théâtre Royal-Molson de la saison 1825-1826 – les plus anciens de la collection actuelle – gagnent les classeurs de la bibliothèque.

 

Sous le régime de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ), le développement de cet ensemble se poursuit en sourdine. En 1984, on atteint la barre des 3000 titres auxquels s’ajoute trois ans plus tard un important don de programmes de théâtre provenant de l’ex-juge Gabriel-Édouard Rinfret. Une transition importante survient en 1991 : d’abord sous la responsabilité du Service des archives privées de la BNQ, les programmes de spectacles sont confiés à la nouvelle Division des collections spéciales. Le fait de les classer parmi les documents publiés va ouvrir la voie à l’application du dépôt légal aux programmes.

 

Deux obstacles demeurent pourtant : les monographies comportant peu de pages sont systématiquement écartées des collections patrimoniales et le Règlement sur le dépôt légal exclut expressément les programmes d’activités. Au printemps 2003, alors qu’on a franchi le seuil des 13 000 titres, la BNQ sollicite un avis qui lui permet de créer une nouvelle famille documentaire assujettie au dépôt légal. Après consultation auprès de deux experts québécois – Gilbert David, professeur à l’Université de Montréal et chercheur en théâtre, et Wolfgang Noethlichs, alors directeur de la Bibliothèque de l’École nationale de théâtre du Canada –, le dépôt légal des programmes de spectacles s’amorce en 2004. La collection figure désormais dans la politique d’acquisition de l’institution; un petit budget permet d’acheter des imprimés antérieurs au dépôt légal ou publiés hors Québec. En 2009, l’adoption du nouveau Règlement vient confirmer la pratique.

 

 

 

 

Montreal Winter Carnival, 1887 [official programme], Montréal, Burland Lithographic Co., 1887, 4 p.

Montreal Winter Carnival, 1887 [official programme], Montréal, Burland Lithographic Co., 1887, 4 p.

 

Une collection unique

 

Les contours de la collection de programmes de spectacles se précisent peu à peu au fil du classement et du traitement documentaire des acquisitions nouvelles et rétrospectives. Aujourd’hui, on évalue la collection à plus de 30 000 titres, dont la moitié figurent au catalogue et un peu moins de 7 % dans le site BAnQ numérique. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, car leur nature hybride de même que leur statut non officiel ont jusqu’ici favorisé la dispersion des programmes parmi les feuilles volantes, les monographies (en particulier les programmes souvenirs), les périodiques (programmes de festival et de saison) et les fonds d’archives (tels les quelque 160 programmes des spectacles présentés de 1916 à 1967 à l’auditorium de la bibliothèque Saint-Sulpice, ou encore ceux du Théâtre des Variétés de Gilles Latulippe, publiés entre 1967 et 2000).

 

Les programmes de spectacles, traces d’une activité culturelle foisonnante

 

Le programme de soirée a pour vocation d’accompagner le spectateur le temps d’un spectacle. En dépit de cette destinée éphémère, il est souvent conservé en sa qualité de souvenir personnel. Pour le spectateur, sa collecte génère en quelque sorte le journal d’un parcours culturel; pour le professionnel du spectacle, un carnet d’expériences. Ultimement, le programme se mue en matériau « mémoriel » collectif, en trace historique utile aux chercheurs, aux recherchistes et aux gestionnaires culturels. Ainsi, d’impressionnantes séries ont été acquises récemment auprès d’Hélène M. Stevens, organisatrice d’événements culturels, ainsi que des chercheures Renée Noiseux Gurik, scénographe, et Marie Thérèse Lefebvre, musicologue.

L'aiglon d'Edmond Rostand, Montréal : Théâtre Orpheum,1924.

L’aiglon d’Edmond Rostand, Montréal : Théâtre Orpheum,1924.

Pour Auguste Rondel, fondateur de la collection du département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France, les traces d’un spectacle ont une valeur intrinsèque variable, mais leur réelle valeur réside sans conteste dans leur « réunion documentaire[ii]». Selon le chercheur Gilbert David, les programmes de théâtre sont des « matériaux documentaires » qui agissent comme autant de « leviers interprétatifs[iii]». Sur leur couverture, entre leurs pages, la modeste feuille pliée ou le rutilant programme souvenir livrent de multiples indices de notre histoire culturelle, sociale et économique à la sagacité du chercheur, qu’il soit amateur, apprenti ou chevronné.

 

En écho à la collection patrimoniale d’affiches, les programmes détenus par BAnQ recensent un fabuleux foisonnement artistique en théâtre, en musique, en danse, en arts du cirque, sans oublier les défilés de rue, lectures de poésie, cérémonies officielles, événements sportifs, etc. Avec l’instauration du dépôt légal, on a pris acte de la logique éditoriale toute particulière de ce type d’imprimé et on lui a accordé les conditions favorables à la constitution d’une collection patrimoniale à la hauteur des attentes des citoyens et des chercheurs. Voilà qui confirme encore l’importance d’une collecte à la source, en direct sur le présent des producteurs et des diffuseurs de spectacles.

[i] Amorcé en 1921, le programme de dépôt volontaire de la bibliothèque Saint-Sulpice avait des visées semblables à celles du programme de dépôt légal actuel, mais sans sa portée légale.

[ii] Noëlle Giret, « Le théâtre, etc. », Revue de la Bibliothèque nationale de France, no 5 (juin 2000), p. 46.

[iii] Allocution présentée au colloque Théâtre et histoire tenu dans le cadre du congrès de l’Association francophone pour le savoir – Acfas en 2004.

 

Article paru dans À rayons ouverts, no 101.


Catégorie(s) : Diffusion, Programmes de spectacles




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